‹ Vie de Saint Hilaire, év`eque de Poitiers, docteur et P`ere de l'ÉgliseChapitre 8 sur 56 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

C'était le temps où la doctrine arienne, partie d'Alexandrie, menaçait d'envahir l'univers*. On connaît cette erreur fameuse. Elle fut la première, la plus impie et la plus terrible des hérésies qui aient jamais déchiré le sein de l'Église. « Arius s'inscrivait en faux, non pas seulement contre tel ou tel point de la doctrine de Jésus- Christ, mais contre la divinité de Jésus-Christ lui-même, de Jésus-Christ envisagé dans sa propre personne et dans sa na-

1 Arius , curé d'un district d'Alexandrie , fut l'auteur de celte détestable doctrine. Né en Cyrénaïque vers 280, il mourut à Constaatinople en 336. Il fut solennellement condamné par le concile œcuménique de Nicée, en 323. Nous ferons mieu.x connaître ce trop célèbre personnage dans la dramatique Histoire de saint Athanase , que nous nous proposons de publier prochainement.

ture la plus relevée, dans sa nature céleste. Par cette audacieuse négation, le Verbe de Dieu devenait une créature : la plus parfaite, la plus ancienne de toutes, si l'on veut, mais enfin une créature ; le Fils n'était plus coéternel, ou à tout le moins consubstantiel au Père.

a Le système d'Arius , pas plus au ciel que sur la terre, ne laissait rien subsister de ce que le chrétien adore. Avec la divine Incarnation et la divine Rédemption succombait avant tout le premier des mystères, le mystère de la Trinité divine, et par là s'évanouissaient toute connaissance et tout culte du vrai Dieu. Car, ainsi que notre saint docteur Ta fait observer tant de fois, si le Verbe n'est pas vraiment Fils , le principe duquel il procède n'a pas droit au nom de Père. La suppression de la filiation divine entraîne celle de la divine paternité. Et alors que reste -t-il du Dieu véritable qui s'est révélé à nous par les prophètes et par l'Evangile, c'est-à-dire du Dieu en dehors duquel il n'y a qu'idole et mensonge ^? D 1 MerPie, Œitures, VI, p.o58.

Cette doctrine équivalait, comme on le voit, à un véritable déicide, et le siècle qui l'avait vue naître et qui l'acceptait s'en allait tout droit à l'abîme ^ Les nouveaux apôtres, en niant le Christ de l'Évangile, prêchaient un autre Christ et un autre Dieu ^ C'était une foi nouvelle qu'on voulait fonder, comme si la foi n'eût pas existé, inscrite depuis trois siècles dans le cœur des fidèles ^

L'avènement d'Hilaire à l'épiscopat avait coïncidé avec l'époque la plus orageuse de ce siècle orageux qui fut le quatrième. L'arianisme, monté sur le trône avec le fils de Constantin, Constance , ce despote à courte vue, se servait, pour égorger l'orthodoxie, du glaive de l'empire*. Une rumeur formidable, dans laquelle se heurtaient et se mêlaient des injures de bourreaux et des cris de victimes , s'élevait des villes d'Orient et remplissait le monde. Seule, par-dessus tout, éclatante et obstinée,

^ Hilarius, Tract, in I Psalm., n. 3. Ignorantes non minons impietatis esse, Deum fingere, quam negare.

* Hilarius, De Trinit., lib. XI, n. 4, 3 id.. Ad Constant., lib. II, n. 6.

* Lebeau, Hist. du Bas-Empire, ll,liv. VII, p. 2.

la grande voix du lutteur intrépide, de Timmortel Athanase, retentissait, revendiquant la liberté de la croyance et répondant aux innovations hérétiques par le Credo deNicée. Spectacle lamentable et inouï ! un empereur chrétien persécutait des chrétiens avec la brutalité barbare des premiers persécuteurs. Le trouble grandissait et envahissait tout comme une mer qui monte. Les âmes, désorientées, tremblaient, anxieuses K

Que de fois Hilaire, averti par les récits qui circulaient dans les foules, avait pleuré en silence les malheurs de l'Église! La Providence, en rapprochant de lui le théâtre des scènes odieuses de la persécution, allait encore augmenter sa douleur et le jeter bientôt, frémissant, dans la mêlée ardente ^

C'était vers la fin de l'an 353. Constance, vainqueur de Magnence, l'audacieux usurpateur de l'Occident, avait poursuivi ses marches

1 Hilar., De Synod., p. 1151, n. 2; Ad Constant., lib. I, 1-6. — Baron., IV, Ann. chr. 355, n. 88, 89.

2 Beatus Hilarius, Arianorum potenlissinius atque acerrimus expugnator. [Facund. Hermianens., lib. I, ch. iv.) — Baron., IV, Ann. chr. 355, n. 72.

triomphantes jusque dans le midi de la Gaule. Il s'était arrêté dans la ville d'Arles. Entouré d' évoques ariens, ses âmes damnées ^ toujours là pour exciter son ardeur de sectaire, l'empereur, sous prétexte d'en finir avec l'éternelle controverse qui divisait l'Église, après cent conciles déjà rassemblés, en convoqua un autre * dans la ville même où il résidait ^. Dans la réalité, ce qu'il voulait, c'était la

1 Sulpit. Sever., HisL, lib. II , n. 55.

2 Vita S. Hilarii ex ipsius script., n. 26. — Bolland. , 13 jan., n. 27, p. 68. — Hilar., Fragment., p. 1331. — Sulpit. Sever., lib. II, cor. 52-53. — Socr., lib. II, ch. v.— Sozom., lib. IV, ch. V. — Hermant, Vie de saint Athanase, t. I, liv. VI, ch. xxvii-xxix. — Fleury, Hist. eccl., liv. XIII, ch. x. — Till., Ariens, 49, 50. — Héfélé, Hist. des conciles, t. II, p. 32 et suiv.

3 « Séjour du préfet de l'empire, illustre par ses monuments, remplie de Celtes et de Grecs qui venaient échanger dans ses murs leur langue et leurs marchandises, elle tenait, pour ainsi dire, dans ses mains la clef de l'Europe méridionale, en reliant, soit par la route des Alpes, soit par le littoral de la Méditerranée, Rome à l'Italie, aux Gaules et à l'Espagne. Les deux bras du Rhône et les deux grandes voies romaines lui apportaient les tributs des nations. Enfin les collines qui la couvrent et les îles célèbres qui s'élèvent au milieu des étangs dont elle était entourée, ajoutaient encore aux charmes du paysage et aux richesses d'une terre chantée par les poètes comme une terre aimée des dieux. » (Mer Besgon, Panégyr. de saint Trophime, 1883.)

condamnation d'Athanase et l'abolition du dogme dont ce grand homme s'était fait le champion indomptable K

Le concile , impressionné par la présence de l'empereur et par ses menaces, faiblit. Les légats du pape eux-mêmes eurent la lâcheté de souscrire aux volontlés du despote.

C'était fini, l'Orient et l'Occident s'embrassaient dans l'hérésie.

Libère, le vieux pape, pleura amèrement à cette nouvelle et protesta en demandant la convocation d'un nouveau concile à Milan *.

Constance accorda volontiers la demande.

Qu'avait-il à redouter? N'avait-il pas éprouvé ce que peut, même sur une âme d'évêque, le prestige de la force et l'éclair du glaive impérial?

A Milan, la lutte fut ardente. Il y avait là des évêques dignes de ce nom, capables de

1 V. le P. de Ravignan, Panégyrique de saint Hilaire, t. IV, p. 626.

2 Duplici affectus mœrore, mihi moriendum magis pro Deo decrevi, ne viderer novissimus delator, aut sententiis contra Evangelium commodare consensum. (Hilar., Fragm., VI, p. 1335, n. 3.) — Mansi, t. III, p. 201.

résister en face à la toute-puissance et accessibles à nulle autre crainte qu'à la crainte de Dieu. Lucifer de Gagliari, Eusèbe de Verceil et d'autres se couvrirent en ces jours-là d'une impérissable gloire ^ Mais, hélas! en dépit de leurs magnanimes efforts, le résultat fut le même que naguère au concile d'Arles. La majorité fut pour l'empereur contre Athanase, pour le persécuteur contre le persécuté, pour l'hérésie contre la foi '.

Outré par la résistance et enfiévré par le succès , Constance se redressa contre tous ceux qui avaient été assez hardis pour le regarder en face et qui restaient assez forts pour ne pas plier sous sa main. Paulin de Trêves, pour n'avoir pas voulu signer le rescrit d'Arles, languissait déjà, promené d'exil en exil, dans l'abandon terrible où il devait bientôt lente-

' Bien qu'une ancienne Vie de saint Eusèbe de Verceil (Mansi, Concil., III, 247) joigne le nom d'Hilaire aux noms de ces glorieux confesseurs, il paraît certain que l'évêque de Poitiers n'assistait pas au concile de Milan.

* Hilar., Ad Constant., lib. I, n. 8. — Athanas., Ad Monaeh., t. I, p. 363; Apol.,l; De fuga,Y>- 322. — Ruf., lib.X, c. XX. —Soc, lib. Il, c. XXXVI. — Theod., lib. II, c. xv. — Sulpit. Sever., lib. II, 55.

ment mourir. Ce fut le tour des évêques courageux et incorruptibles de Milan. Eusèbe de Verceil, Denys de Milan, Lucifer de Cagliari furent arrachés à leur siège, remplacés par des ariens et semés violemment aux extrémités de l'empire. Le pape lui-même, ne voulant pas ratifier les décrets impies du concile, fut enlevé de Rome à la faveur des hérésies et banni à son tour^

L'Église en était là ! Jours de malheur ! des officiers impériaux allaient frapper au seuil de tous les évêchés : « Signez! d disait-on aux évêques, en leur présentant le rescrit d'Arles et de Milan. S'y refusaient-ils, on les arrêtait. Et si le peuple mutiné s'opposait au départ de son pasteur, les soldats , l'épée nue, tombaient sur la foule, enchaînaient les uns, battaient les autres, fouettaient les vierges publiquement dépouillées et laissaient, en s'en allant, la ville infortunée dans la consternation et dans le deuil *.

Partout des violences ; partout des intru-

1 Héfélé, Hist. des conciles, t. II, p. 34 et suiv. 5 M., ibid.,l. II, p. 38, note 1.

sions ; partout des scandales ; partout la torture, la flagellation, Texil ; partout du sang et des larmes ^

Quand la nouvelle de tant de calamités réunies tomba sur l'âme d'Hilaire, le saint évêque en fut tout meurtri. L'honnête homme, le chrétien, le pontife, tout en lui se révolta ^ Il poussa un cri qui fut entendu de la Gaule tout entière. Ses collègues dans l'épiscopat s'assemblent à sa voix ^ anathématisent à l'unanimité Ursace et Valons, les deux promoteurs du concile et les deux meneurs de la cabale arienne, et chargent l'évèque de Poitiers de se faire leur interprète et de porter aux pieds du prince la plainte des peuples *.

Hilaire eut le courage, quel que fut le péril,

1 L'exil surtout dépeuplait les cités. C'était un spectacle cruel qui choquait jusqu'aux païens eux-mêmes. Sur les grandes routes on ne rencontrait, disaient-ils, que des prêtres émigrants, si nombreux, qu'il n'y avait plus de place pour les autres. (Gervaise, Hist. Tripart., liv. 111, p. 35.)

2 Baron., IV, Ann. chr., 355 , n. 72, p. 348.

3 Hilaire convoqua très probablement à Poitiers même un concile composé de tous les évêques des Gaules qui n'étaient pas à Milan.

* Hilar., Cont. Constant., lib. I, n. 2, p. 1238. — Ann. chr., 356, n. 107, p. 575.

d'écrire à Constance et de demander la liberté religieuse à son pire ennemi. Il le fit avec la franchise d'un homme sincère, avec l'autorité impérieuse d'un évêque qui défend la foi et la modération savante d'un homme du monde.

Cette première lettre à Constance est un chefd'œuvre d'éloquence ferme et courtoise K

<r Libéral par nature, dit-il en commençant, prince, heureux Auguste, vous l'êtes aussi par volonté. Que de fois déjà, de la source de votre bienveillance paternelle, la miséricorde a jailli à flots! Aussi ai-je l'espoir d'être exaucé à mon tour. Hélas ! ce n'est pas avec des paroles, c'est avec des larmes que nous venons vous conjurer de mettre un terme à l'oppression qui afflige l'Église catholique, aux insoutenables persécutions, aux sanglants outrages qu'elle subit, choses trois fois déplorables, de la part de nos frères. Veuillez donc donner des ordres pour que les magistrats à qui incombe l'administration des provinces restent dans les limites de leurs attributions, ne s'occupent plus

1 Baron., Ann.chr., t. V, 360, n, 3.

de religion , cessent désormais, dans leur présomption usurpatrice, de juger des évêques et d'employer toutes les tortures, menaces, supplices, terreurs, pour opprimer des hommes inattaquables.

« Votre haute et admirable intelligence le comprendra : il n'est ni bon ni convenable de pousser des hommes à se soumettre, malgré eux et sous l'empire de la violence, à des prélats qui n'ont d'autre occupation que de semer partout les germes corrompus d'une doctrine adultère. Prince, vous travaillez, vous gouvernez l'État par de sages principes; comme un soldat au guet, vous veillez jour et nuit afin que tous vos sujets jouissent des douceurs de la liberté.

« Eh bien ! il y a tout autant de raisons d'apaiser les troubles et de resserrer les nœuds brisés, si vous voulez que chaque citoyen puisse, libre de toute servitude, vivre à sa guise. Écoutez cette voix des opprimés qui en appellent à votre clémence. Ils vous crient : « Je suis catholique, je ne veux pas être héréa tique ; je suis chrétien, je ne veux pas être

« arien; non, j'aime mieux mourir que de cé- « der au pouvoir humain et souiller la virginité <r pure de ma foi M »

« Ne comprenez -vous pas , très glorieux empereur, que c'est le comble de Finjustice d'arracher les troupeaux de Jésus-Christ à leurs légitimes pasteurs , de rompre par l'épée des liens que la charité catholique a formés dans l'Esprit-Saint ?

« Vous voulez la paix, dites- vous. Ne contraignez donc pas les consciences fidèles à une alliance impossible entre la vérité et l'erreur, entre les ténèbres et la lumière, entre la nuit et le jour.

« La paix , si l'on peut appeler de ce nom le triomphe de la brutalité et de la force, n'existe que pour les fauteurs de l'arianisme. Eux seuls ont la liberté de propager partout le venin de leurs erreurs. Cependant les plus illustres d'entre les pontifes, de vénérables évêques dont la sainteté et le courage sont admirés de tout l'univers, languissent dans l'exil, relégués

1 Ce qui suit n'est que la traduction abrégée, mais fidèle cependant, de M. Darras. (Hist. de l'Église, t. IX, p. 403.)

au désert, déportés chez les nations barbares. Pour que la liberté fût égale, il faudrait commencer par rappeler sur leurs sièges ces glorieux confesseurs de la foi...

« Quel droit , quel privilège peuvent donc revendiquer les ariens? Il y a quatre cents ans bientôt que le Fils unique de Dieu daigna descendre du ciel pour racheter le genre humain. Depuis lors, les apôtres, les docteurs, les martyrs, n'ont pas manqué dans l'Église. Jamais cependant on n'y connut la doctrine arienne... Tous les noms des fauteurs de l'arianisme sont des noms contemporains : Eusèbe de Nicomédie, Eusèbe de Césarée, Narcisse de Néroniade, Théodore d'Héraclie, Etienne d'Antioche, Acace de Césarée, Ménophante d'Ephèse. Faut- il y joindre ces deux jeunes téméraires, dont l'ignorance égale la présomption, Ursace et Valens?...

« N'oubliez pas, auguste empereur, que votre Dieu ne veut pas d'hommages forcés. La foi qu'il demande ne saurait s'exiger par des tortures. Il repousse les adorations hypocrites.

« Que signifient donc les fers dont on charge

les mains de prêtres vénérables , pour les forcer à croire ou à ne croire pas? Les évêques sont jetés au fond des cachots; les fidèles sont gardés à vue par une soldatesque armée ; les vierges du Seigneur sont livrées aux brutalités de la foule ; on appelle à ces spectacles qui font rougir la pudeur une multitude avinée. Que leur demande-t-on cependant: Etes-vous chrétien? Non, mais : Êtes-vous arien? Toutes ces atrocités se commettent au nom de l'empereur, »

Et le noble évèque continue sur ce ton, dénonçant au prince qu'il croit meilleur qu'il n'est les crimes horribles des ariens. Puis le manuscrit qui nous a conservé cette première épître d'Hilaire s'arrête, brusquement interrompu. C'est regrettable. Cependant ce qu'on vient d'en lire suffit pour nous permettre de juger de l'habileté et de l'audace de l'écrivain. Si la forme est réservée et même douce, le fond est austère comme l'implacable vérité.

Constance, en recevant celte lettre, bondit, deux fois humilié d'être blâmé et bravé. Le tyran ne pensait pas à Hilaire, peut-être même

ne le connaissait-il pas. Ce cri que cet homme lui jetait, par- dessus les montagnes, de sa ville perdue dans les Gaules, lui révéla son existence et sa force, et il éprouva le désir qu'il éprouvait devant toutes les résistances et toutes les grandeurs, le désir de l'écraser. Quelques jours encore, et sa main va s'appesantir cruellement sur le généreux évêque *. Hilaire , jugé digne de souffrir pour la grande cause, n'aura plus ni paix ni repos ^ Avenir troublé et pourtant splendide ! La souffrance est une bénédiction. L'âme grandit et s'embellit dans l'épreuve, et, pour les soldats de Jésus- Christ, qui ne le sait? il y a des défaites qui triomphent à l'égal des plus belles victoires.

1 Baron., Ann. chr., t. IV, 3oo.

* Iniquitas enim praedicatorem necesse est oderit veritatis.

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