CHAPITRE IV
Les jours suivaient les jours. Hilaire avait atteint cet âge de pleine maturité où l'homme possède enfin son âme, et peut compter trouver en lui-même toutes les forces nécessaires aux grandes luttes de la vie. Les heures se passaient entre une femme tendrement aimée et une fille charmante, dans la plus ravissante harmonie d'aspirations et de pensées. Rien ne venait troubler dans son uniformité douce sa tranquillilé laborieuse. Content des joies modestes qu'il trouvait à son foyer et dans l'étude ardemment poursuivie des divins mystères de la foi, il était loin, certes, de penser à la gloire. Il était déjà, du reste, assez haut en Dieu pour la dédaigner. La
gloire vint néanmoins le trouver \ Une popularité immense, faite d'admiration pour son génie et de vénération pour sa sainteté , s'attacha à sa personne et fit voler son nom dans le vent du siècle jusqu'au delà des frontières de la Gaulée
L'évêque de Poitiers vint à mourir en ce temps-là. C'était Maxence, un frère de ce bon et pieux Maximin de Trêves , qui , Poitevin de naissance, était venu mourir, quelques années auparavant, à Silly, humble berceau d'une noble et sainte existence ^ Grande émotion dans l'Église de Poitiers ! Suivant la coutume primitive \ le peuple se rassemble en hâte ; il arrive dans la basilique comme un
*De tous pays venaient gens à Poitiers pour ouyr »asapience- (J. Bouchet, Annal. d'Aquit., p. 23.) — Excelsa quondam arborin Sceculo, Hilarius sedificavit Ecclesiam Dei. (Hieronym, In ipsa.) — Offic. prop. Pictav., 13 jan.
2 Fortunat, Vila S. Hilar., lib. I, n. 4.
3 M. Lecoy de la Marche, ch. m, p. 136. — Biblioth. nat., F. lat. 4991 (xii= siècle), 6042 (xiu« siècle), 4955 (xiii« siècle). — Besly, Evéques de Poitiers.
* Fleury, Hist. ecclés., liv. XI , n» 19. — Morin, De Sacris ordinaLionibus , p. 26b, in-f°, 1655. — Traité historique et critique de l'élection des évêques , t. I, p. 221; in-8», Paris,
flot. Qui élèvera-t-il au trône pontifical? Où trouver un saint à qui donner la succession du saint qui vient de mourir?
L'anxiété, si même elle exista, ne fut pas longue. Une même pensée agitait toutes les âmes. Un même nom s'offrait à toutes les mémoires. Tout à coup , succédant à ce confus murmure qui plane sur les foules , des acclamations formidables retentissent et font trembler les voûtes : « Hilaire évêque ! Il est digne ! Il est le plus digne ! Hilaire évêque'. i»
Jamais la voix populaire, celte fois bien d'accord avec la voix de Dieu , ne s'était manifestée d'une façon plus spontanée, plus imposante et plus impérieuse.
Hilaire, averti, veut fuir; mais on s'empare de lui et on le transporte de sa demeure patricienne au palais épiscopal , au milieu d'ovations indescriptibles. On eût dit, en effet, que le peuple avait le pressentiment des grandes choses que cet homme allait accomplir et de l'immortel honneur qui allait en rejaillir
* C'était l'acclamation d'usage à cette époque. (Dom Chamard.)
sur son Église et sur sa ville natale elle-même *.
On voyait souvent encore , au iv° siècle , des hommes mariés investis du sacerdoce et même de l'épiscopat. Les fidèles allaient chercher leurs chefs parmi les plus exemplaires et les plus dignes d'entre eux, quelle que fût leur condition. Seulement, à partir de son élévation à l'une ou l'autre de ces dignités, il n'y avait plus d'époux pour l'élu du peuple dans la femme à laquelle le mariage avait antérieurement uni sa destinée. On n'eût pas compris que le ministre de Dieu descendît des hauteurs où le plaçait la vénération chrétienne, dans cette sphère immatérielle qu'habitent les anges et les saints. Celui qui aurait eu un enfant après sa consécration eût été regardé comme un adultère*.
Cette nécessité fut-elle pour le nouvel évêque la source de quelque répugnance? Nullement.
• Fortunat, Vila S. Hilar., lib. I, 4.
2 Hieronym., Conlra Jovin., lib. 1, cap. xxiv; Contra Vigilant., n" 2. — S. Epiphan., Ilaeres., lix, n» 4, apud Patrol. grœc, t. XLI, col. 1023. — Baron., Ann. Chr., 353, p. 548. — Oct. Cr. dom Chamard, Origines de l'Église de Poitiers, ch. MU, p. 16i, note 1.
Il y avait déjà longtemps qu'Hilaire et sa compagne avaient compris ce qu'il y a d'élevé et de doux dans la chasteté parfaite, sans que leur fidèle amour en fût amoindri; ils vivaient, depuis leur régénération, de cette vie mortifiée dans laquelle l'âme, dégagée des sens, conserve la pleine liberté de ses mouvements et de son vol. Nulle basse attache, nulle obligation de justice n'enchaînait Hilaire à son foyer. Quelque chose aurait pu le retenir : le déchirement de son cœur d'époux et de père, les larmes d'une femme et d'une fille. Mais ils étaient tous les trois de ceux qui savent qu'il faut abandonner tout pour Jésus-Christ, et broyer jusqu'à son propre cœur pour marcher à sa rencontre. La séparation, du reste, n'était pas l'éloignement. Ils restaient, sinon sous le même toit, du moins sous le même ciel du pays natal et dans les murs de la même cité. Rien ne l'arrêtait donc ; il pouvait se livrer tout entier, corps et âme, à cette vaste famille spirituelle pour laquelle Dieu venait de le revêtir d'une paternité nouvelle et plus sublime. C'est ce qu'il fit généreuse-
ment et sans attendre. Hilaire quitta son habitation domestique \ et vint s'établir auprès de son église cathédrale, au flanc méridional de l'enceinte tracée jadis par le bâton de saint Martial, ce premier apôtre des Gaules ^
Évêque ! ce mot éveillait dans l'esprit d'Hilaire l'idée de la plus haute magistrature et des plus graves obligations. Le pontife, à ses yeux, était un prince, un prince pour la dignité et les vertus. Pureté de vie et savoir, il devait avoir, selon lui, cette double auréole et ce double prestige. « Le saint, s'il n'est savant, disait-il, ne rend de service qu'à luimême; et s'il n'est saint, le savant n'a qu'une science sans autorité. La vertu est le plus bel ornement du savoir, et le savoir, le plus bel ornement de la vertu ^ » — « Un évêque , disait-il encore, ne peut avoir une foi en l'air et sans fondement. S'il lutte, il faut qu'il ait
1 Basilique de Saint-Hilaire-de-la-Celle. (Mer Pie, Œuvres, VI, p. 313.)
*'Bouchet, Annal, de l'Aquit., 1" partie, ch. xi, p. 37. — Mpr Pie, Œuvres, VI, p. 315, 316.
3 Hilar., De Trinit., lib. VII, n-> 1,
toutes les chances*! i» Avec la sainteté, la science, le courage, l'abnégation, le dévouement intarissable , la charité brûlante : tel est l'idéal qu'il se forme au début de sa carrière et qu'il va, par la grâce de Dieu, pleinement réaliser-. Car toutes ces qualités, il les a peu à peu , au cours des jours et par la constance de ses efforts, accumulées dans son âme; elles n'attendent que l'occasion pour éclater au dehors, éblouissantes et irrésistibles.
Quel jour pour Poitiers, quand le nouvel évêque fit entendre pour la première fois , du haut de la chaire sacrée , cette grande voix que saint Jérôme comparait aux flots majestueux et rapides du Rhône^, et qui devait se répercuter dans les siècles! Ce fut comme un lever de soleil. Les clartés jaillissaient à flots de ce sublime génie, les flammes de ce cœur embrasé. Il prit l'Évangile, l'ouvrit à la pre-
1 Hilar., De Trinit., lib. XII, n. 20.
* Cum populum regeret divina mente sacerdos, Servabat legis fœdera sollicitus.
(Fortunat, Carm., lib. II, 16.) 3 Hieronym., Prœf. in II lib. Comment, ad Galat.
mière page , et se mit à l'expliquer en suivant pas à pas le récit de l'auteur sacré. La forme de ces discours ne nous est pas parvenue intacte. Les Commentaires sur saint Matthieu n'en renferment que la substance condensée. Pas un mouvement, pas un cri; une langue précise et nerveuse, une vérité presque nue. Mais il est facile, quand on connaît l'homme par ses œuvres postérieures, de rendre souffle et vie à ces pages débordantes d'idées si belles. Sérénité, vigueur, vues originales et profondes, foi imperturbable, vif sentiment de la vérité évangélique, ces vertus de l'éloquence s'y montrent éclatantes comme le jour. En relisant ces pages, que saint Jérôme, son plus ardent admirateur, regardait, un siècle plus lard, comme inspirées *, l'on comprend sans peine l'enthousiasme qui saisit la multitude dès les premiers essais % grandit
' Hieronym., Proœm. in Explanat. — Origen., in Luc. — Palrol. lai., t. XXVI, col. 220.
- 11 faut reporter au même temps une exposition de l'Évangile selon saint Luc et plusieurs homélies, dont saint Jérôme et saint Augustin parlent souvent. — Voir M. le chanoine .\uberl , Hist. qén.du Poitou, p. 179.
encore la renommée d'IIilaire et le plaça du premier coup au nombre des plus grands évêques de l'Église contemporaine *.
' Vila S. Flilar. ex ipsius scriplis, n. 24. — Hisl. litl. de la France, t. I, p. 1 (saint Hilaire), p. 148.