CHAPITRE IV
Grands honneurs rendus au saint. — Grâce et autorité apostolique qu'il reçut de Dieu pour le bien des peuples et l'édification de l'église.
Une si vive lumière ne pouvait se renfermer dans son monastère ; perçant l'obscurité de ce désert , elle brillait dans le monde et y répandait des rayons qui frappaient les yeux des séculiers. Les évéques voisins de son monastère le suppliaient souvent de faire quelques discours dans leurs synodes et quelques exhortations aux. peuples. Il s'acquittait de ce ministère avec une édification générale , et il n'y avait personne qui n'admirât avec quelle discrétion il parlait et de quelle manière il tempérait, à la portée de ses auditeurs , les vérités les plus fortes et les plus élevées. Tous le respectaient, tous écoutaient ses paroles comme s'ils eussent écouté J.-C. même.
Lorsqu'il allait par les villes et les bourgades , les riches et les pauvres , les grands et les petits , les hommes et les femmes couraient comme à l'envi pour le voir , pour l'entendre ou pour emporter quelque chose de ses pauvres habits ; car souvent , quelque opposition qu'il y pût apporter , le peuple les coupait avec des ciseaux ou avec des couteaux , ou les déchirait avec la main , chacun voulant avoir quelque
ABBÉ DE LÉONCEL
morceau de sa coule ou de sa robe , qu'ils conservaient comme de précieuses reliques.
Cet homme bienheureux annonçait la parole de Dieu en quelque lieu qu'il se rencontrât , et nourrissait de ce pain de vie les ames de ses auditeurs avec tant de zèle et avec une grâce si abondante que son visage et ses yeux paraissaient être tout enflammés de ce feu divin qui embrasait son cœur.
Il avait une tendresse extraordinaire pour ceux qui étaient ou dans l'affliction ou opprimés injustement , ou accablés de misères et de maladies. Mais sa charité ne se contentâ t pas de les plaindre et de leur témoigner de la compassion , il les assistait encore de son pouvoir. Il recevait avec beaucoup de joie les pécheurs qui , se repentant sincèrement de leurs crimes , s'adressaient à lui pour la guérison de leurs plaies intérieures. Il les soutenait dans leur amertume , il adoucissait leur douleur par des consolations toutes célestes qu'il avait puisées dans l'école du Saint-Esprit, <jui l'ayant rempli de son onction , l'avait rendu un sage et charitable médecin des ames. Mais quant à ceux qui avaient un cœur dur , de quelque qualité qu'ils fussent , princes ou sujets , grands ou petits , il les reprenait avec une prudence toute divine et une liberté digne d'un apôtre , et les menaçait de la part de Dieu des suppliccséternels qui les attendaient dans les enfers s'ils persévéraient dans leurs péchés.
Comme il aimait tout le monde , et qu'il désirait à chacun les bieus de l'autre vie , il ne flattait et n'épargnait personne dans ses vices ; il faisait tous ses efforts pour étouffer par le glaive de sa parole la détestable hérésie de la simonie , et les autres dérèglements qu'il trouvait dans les ecclésiastiques. Mais quelque fortes et dures que fussent ses corrections , ceux-là
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même qu'il reprenait si librement ne pouvaient s'empêcher de l'honorer , et n'avaient pas la hardiesse de lui résister. Pour ce qui est des princes qui étaient en division et qui se faisaient la guerre les uns aux autres , il s'employait à les réunir , et travaillait autant qu'il était en son pouvoir à les réconcilier ensemble. Enfin cet illustre abbé ne voulant point dégénérer de la piété du saint confesseur de Jésus-Cbrist, Hugues, évéque de Grenoble , son oncle , il marchait sur ses traces , et tâchait de l'imiter en toutes choses ; car Jésus-Christ l'avait rendu un vase d'élection , un vase d'honneur , un vase d'or , un vase orné de pierres précieuses , et embelli de tout ce que l'art peut faire de plus beau et de plus achevé.
Voilà une peinture fidèle de la sainteté d'Hugues qui nous est tracée par les auteurs de sa vie. Voilà un tableau qui nous le représente avec des traits bien vifs et bien admirables. 0 siècles heureux , qui portaient de tels hommes , qui ne craignant que Dieu ne craignaient pas de parler aux pécheurs de quelques qualités qu'ils fussent , avec une liberté et une vigueur apostoliques ! 0 temps fortunés , où l'on voyait des moines qui avaient la sainteté et l'autorité des apôtres, qui soutenaient la gloire de Jésus-Christ et l'honneur de son église par leurs grands mérites, et qui , n'ayant rien à l'extérieur que de vil , étaient considérés comme les oracles du Saint-Esprit et le désir des peuples ! •/
Ce fut ainsi que Dieu remplit cet illustre abbé de la puissance et de la grâce des apôtres , et qu'il lui donna une autorité qui n'appartient proprement qu'à ces princes de l'église ou à leurs successeurs , parce qu'il l avait choisi pour être une source publique de bénédictions , et comme un canal sacré pour répandre
ABBÉ DE LÉONCEL
par son ministère sur les peuples les eaux pures do sa parole et les lumières de ses vérités saintes.