CHAPITRE II
Hilaire a raconté lui-même la douloureuse inquiétude qui tomba soudainement sur son âme au milieu de son opulence tranquille et de ses studieux loisirs*. Le problème de la destinée humaine se dressa un jour devant les yeux do cette raison habituée à réfléchir et mal à Taise dans une croyance qui n'expliquait rien. « Pourquoi suis-je ici-bas? Quel est le but de ma vie? > Cette question, toujours présente à sa pensée et s'obstinant à se montrer dans sa
1 D« Trinilale, lib. 1. — Vila S. Hilar. ex ipsius script, el veter. monumeniis, 3, 4. — Villemain, Tableau de l'éloquence au IV siècle (saint Hilaire), p. 288 et suiv. — De Broglie, l'Église et l'Empire au iv siècle, t. I, p. 354 et suiv. — Baronius, t. IV, p. S48 et suiv. — Tillemont, Mémoires, t. VII (saint Hilaire), art. 3, p. 436-437.— P. dora Ceillier, t. IV, ch. I, 1. — Godefroy Hermant, Vie de saint Alhanase, t. II, liv. II, ch. XXVII, p. 131.
gravité redoutable, ne laissa plus ni paix ni repos au patricien hier si heureux. C'est comme s'il avait, ce jour-là, perdu tout à coup les meilleurs biens de l'existence.
Une sorte de fièvre le saisit; il part en quête d'une solution qui lui rende la paix, et avec la paix son bonheur évanoui.
Il jette ses regards autour de lui. Ce qui le frappe, c'est le calme qui l'environne et les richesses dont il est comblé.
Que lui manque-t-il? Rien de ce qu'on a droit d'attendre de la terre et du monde. Mais la vraie vie est-elle dans ce repos et dans cette abondance?
Suivons dans ses péripéties émouvantes la belle et féconde révolution que la foi et la raison vont accomplir graduellement dans cette âme.
« Le repos et l'abondance, se dit Hilaire à lui-même, s'ils ne sont unis, sont plutôt un mal qu'un bien. Le repos avec la pauvreté est comme un exil de la vie; et la richesse sans le repos est une infortune d'autant plus dure à porter, qu'elle met dans l'impossibilité
de jouir cIqs biens les plus désirés et les plus passionnément poursuivis.
<r Admît- on , du reste, que ce soient là les avantages les plus appréciables de Texistence, il faut en convenir, ils sont peu éloignés des jouissances purement bestiales. Dans les ravins et les marais où elle vagabonde en liberté, la brute, satisfaite, trouve et l'exemption de tout labeur et l'assouvissement de sa faim.
« Oui , si n'avoir rien à faire et être gorgé de tout, si c'est là ce qu'il faut regarder comme le meilleur et le plus complet emploi de la vie, cette condition, il faut nécessairement l'admettre, sera commune, suivant la capacité de chaque espèce , et aux hommes et au vaste troupeau des animaux sans raison! Encore le sort des bêtes est-il préférable au nôtre; car la nature leur donne l'abondance de l'usage sans le souci de la possession*. »
11 continue avec la même rigueur de logique et la même élévation de pensée. A le suivre
> Z)e Trinilale, lib. 1,1.
dans son vol vers la vérité, on dirait un aigle qui monte , ailes étendues , vers le soleil.
Il monte lentement mais puissamment, et à mesure qu'il s'élève les clartés grandissent , et les choses d'en bas, des hauteurs qu'il atteint, finissent par se rapetisser à tel point, qu'elles ne méritent plus même l'honneur d'un regard.
Pourquoi donc la vie? Pour quelque chose de meilleur qu'elle-même.
<r Impossible de supposer que cette vie où nous sommes envoyés n'a pas pour but quelque progrès dans l'éternité; car alors il ne faut pas la réputer un présent de Dieu , cette vie, qui, torturée d'angoisses et fatiguée d'ennuis, ne ferait que se consumer en elle-même, depuis l'ignorance du premier âge jusqu'à l'imbécillité de la décrépitude.. %
« La vie ne saurait nous être donnée par un Dieu immortel pour cette unique fm de nous acheminer vers la mort; la bonté d'un tel bienfaiteur ne peut nous avoir accordé le sentiment de l'existence pour y attacher seulement la douloureuse nécessité de mourir*. »
« De Trinitale tlih. I, 2.
Ces découvertes de sa propre raison ne font que stimuler son désir de savoir. Il interroge les philosophes : « Je trouvai juste et salutaire, ajoute-t-il, le sentiment de ceux qui disent qu'il faut garder son âme dans la liberté de l'innocence, et quant aux misères de la vie, les prévoir avec sagesse, les éviter avec précaution et les supporter avec patience ^ j>
S'arrêtera-t-il dans les mitoyennes régions de cette sagesse stoïque?
Il poursuit, avec un accent profond où l'on entend gémir la tristesse d'une déconvenue douloureusement ressentie :
« Cependant ces auteurs même ne me semblaient pas encore avoir la clef du pur bonheur. Leurs préceptes étaient vulgaires et simplement conformes au sens commun de l'humanité. Les méconnaître, c'est stupidité ; les violer une fois reconnus, c'est se ravaler jusqu'à l'ineptie de la bête brute. Mais mon âme avait hâte de faire autre chose que ce qu'il est criminel et funeste à l'homme de ne pas
1 De Trinitale^ lib. I, 2.
faire. Elle aspirait à Dieu , auteur de ce bien suprême : la vie; à Dieu, à qui elle se devait tout entière, qu'elle s'estimait déjà honorée de servir et vers lequel montaient toutes ses espérances.
« Là, lui semblait-il, elle trouverait contre les orages de la fortune la sécurité du pjort et le plus assuré repos. Comprendre et connaître Dieu fut, à partir de ce jour, le brûlant désir qui m'enflamma '. »
Belle ambition, mais combien difficile à réaliser pour un païen surtout, plein do préjugés sur la nature divine! Hilaire l'entreprend néanmoins. Il fait comparaître devant son tribunal tout le peuple des dieux adorés jusque-là. Ils défilent sous son regard sévère : dieux de toute famille, dieux de tout sexe, dieux vieillis et remplacés, jeunes dieux nés d'hier, petits dieux, grands dieux, dieu -nature, force aveugle et fortuite, dieu sans amour, sans volonté, sans vie, indifférent à tout : multitude repoussante , au sein de laquelle se dressent, dans la gloire de leur étrange apothéose , des hommes , des bêtes de
t De Trinitale, lib. I, 3.
somme , des bètes féroces , des serpents et jusqu'à des métaux, des pierres et de vils morceaux de bois !
^ Courber le front devant cela lui parut ridicule, indigne d'une créature humaine, impie. Une mortelle angoisse le torturait. Il trouve enfin la lumière , et voici quel admirable raisonnement le mit sur le chemin de la vérité.
« Je compris, dit-il, qu'il était indigne de Dieu d'abandonner au caprice la création sortie de ses mains. Je vis clairement que la nature toute-puissante et incorruptible ne peut avoir ni sexe, ni commencement, ni succession. J'eus la certitude que l'être divin et éternel devait être unique et indistinct , par la raison qu'il est sa propre cause et qu'il ne peut rien laisser en dehors de lui qui soit supérieur à lui. La toute-puissance et l'éternité ne peuvent être qu'à un seul , la toute-puissance n'ayant pas de degré, l'éternité n'admettant pas de date, et Dieu devant être toute durée et toute puissance. »
Hilaire en était là. Sa pensée, de son propre vol, s'était élevée jusqu'à la conception d'un
Dieu unique et infini , lorsque Dieu vint à son secours par une sorte d'intervention personnelle et miraculeuse *. C'est ainsi qu'il récompense d'ordinaire les bonnes volontés vaillantes. Laissons encore la parole au profond et sublime chercheur.
« J'étais agité par ces pensées et bien d'autres quand je tombai sur ces livres que la religion des Hébreux dit écrits par Moïse et les prophètes. J'entendis alors le Dieu créateur rendant témoignage en ces mots : « Je suis « celui qui est; dites aux enfants d'Israël : « Celui qui est m'a envoyé vers vous. » ( Exode, III, 14.) J'admirai vivement cette parfaite définition de Dieu , qui traduisait la notion incompréhensible de la nature divine par l'expression la plus appropriée à l'humaine intelligence. Rien ne se conçoit , en effet , comme plus essentiel à Dieu que l'être , parce que celui qui est par essence ne peut avoir ni fin ni commencement, et que, dans la continuité d'une béatitude incorruptible ,
1 Redditus vero, veluti miraculo magno... christianus. (Baron., IV, ann. 35o, p. 548.)
il n'a pu et ne pourra jamais ne pas être *. i>
Son ravissement grandit à mesure que les textes divins se déroulent sous ses yeux. Parmi les versets qu'il lit un peu au hasard , les uns le confirment dans les convictions qu'il s'est faites ; des autres jaillissent d'intenses lumières, révélations inspirées et inouïes.
Il lit dans Isaïe ces sublimes paroles sur ce Dieu dont l'idée le tourmente : « Il a mesuré les mers dans le creux de sa main étendue; il a pesé les cieux. De trois doigts, il soutient la terre; il met dans sa balance les montagnes et les collines '. »
Plus loin dans le même prophète : « Le ciel est mon trône, et la terre mon marchepied. Quelle demeure pouvez -vous donc me bâtir? et pourrai -je me reposer dans votre temple-? D
Dans les chants incomparables de David, il rencontre des cris comme celui-ci : « Où fuir votre œil divin? où me dérober à votre face?
1 De Trinitate, lib. 1,5; lib. VI, n. 19. î Ps. XL, 12.
« Ps. LXVI, 1, 2.
Si je monte dans les cieux, vous y êtes; si je m'abîme dans les enfers, je vous y trouve; si, prenant dès le matin le vol de l'aurore, je vais fixer une tente aux extrémités des mers, c'est voire main qui soutient et conduit mon vol', »
Ces grandioses images, qui lui font voir Dieu plus grand que tout, au-dessus de tout, débordant tout, Fémerveillent ^
Cependant, tremblant et à genoux devant celte majesté incommensurable et inaccessible, il n'est pas encore content. Il pressent quelque immatérielle beauté à cette immensité sans rivage. 11 voudrait contempler sa face; pour sortir du trouble qui Ta encore une fois ressaisi, il demande au livre sacré duquel il a déjà tant appris de le lui faire entrevoir.
La Sagesse lui répond : « Le Créateur se révèle dans la grandeur de ses œuvres et la beauté de ses créatures '\ »
Hilaire jette alors les yeux sur le monde. Il regarde le ciel , l'azur, la terre , l'Océan , toutes les splendeurs du vaste univers.
1 Psalm. cxxxviii, 7 et seq.
2 De Trinilate , 6.
3 Sap. XIII, 5: Sec. lxx.
Quand il a tout vu, stupéfait, ébloui : <r Je ne comprends qu'à peine, dit-il, et je ne puis parvenir à exprimer la beauté d'un petit oiseau, et je voudrais concevoir la beauté de Dieu!..,
<r II est beau, il faut l'avouer, mais d'une beauté qui surpasse l'expression et le sentiment lui-même*. »
11 s'arrête longuement sur cette pensée et y abîme toute son âme. Sortant alors de sa méditation, comme l'éclair des profondeurs du nuage, une sublime idée lui traverse l'esprit: « Que Dieu soit si grand, dit -il, on ne peut le comprendre , il faut le croire M y> Hilaire en était arrivé, par le seul exercice de sa raison, à la conception de la foi! Résultat immense! pas de géant vers la pleine vérité!
Se repliant sur lui-même et comptant dans son âme les conquêtes de son esprit, le profond penseur s'arrête ici tout à coup presque découragé. Est-ce que la mort ne lui ravira pas un jour brutalement le trésor des divines
* De Trinitate , 7.
» Ibid., 8.
28 VIE DE .-rAINT HILAIRE
connaissances qu'il vient d'acquérir? A la vue de ce corps fragile, il est pris de la frayeur du néant. Il a soif d'immortalité et d'impérissable félicité. Montrer à l'homme sa radieuse figure et puis le faire trébucher dans une mort sans espérance, cela lui paraît indigne de Dieu^
Obsédé par ces pensées pleines d'alarmes, il souffrait dans l'attente fiévreuse des clartés définitives. Ces clartés lui apparurent enfin.
L'Evangile selon saint Jean lui tomba sous la main ; il fouvrit , il le lut ^ Dès les premiers mots ses yeux se dessillèrent : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu..., et le Verbe s'est fait chair ^ j> Hilaire s'était jusque-là péniblement agité dans la sphère inférieure des spéculations purement naturelles. Cette fois des lumières surhumaines lui pleuvaient du ciel.
« A partir de cette heure, s'écrie-t-il, mon
1 De Trinitate, 10.
î Jbid., 9.
3 Joan., 1 et seq.
ârae, pleine jusque-là de tumulte et d'inquiétudes, trouva plus d'espérance qu'elle n'en avait rêvé. Elle s'éleva à la connaissance de Dieu le Père, et salua dans le Fils les perfections qu'elle avait antérieurement reconnues en lui par sa perspicacité naturelle: l'éternité, l'immensité, la splendeur.
(T ... Je compris que le Dieu Verbe s'est fait chair, afin que, par ce Verbe incarné, la chair même pût s'élever jusqu'à Dieu. Et pour nous faire voir que le Verbe incarné n'est pas autre chose que le Verbe Dieu, et que la chair qu'il a prise n'est pas différente de la nôtre , c'est parmi nous qu'il a habité. En y habitant , il reste Dieu... En daignant prendre notre chair, Une perd pas sa dignité propre. Fils unique du Père, plein de grâce et deVérité, parfait par sa nature, mais véritablement doué de la nôtre.
« Mon âme transportée embrassa la doctrine de ce divin mystère s'élevant ainsi à Dieu par sa chair même , et appelée par la foi à une naissance nouvelle K i>
* Pe Trinitate ,11.
On dit que la découverte d'une vérité mathématique, la plus aride des vérités, remplit l'âme d'une joie si douce, qu'elle va quelquefois jusqu'à faire pleurer. Quelle volupté le patricien philosophe de Poitiers ne dut-il pas ressentir, quelles larmes ne dut-il pas répandre en cette fin de toutes ses angoisses, quand la vérité religieuse, la plus importante et la plus chère des vérités, tout à coup, après tant d'efforts laissés sans autre récompense que les lueurs incertaines et vagues des investigations rationnelles, lui apparut, éblouissante et souriante , aux premières pages de rÉvnngile! Son cœur se fondit en adoration et en reconnaissance, et son amour envers Dieu devint tout de suite une passion bridante à laquelle il allait livrer sa vie et tout sacrifier.