CHAPITRE V
Hugues est élu abbé de Bonnevaux. — Ses grandes qualités.
Notre saint, brillant donc comme un astre qui se fait voir à toute la terre , et la réputation de sa sainteté se répandant de tous côtés pour le bien et l'édification de l'église , il fut jugé digne de remplir une place plus élevée. Pierre , abbé de Bonnevaux , au diocèse de Vienne, étant mort l'an de J.-C. 1171 , tous les religieux de ce monastère le voulurent avoir pour leur abbé , ce que celui de Citeaux , nommé Alexandre , leur accorda volontiers. Mais cette élection , qui fut la joie des religieux de Bonnevaux , fut le sujet d'une douleur incroyable pour ceux de Léoncel , qui ne pouvaient se consoler de se voir privés de celui qu'ils honoraient et qu'ils chérissaient comme leur père et comme le sauveur de leurs ames.
Hugues augmenta sa vertu à proportion qu'il se vit plus élevé. Il ne diminua rien de ses pénitences ni de ses exercices ordinaires de piété. Il s'efforça au contraire de si; surpasser lui-même , et de devenir encore plus saint qu'il n'avait été jusqu'alors. Comme
VIE DE SAINT HUGDES
il ne perdait jamais de vue la fragilité qui est comme naturelle à l'homme , il se conserva toujours dans une humilité profonde ; il s'unissait à Dieu de plus en plus par d'éternels désirs , et il s'adonnait à la contemplation le plus souvent qu'il pouvait , imitant le saint apôtre dont toute la conversation était dans le ciel ; il était tellement attaché à la pensée des choses célestes , que lors même qu'il se trouvait au milieu du tumulte du monde , et qu'il traitait des affaires des grands et des princes, il était toujours appliqué à Dieu, de môme que s'il eût été seul dans son monastère.
Dieu voulant glorifier son serviteur , ainsi qu'il s'efforçait de le glorifier , il l'honora de divers dons extraordinaires : il lui donna la grâce des miracles , le pouvoir de rendre la santé aux malades , et le don de faire d'autres semblables merveilles. Il lui révéla même dans des visions plusieurs choses à venir , et prit en différentes rencontres ses intérêts contre ceux qui osaient parler mal de lui , ce qui parut particulièrement en celle-ci. Hugues ayant été obligé de déposer un abbé de sa filiation , un ami de cet abbé déposé publia hautement que c'était injustement qu'il l'avait été , et qu'en cela Hugues avait agi par quelque envie qu'il avait contre lui. Le saint ayant été informé de ce qui se passait, il éleva les mains au ciel , il pria Dieu de faire connaître son innocence , et dans le moment , cet homme qui le décriait de tous côtés perdit l'esprit jusqu'à tel point qu'il courait dans le monastère comme un insensé. Le saint abbé ne pouvant voir sans compassion l'état où ce misérable était réduit, il en fut touche , et comme c'avait été à sa prière que Dieu le châtiait de cette sorte, il crut devoir aussi employer sa prière auprès de la divine majesté pour le rétablir dans sa première situation.
ABBÉ DE LÉONCEL
Mais sans nous arrêter davantage sur le sujet de ses miracles , il faut passer à des choses plus grandes et qui sont plus à la louange de notre saint ; car qu'y a-t-il qui le relève davantage que de voir que n'étant qu'un simple abbé tout possédé du désir de se cacher dans l'ombre des forêts et dans la solitude de son monastère , l'estime que tout le monde avait de lui eût été telle que l'empereur Frédéric , pensant à se réconcilier avec le pape Alexandre III , voulut le choisir , en l'année 1 177 , avec Ponce , évêque de Clcrmont , pour le députer vers sa sainteté , afin de traiter de cette affaire , qu'ils négocièrent ensemble si heureusement qu'enfin cet empereur schismatique fut réconcilié à l'église par leur médiation ?
L'histoire ne nous apprend plus rien du bienheureux Hugues , sinon qu'ayant fourni une carrière heureuse , il alla recevoir de J.-C. la récompense de ses travaux le premier d'avril de l'année 1183. Sa mort fut si tranquille et si douce , que l'on ne put s'apercevoir du moment qu'elle arriva , en sorte que tout mort qu'il fût , on croyait encore qu'il était vivant. Dieu l'honora , après son passage , de plusieurs grands miracles qui portèrent les abbés de Cileaux à en faire célébrer la fête par tout l'ordre. Mais depuis cette fête a été supprimée (1). Son corps demeura à Bonnevaux en son entier jusqu'en l'année 1576. Car
(1) Cette fête ne se fait plus chez les bernardins de France non plus que chez les trapistes ; maïs elle se célèbre encore chez les bernardins d'Italie, qui ont quitté le bréviaire de Citeaux pour prendre le monastique ou bénédictin, avec un supplément pour les saints de Tordre de Citeaux. Je dois la connaissance de ce fait et la communication de la légende dont j'ai cité plus haut le commencement à l'obligeance du père bibliothécaire de la Grande-Chartreuse.
en cette année les hérétiques étant entrés dans ce monastère , et faisant leur gloire de disperser et de fouler aux pieds les reliques des saints et d'en effacer s'ils eussent pu toute mémoire , mirent en pièces ce saint corps et en jetèrent les reliques de tous côtés , afin qu'il n'en restât rien. Ce que toutefois ils ne purent faire de telle sorte qu'il n'en soit encore demeuré quelque chose.