‹ Vie de Saint Hilaire, év`eque de Poitiers, docteur et P`ere de l'ÉgliseChapitre 7 sur 56 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le pays où le nom d'Hilaire retentit avec le plus d'éclat, à partir du jour où sa conversion et son génie le révélèrent au monde, ce fut la vieille ville de Trêves. En voici la cause.

Deux évêques, Agricius et Maximin, venus de la capitale de l'Aquitaine dans la capitale de la Gaule-Belgique, avaient dès longtemps établi entre les deux villes des relations de sympathie et une sorte d'amitié fraternelle. Une petite colonie de compatriotes s'était fixée près des pontifes. Transplantés sur cette terre lointaine, les Poitevins, si à l'aise qu'ils y fussent, ne pouvaient se désintéresser de la mère patrie. De plus, à celte heure même Paulin, un autre fils de l'Aquitaine, était assis sur le trône de Maximin. Les cités sœurs, d'ailleurs

toutes deux chrétiennes et orthodoxes, avaient, on le voit, mille raisons de se connaître. Rien d'important ne se passait ici qu'on ne le sût là-bas; rien là-bas, qu'on ne le sût ici. Il y avait toujours sur les chemins quelques voyageurs allant de Tune à l'autre ; c'était un perpétuel échange de courriers. Épreuves et joies étaient communes \

Hilaire évêque ! Quand cette nouvelle parvint à Trêves, ce fut une explosion d'enthousiasme aussi sincère et presque aussi vive qu'à Poitiers même. Tous les catholiques tressaillirent d'espérance et saluèrent de loin l'astre nouveau qui se levait sur l'Église.

Il y en eut un parmi eux, un étranger, un soldat devenu moine ^, âme tendre et impétueuse, avide de sainteté pour elle-même et de gloire pour l'Église, que les récits populaires émurent plus profondément. Cet homme, venu des plaines de la Pannonie et des camps de

' M. Lecoy de la Marche, Saint Martin, ch. m, p. 135 et suiv.

2 Dom Chamard, Saint Martin et son monastère deLigugé, oh. III et IV.

César jusqu'à Trêves , où l'avait attiré la présence de saint Maximin et de ce sublime exilé, héros des grandes luttes d'Orient, Athanase, reprit encore une fois son bâton de voyageur et s'achemina , à travers les vastes forêts de la Gaule, vers cette ville de l'Aquitaine où le nouvel astre montait à l'horizon dans la splendeur de son magnifique lever ^

On était au mois de mars 354 ^ Un jour, tout près de l'ancien sanctuaire de Saint- Martin-entre-les-Églises^, un inconnu aborde Hilaire. C'était un homme petit de taille et trapu, mais robuste et, semblait- il, d'une extraordinaire agilité. Son visage, à peine régulier, était beau cependant, mais de cette beauté supérieure qui vient toute de l'àme et qui en est le rayonnement sur la chair. Elle était faite de pureté, de sérénité, de droiture, de force et d'infinie douceur. Tel qu'il était, cet inconnu avait je ne sais quel charme aus-

1 Clarissimum Ecclesiœ sidus. ( Vita ex ipsius scripiis, n. 1.) ' Dom Chamard , Saint Martin et son monastère de Ligugé, ch. m, p. 17.

3 Attenant à la cathédrale et récemment relevé de ses ruines.

tère auquel il était impossible de se dérober. Une séduction irrésistible sortait de lui *. L'évêque et l'étranger s'entretinrent longuement, puis se retirèrent ensemble. Chose merveilleuse ! les dalles sur lesquelles ils s'étaient arrêtés dans cette première rencontre avaient gardé la miraculeuse empreinte de leurs pieds ^ Une curiosité avide s'empara de toute la ville. « Quel est donc cet homme ? » se disait-on. « D'où vient-il? Que veut-il? » On connut enfin l'histoire de l'étranger, et l'on confondit dans une même vénération Martin ^, l'ancien soldat devenu religieux, et le grand évêque qu'il avait choisi pour son maître dans l'apprentissage des hautes vertus chrétiennes *.

1 Lecoy de la Marche, Saint Martin , ch. v, p. 337-338.

2 Usque nunc etiam, in cœnobio Sancti Pétri Pictavis, ubi primo se obviaverunt (Hiiarius et Martinus), ante ecclesiam quse postmodum constructa est in honorem praedicti sancti Martini, eorum vestigia solo impressa manent. [Codex ms., Bibliothec. reg.) — Dom Chamard, Orig. de l'Égl. de Poitiers, p. 184 , note 3,

3 <i Sainct Martin, qui avoit abandonné la chevalerie mondaine, poursuivant la spirituelle, arriva à Poictiers pour estre disciple de sainct Hilaire; car il étoit ja baptisé. » (J. Bouchet, Annal. d'Aquit., p. 37.)

* Sulpit. Sever., Lib, de vita sancli Martini, iv. — La Vie

Hilaire et son disciple s'étaient pris l'un pour l'autre," dès le premier regard, de cette tendresse épurée, mais passionnée cependant, qui s'alimente dans le cœur des saints à la même source que le surnaturel amour qu'ils donnent à Dieu. Comment, du reste, ces deux âmes ne se seraient-elles pas comprises ? Elles étaient sœurs par les nobles et généreux instincts de leur nature, par le zèle ardent qui les dévorait l'une et l'autre, et jusque par cette intelligence des choses éternelles qui devait faire du disciple d'Hilaire, sinon un écrivain de sa taille, du moins un des orateurs les plus puissants et les plus populaires qui furent jamais.

Hilaire jugea du premier coup d'œil quelles ressources il y avait dans cette âme et quelle force pouvait être ce jeune homme. Il résolut de l'attacher à son Église. Il manda Martin et lui offrit l'ordre du diaconat. Refus. L'évoque insiste; le disciple persiste. En vain Hilaire revient-il à la charge et essaye-t-il de faire va-

de saint Martin, évéque de Tours, etc., p. 21 et suiv., imprimée à Tours M. DG. XCIX, avec privilège du roy.

loir toutes les considérations divines et humaines. Ses efforts se brisent contre une humilité invincible. La dignité du diaconat effrayait Martin. Il fallut qu'Hilaire inventât un expédient. « Puisque vous refusez les ordres majeurs de la cléricature, lui dit-il un jour, je vous donnerai ce qui vous convient, le plus dédaigné des ordres inférieurs, celui d'exorciste.Cet ordre vous conférera, du reste, pleine puissance contre le démon, votre ennemi. j> Martin consentit cette fois et reçut Tordre d'exorciste. C'était, d'après la discipline alors en vigueur dans l'Église, un lien indissoluble: il appartenait désormais et pour toujours à l'Église de Poitiers K

Hilaire le réunit ainsi au petit troupeau privilégié , composé de clercs et de moines, auquel son palais épiscopal servait d'asile, et dont il était le père et le guide : sorte de séminaire où il essayait de former des pasteurs pour les générations à venir. Les aspirants au sacerdoce avaient là , certes , le meilleur maître qui

1 BoUand. , 13 jan., n. 28, p. 68. — Dom F. Chamard, Saint Martin et son monastère de Ligugé, ch. m, p. 23 et 24.

se puisse rêver, et le plus intelligent initiateur aux vertus qui font les saints, comme aux sciences qui font les docteurs des peuples. Tous du reste le sentaient, et Hilaire n'avait qu'à abaisser les yeux sur les Frères ^ (c'est de ce doux nom qu'ils s'appelaient entre eux) pour voir comme à la lumière du jour que ses sueurs n'étaient pas perdues. Juste, Martin, Léonins grandissaient à ses côtés en sainteté et en doctrine. L'évêque et son Église pouvaient se bercer des plus doux rêves : le présent répondait de l'avenir.

L'évêque n'a qu'un devoir : instruire et gouverner son troupeau. Semeur de vérités et de vertus, c'est le champ qui lui est échu en héritage qu'il doit avant tout labourer, retourner, ensemencer, arroser, féconder. Mais est-ce qu'un évêque peut enfermer son âme dans les limites d'un diocèse? Est-ce qu'il peut, quand l'Église dont il est prince et père souffre et combat, se désintéresser des luttes qu'elle soutient et des tempêtes qu'elle essuie? — Non,

* Sulpit. Sever., Vita S. Martini, v.

un jour vientoù son zèle l'emporte. Il revêt son armure comme un guerrier et entre en lice. C'est ce que Tévêque de Poitiers va faire. L'atmosphère est déjà lourde, comme à ces heures sombres qui précèdent les grands orages. L'Eglise va avoir à souffrir les plus cruelles douleurs et à combattre les plus rudes combats. L'Orient est déjà en feu. Hilaire voit le péril, son cœur s'émeut, et il s'apprête à •se dresser devant l'ennemi, champion intrépide de la bonne cause.

Page 1