‹ Vie de Saint Hilaire, év`eque de Poitiers, docteur et P`ere de l'ÉgliseChapitre 5 sur 56 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Il est de droites et sincères natures pour lesquelles il n'y a point de milieu ni de partage. Quand elles se donnent, elles ne calculent pas. Elles ne retiennent rien d'ellesmêmes ou de ce qui les touche ; elles se livrent sans arrière -pensée, sans arrière-désir, sans mesure. Elles ont à peine vu la route à suivre, qu'elles y marchent déjà. Pour elles, vouloir la justice et l'accomplir, c'est tout un *.

Hilaire était de ces natures-là.

Quant à la double lumière des vérités rationnelles et révélées , il connut sa voie , il s'y jeta tout entier et comme éperdument.

1 Bonum non tam cogitandum est, quam exsequendum. Justitiam enim velle, hic erit fructus ut fiât. (Hilar,, Tract. in XIV Psalm., n. 6.)

<r Mon mal, s'écria- 1- il, si c'est un mal de croire, est un mal sans remède; mon erreur, si c'est une erreur de confesser le Dieu et le Christ de l'Évangile, est une erreur irréformable. Mon âme s'est pénétrée, ma raison s'est imbibée de ces hautes doctrines. Nul ne m'en pourra guérir. Pardonnez - moi , Dieu tout - puissant ; je puis mourir dans ma croyance, je n'en puis pas changer. Ils viennent trop tard pour moi , les docteurs impies qu'a produits notre siècle. Ma foi, cette foi dont vous-même m'avez instruit , n'accepte pas ces maîtres nouveaux et tardifs. Avant qu'il fut question d'eux, je vous ai donné ma créance et j'ai été régénéré en vous. Tel mon baptême m'a fait, tel je suis et serai à jamais '. »

C'est avec cette foi enthousiaste et décidée qu'il entra dans la religion chrétienne. Il se mit d'abord au-dessus des scrupules égoïstes et imprudents des convertis d'alors. Pour mourir avec plus de sécurité, ou peut-être

» De Trinil., Mb. \\, 2(t, 21.

pour vivre plus libre , certains catéchumènes différaient leur baptême jusqu'au dernier soir de leur vie. Pour lui, il avait soif de pureté, de charité, de perfection ; il ne voulut rien laisser entre son âme et le Dieu qu'il venait de découvrir au milieu d'une joie si grande; il demanda le baptême et le reçut. Beau jour qui vit sans doute l'eau sainte cou!er à la fois sur les trois fronts du patricien , de son épouse et de sa jeune enfant'. Heureux jour qui les fixa tous pour réternilé dans le sein de la société choisie. Jésus- Christ, entré dans le foyer hier encore païen, n'en sortira plus et y accomplira des merveilles.

Le baptême fut, en effet, le point de départ d'un nouvel élan; ce fut vraiment pour lui une nouvelle naissance. Il embrassa la cause do la foi avec une ardeur inexprimable. Indifférent jusque-là aux opinions religieuses des personnes avec lesquelles il était en relation, à partir de ce jour il ne fréquenta

* Dom (^.haniard, Origines de l'Église de Poiliers , ch. vm, p. 162.

plus que des chrétiens orthodoxes comme lui. Arrière les païens ! arrière les juifs ! arrière les hérétiques ! Ses yeux ne pouvaient plus supporter la vue de ces contradicteurs de la vérité. Est-il invité à une table où il risque d'en rencontrer quelques-uns, il décline l'invitation. Les rencontre-t-il dans la rue ou sur le chemin, il se détourne d'eux et ne leur rend même pas le salut amical ou poli qu'ils s'empressent de lui donner '. Zèle excessif sans doute. C'est un défaut assez commun chez les nouveaux convertis, de pousser la vertu jusqu'à ces excès. Mais c'est là un noble et généreux défaut, et Dieu ne tarde pas à mêler le miel à cette force un peu farouche ". La charité sans bornes finit toujours par s'installer dans l'àme où Jésus -Christ règne. Ce zèle trop ardent , la science religieuse et l'amour entendu des âmes l'adouciront bientôt. Quand Hilaire se sentira , plus tard, sur les épaules la lourde responsabi-

» Forlunat, Vita S. Hilar., lib. I, n. 3. « Ind., XIV, 18.

lité du salut des peuples, il renouera ses relations briëées , il ira au-devant des brebis égarées, il tendra les bras aux païens, aux juifs et aux hérétiques comme aux autres, afin de les emporter tous dans le sein de Dieu.

Déjà la flamme apostolique s'est fait de son cœur un foyer actif et brûlant. Le nouveau converti se mêle aux assemblées chrétiennes. Tous les fidèles sont ses frères : il les voit, il leur parle. Sans craindre d'humilier sa noblesse patricienne, il s'en va parmi les flots du bas peuple. Il se fait prédicateur, il prêche la Trinité, ce divin mystère dont le nom seul lui rappelle tant d'angoisses et tant de douceurs ; le Ciel , vers lequel se portent désormais toutes ses espérances, séjour de cette incorruptible béatitude qu'il a si longtemps appelée et rêvée sans la connaître ; toutes les vérités , tous les devoirs , toutes les vertus. Sa parole enflammée enflammait, sa conviction souveraine subjuguait ; une lumière et une grâce sortirent de lui*.

1 Fortunat, Vita S. Hilar., lib. I, n. 3. — Rolland., 13 jaii., n. 4.^

Ce qui donnait à ce libre apostolat une autorité encore plus décisive , c'était la vie de l'apôtre ^ Il s'était mis dès le jour de sa conversion , et surtout depuis son baptême , avec une héroïque générosité, à la pratique des conseils évangéliques et des règles ecclésiastiques elles-mêmes. On le voyait assidu aux réunions chrétiennes, recueillant les paroles du pieux évêque Maxence, son maître et son père dans les choses de Dieu -, et prolongeant durant de longues heures ses prières au pied des autels. Son principe était déjà celui qu'il devait si heureusement formuler un jour : « Pas de saint dont la vie soit autre chose qu'une longue prière ^ » Ce laïque valait un prêtre*. Il était pieux et pur comme un ange, et austère comme un cénobite.

' Optimum sil exemplo poiius docere quam dictis. (Hilar., Commenl. in Mallh., ch. v, n. 15.)

2 Dom Chamard, Origines de l'Église de Poitiers, ch. viii, p. 161.

'•' Sancti eu jusque viri vita oiiniis oralio. (Hilar., Tract, in 1 Psalni., n. 7.)

•' 0 quam perfeclissimum laicum cujus imilalores ipsieliam esse dpsiderant ^acerdote?! (Fortunat, Vita S. Hilar., lib. II, n.3.)

Tout en se faisant le catéchiste du peuple, Hilaire n'en continuait pas moins ses études religieuses. Son génie, impatient des obscurités et des doutes, appelait à grands cris la pleine lumière et les larges horizons. Le désir de monter et de voir faisait frissonner les ailes de son âme et le soulevait. Son cœur, d'autre part, éprouvait le tourment d'un vaste et surnaturel amour. Stimulé par ce double besoin , le philosophe devenait peu à peu grand théologien, et ne devait pas tarder à devenir l'un des premiers poètes chrétiens de l'Occident ^

Théologien. Lorsque nous analyserons au cours de ces pages ses nombreuses œuvres, nous verrons quel trésor de divine sagesse s'était accumulé dans sa pensée.

Poète. Nous l'entendrons chanter sur les lointains rivages de son exil, et, plus tard, vieil évoque au cœur toujours jeune , dans sa paisible Église de Poitiers, ces hymnes pieuses*,

1 hid., Praef., n. 20.

' Hieronym. vir. ill. c. 100. — In Epist. Galal., lib. II. — Bolland., 13 jan. — Tillemont , VII, p. ■435. — Dom Constant, Prapf.qcn., n. 20, 21.

ces brûlants cantiques qu'on croyait perdus, mais depuis peu, grâce à Dieu, rendus en partie à l'admiration universelle ^

Pour l'heure , il fréquentait les savants de sa ville natale, lisait et relisait les Livres saints et méditait, sans écrire encore, les résultats de ses méditations.

Le soldat de Jésus-Christ ^ préparait silencieusement ses armes en attendant l'heure prochaine des batailles.

1 Studi e Documenli di sloria e dirillo , anno V, fascicoli l»-2'' (Gennaio-Giugno, 1884). — IMisteri e gl'inni di S.llario vescovo di Poitiers, etc.. (G.-F. Gamurrini).

« Athleta Christi. (Brev. d'Anne de Prye.)

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