‹ Vie de Saint Hughes, évêque de GrenobleChapitre 107 sur 108 · Saint Hugues I er . Voyez sa vie · texte numérisé non relu

Saint Hugues I er . Voyez sa vie

40. Hugues II. Voyez aussi sa biographie rapportée ci-dessus.

41. Othomarus ou Othmar , chartreux, fut élu évéque en 1151, en remplacement de Natalis, dont l'élection avait été annulée , comme nous l'avons raconté avec détail dans la vie de Hugues II.

42. Gauffredus ou Geoffroy , chartreux. On voit dans F Ordo viennensis de 1826 qu'à l'évêque Othmar succéda Etiennel tT , lequel siégeait en 1155 , et se réunit à l'archevêque de Vienne pour terminer le différend qui existait depuis long-temps entre l'évêque et le comte de Genève. Gomme on ne voit pas le nom de cet Etienne dans la liste des évêques de Grenoble , qui se trouve dans le cartulairc de saint Hugues , j'ai révoqué en doute son existence malgré l'acte authentique dans lequel on le fait figurer. Au reste, j'ai retrouvé cet acte dans l'Histoire de Genève de Spon , tome 3 ; j'y ai vu également la bulle conBrmative de ce traité, expédiée par Adrien IV, en 1157. L'archevêque devienne y est appelé du nom de Stephanus. Mais celui de Grenoble , autre arbitre , n'y est désigné , suivant l'usage qui a été suivi encore pendant long-temps, que par la première lettre de son nom, J, de cette manière : episcopus quidem /. gratianopolitanus. Cependant le nom de Geoffroy ne commence pas par un J. Mais il est incontestable que Geoffroy était évêque en 1151. Un acte du 2 m * cartulairede saint Hugues, fol. 54, ne permet pas d'en douter. Il occupait encore l'évéché de Grenoble en 1161 f comme nous le verrons tout-à-l'heure ; donc il est im-

possible qu'un autre prélat ait gouverné l'église de Grenoble en 1155 ou 1157 ; donc il y a une faute dans l'acte cité par M. Spon : il est probable qu'on aura lu un J où il fallait lire un G.

Geoffroy , au moment de la mort d'Adrien IV , au milieu des troubles qu'avait suscités à Rome la double élection du pape Alexandre III et de l'antipape Victor, se déclara pour l'empereur Frédéric, qui avait refusé de reconnaître Alexandre III. Il alla au concile dePavie convoqué par ce prince, qui voulait se faire un parti parmi les prélats de ses états. Déjà Frédéric avait accordé à l'archevêque de Vienne une bulle confirmative de celle de Conrad; il avait confirmé dans les droits régaliens l'archevêque d'Embrun, les évêques de Die et de Valence. Il récompensa le zèle coupable de Geoffroy pour sa cause, en lui accordant des privilèges de même nature par des lettres patentes dont voici la traduction :

a Frédéric, par la grâce de Dieu , empereur des Ro- » mains. La justice et la raison exigent que nous don- » nions tous nos soins au gouvernement de notre em- » pire. Nous devons surtout donner des marques de » notre clémence à ceux qui se distinguent par leur » attachement envers notre personne et par leur zèle » pour notre gloire. Qu'on sache donc et que la posté- » rité soit instruite que nous recevons sous notre » garde et sous notre protection impériale, notre féal » et cher prince Geoffroy , évêque de Grenoble, ainsi » que son église , et que nous confirmons à lui et à ses D successeurs nos droits de régale, tels que ses pré- » décesseurs et lui en ont joui ou en ont dû jouir , » tant dans la ville de Saint-Donat et dans celle de » Grenoble que dans l'étendue de son évêché. Gomme » aussi nous le confirmons dans tous les biens qu'il

» possède et qu'à l'avenir il pourrait acquérir. Et afin d que ce soit chose stable , nous prohibons à toutes d sortes de personnes séculières, ecclésiastiques, » princes ou potentats , d'oser inquiéter, troubler et » offenser ledit évêque Geoffroy ou son église. Et si » quelqu'un contrevenait à notre volonté , nous or- » donnons et voulons qu'il soit regardé comme coupaj> ble envers notre majesté , et en conséquence , con- » damné à 50 livres d'or pur applicable à notre fisc i> impérial. Donné en présence de témoins ici nommés » l'an de notre Seigneur 1161. Frédéric, très-victorid rieux , empereur régnant, x>

Ainsi l'empereur ne reconnaît pas aux évéques de Grenoble une suzeraineté antérieure et indépendante, et en conférant le titre de prince à l'cvêque Geoffroy , il y attache l'épithète de féal, qui est une marque de subordination et de vasselage.

On voit aussi par ce récit que l'origine de ce titre impérial est loin d'être pure ; il prit naissance dans les complaisances de Geoffroy pour un prince schismatique.

Il paraît qui» la défection de cet évêque n'entraîna pas celle de l'ordre des chartreux , qui resta fidèle au pape Alexandre III.

Danslc temps queGauffredus gouvernait l'église de Grenoble , saint Hugues, qui devint évêque de Lincoln en Angleterre, et l'un des plus illustres prélats du douzième siècle , embrassa la règle de saint Bruno à la Grande-Chartreuse. Il était né à Saint-Jean-d'A va- Ion, près de Pontcharraetà peu de distance de Bayard. A peine âgé de huit ans , on le mit dans une maison de chanoines réguliers , fondée par l'évêque saint Hugues en Savoie ( sans doute le chapitre de Saint-Maurice en Chablais, et non de Sainl-Geoire, comme le dit YOrdo).

Il y fit de si rapides progrès , qu'il fat appelé au diaconat à l'âge de dix-neuf ou vingt ans, et fut, quelque temps après, chargé des fonctions de curé dans la paroisse deSaint-Maximin, tout à côté d'Avalon. En 1160 il se fit chartreux, et, après dix ans passes dans sa cellule , il fut élu procureur du monastère. Ses talents et sa piété lui acquirent une si grande réputation qu'il fut demandé à son supérieur par Henri II , roi d'Angleterre, pour soutenir le premier établissement de chartreux qu'il venait de fonder dans son royaume. Cinq ans après , son mérite le fit nommer à l'évéchéde Lincoln, et il fut sacré malgré lui le 21 septembre 1786, étant âgé de quarante-cinq ans. Pendant son épiscopat, il donna de grandes preuves de sa sagesse dans les affaires humaines autant que de sa science dans les choses divines. Cet ancien solitaire, qui avait passé une partie de sa vie dans les cloîtres , fut choisi comme ambassadeur par le roi Jean d'Angleterre pour traiter de la paix avec Philippe-Auguste , et il déploya dans cette négociation une habileté qui étonna les hommes d'état de ce temps les plus consommés dans la pratique de la diplomatie. Il eut le bonheur d'obtenir un plein succès dans la mission dont il était chargé et d'accommoder les différends qui s'étaient élevés entre les couronnes rivales. Il mourut peu de temps après son retour en Angleterre, à l'âge de soixante ans, et fut canonisé par le pape Honorius.

C'est dans le temps de l'épiscopatdc Gauffredusque l'hérésie des Vaudois commença à prendre quelque consistance. Déjà Pierre de Bruys , natif des Baronnies(l), avait , dès 1147, prêché dans son pays et dans

(l) Les Baronnies étaient une contrée du Dauphiné , qui s'étendait sur les frontières du comtat Venaissin et de la Provence.

les montagnes environnantes , des hérésies dangereuses , et y avait poussé à la révolte contre les autorités ecclésiastiques et temporelles. Il avait ensuite passé en Languedoc, où on l'avait brûlé vif : mais quelquesuns de ses disciples avaient gardé secrètement la tradition de ses doctrines. En 1160, Pierre Valdo, riche marchand de Lyon, s'emparant des hérésies de Bruys, dont les feux mal éteints couvaient encore dans le midi de la France, alla prêcher d'abord dans les montagnes du Dauphiné , puis en Languedoc et principalement dans le diocèse d'Alby, où il créa une secte nombreuse. Le comte Raymond de Toulouse protégea ces hérétiques. On sait qu'une guerre fut décrétée par les légats du Saint-Siège , puis parles papes eux-mêmes , contre ce seigneur et contre les nouveaux sectaires, et qu'elle dura jusqu'en 1229 , sous le nom de croisade contre les Albigeois.

43. Joannesprimusou Jean I er , de la famille de Sassenage. Un auteur contemporain fixe la date de l'avènement de Jean I er à l'épiscopat de Grenoble : c'est le chanoine Guillaume , auteur d'une vie de Marguerite d'Albon. H dit que cet évêque fit les obsèques de Marguerite dans le commencement de son épiscopat ; or, cette princesse mourut au mois de février 1163. Ce n'est donc pas en 1165, comme le dit YOrdo viennensis de 1826, ni encore moins en 1178, comme le dit M. Pilot , mais bien en 1162 ou 1 163, que Jean I" prit possession du siège épiscopal de Grenoble.

Chorier, t. 2 , p. 62 et 64 , prétend que le pape Alexandre III déposa l'évêque Geoffroy , que Jean lui fut d'abord subrogé, mais que malgré les anathèmes de la cour de Rome , Geoffroy continua d'exercer les fonctions épiscopales, et que ce ne fut qu'à sa mort que Jean fut reconnu pour son successeur. Cette fable n'est

fondée sur aucune autre pièce de quelque valeur que sur une lettre des chartreux au roi de France, par laquelle ils le prient : <r de s'aboucher avec le comte de x> Saint-Gilles pour procurer par là que l'évéque de » Grenoble subrogé à Geoffroy jouit de son évéchè, et d qu'il pût librement faire les fonctions de sa dignité, d Cette lettre prouve seulement que l'évéque Jean éprouva quelques difficultés et [qu'il fut troublé dans l'exercice de ses fonctions. Mais on ne peut en conclure que Geoffroy ait été déposé.

Avant d'être promu à l'épi scopat, Jean de Sassenage avait été moine et prieur du couvent de Saint-Robert. Puis , se croyant appelé à une vocation encore plus humble et plus austère, il était allé s'ensevelir dans les déserts de la Chartreuse , et y avait pris l'habit des disciples de saint Bruno. C'est dans l'obscurité de cette retraite que les suffrages des membres du clergé de Grenoble allèrent le chercher pour le mettre à leur téte.

Le Dauphiné, par suite de l'extinction delà maison d'Àlbon , venait d'échoir au comte Taillefer , qui avait épousé l'unique héritière de cette famille. Jean de Sassenage sut inspirer au nouveau dauphin des dispositions favorables pour son église, et grâce à l'harmonie qui en résulta entre les deux pouvoirs , le Dauphiné se ressentit peu des terribles discordes de Rome et de l'empire, qui avaient recommencé d'agiter l'Europe, depuis les bords de la Baltique jusqu'aux extrémités de la Sicile. L'ordre des chartreux, l'évéque de Grenoble et le dauphin s'accordèrent à reconnaître le pape Alexandre III contre l'antipape soutenu par l'empereur Frédéric IL Mais ils gardèrent une sorte de neutralité pendant la guerre , et se réconcilièrent facilement avec leur souverain Frédéric , quand il eut conclu à Ferrare la paix avec le pape. L'empereur

témoigna même une telle bienveillance à Jean de Sassenage , qu'il confirma en sa personne aux évéques de Grenoble les droits régaliens et en particulier la possession du château de Saint-Donat. Dans le texte de cet acte de dunation (1), on voit que Frédéric reçoit sous sa protection impériale son cher et honorable prince de son empire Jean , évôque de Grenoble et son église, et il leur concède et confirme tout ce qu'ils possèdent à Grenoble et hors la ville (1178). a Depuis » le château de Belle-Combe , descendant le long de d la rivière d'Isère, de chaque côté et rive dudit fleuve » selon l'étendue dudit évêché , en toutes sortes de » fonds, terres, prés, vignes, bois, fermes, cours » d'eaux, marais, ports , chasses, pèches, châteaux, » métairies, hommes, places, péages, monnaies, » marchés , mines d'argent, fours , moulins, justices, z> et notamment le château de Saint-Donat avec ses jd dépendances , à la réserve cependant de la justice tm- » périale. » Cette clause, qui n'est point dans la première bulle en faveur de l'évéque Geoffroy, semblerait prouver que depuis ce temps les empereurs avaient établi (2) des juges et personnes publiques pour rendre la justice dans des cas particuliers.

Dans l'année qui suivit cette donation impériale, en 1179 , un concile général fut convoqué à Rome (3) par

(1) Ex tabulis ecclesiœ cathedr., Iet. À. Voir aux pièces justificatives cette lettre rappelée dans l'acte fait par Charles IV en faveur de Rodolphe de Chissé.

(2) On peut voir dans l'Histoire de l'église de Vienne, par Maupertuy, p. 215, une bulle de Frédéric II, à la date de 1214, laquelle confirme rétablissement de ces justices impériales , et en règle l'exercice.

(3) Concil. lateran. , m, t. 18, conciliarum. page 1531. Ce concile est connu sous le nom de concile de Latran.

le pape Alexandre. Trois cents évêques y assistèrent, et parmi eux se trouva Jean, évéque de Grenoble, dont le nom figure dans les souscriptions des évéques de la province de Vienne. On fit dans ce concile plusieurs règlements pour la réformation des mœurs. On y foudroya la nouvelle hérésie des cathares ou publicains , si connue dans la suite sous le nom de Vaudois et d'Albigeois. On y défendit de rien exiger pour les baptêmes, enterrements et autres sacrements. On renouvela les anciens règlements pour la continence des clercs. On détermina qu'à l'avenir les deux tiers des électeurs suffiraient pour donner à l'église un chef légitime.

De retour dans son diocèse, Jean de Sassenage s'occupa à mettre à exécution les règlements auxquels il venait de coopérer. Depuis plusieurs années , on n'avait pas goûté à Grenoble un repos aussi constant. Chéris et respectés de tous leurs vassaux , le comte de Taillefcr et Jean de Sassenage (1) ne s'étudiaient qu'à faire leur bonheur.

Mais ces jours de calme et de prospérité ne durèrent pas toujours pour l'évéque Jean et pour ses ouailles. Hugues de Bourgogne , qui épousa Béatrix après la mort de Taillefer, ne gouverna pas avec autant de douceur et d'équité que son prédécesseur. 11 fit ce qu'aucun des dauphins n'avait osé faire depuis un siècle. A peine eut-il pris possession du comté de Grenoble et de Graisivaudan, qu'il rendit un décret par lequel tous les citoyens sans distinction , les clercs et même les chanoines, étaient tenus de lui payer un tribut fixé à un taux très-élevé.

(1) C'est vers cette époque que l'évêque Jean fut arbitre d'un différend entre Jarante , évéque de Die , et Eymar de Poitiers.

Jean de Sassenage , digne successeur de saint Hugues , embrassa avec zèle la défense de ses concitoyens.il se plaignit amèrement d'une pareille vexation. Il fit valoir l'un des canons du dernier concile de Latran , par lequel il était défendu aux seigneurs , sous peine d'anathème , d'établir aucun impôt nouveau sans la participation du souverain. Enfin il insista sur le maintien des droits municipaux et des franchises locales dont les Grenoblois n'a vaient jamais cesséde jouir. Tous les citoyens que cette tentative de despotisme avait aigris et indisposés prêtèrent leur appui au vénérable et courageux pontife.

Hugues de Bourgogne, embarrassé par une opposition si unanime et dirigée par un semblable chef, essaya de calomnier Jean de Sassenage, et de l'accuser d'avoir vexé ses administrés dans son gouvernement temporel.

Les habitants de Grenoble ne virent dans cette récrimination qu'un esprit de vengeance et d'injuste animosité. Hugues manqua son but. Toujours plus entouré de l'estime et de l'affection universelle, Jean ne cessa pas de se montrer courageux et inébranlable. Hugues fut obligé de revenir sur ses pas, et pour terminer cette querelle , il nomma des arbitres , d'accord avec l'évêque. Condamné par ces arbitres , il fut obligé de reconnaître qu'il n'avait pas eu le droit d'imposer des taxes nouvelles , et il jura qu'à l'avenir il respecterait et maintiendrait de tout son pouvoir les anciennes libertés et les bonnes coutumes des habitants de Grenoble et de Saint-Donat : Et omnes libertates et bonas consuetudines se bona fide servaturum asseruit.

L'appui que l'évêque Jean trouvait dans l'influence de sa puissante famille dut sans doute contribuer au succès qu'il obtint dans cette lutte populaire.

Jean de Sassenage avait défendu son troupeau opprimé contre un pouvoir tyranniquc ; mais il ne lui fut pas donné de garantir sa ville épiscopale contre la fureur des éléments déchaînés sur elle. Ecoutons ce charitable et saint évéque raconter, dans une lettre adressée à ses ouailles , la terrible inondation qui , au mois de septembre 1219, submergea subitement Grenoble et fit périr une partie de sa population :

a Jean, par la grâce de Dieu , évéque de Grenoble, » à tous prieurs , chapelains et autres recteurs des d églises de notre diocèse : salut et compassion dans » les entrailles de Jésus-Christ.

d Lorsque nous pensons aux maux causés par les © eaux du déluge , et que nous voulons vous en en- » tretenir , nous sommes plus portés à pleurer qu'à h parler , parce que le sujet de notre tristesse est si » grand, que quand nous commençons d'ouvrir la » bouche pour prononcer quelques paroles nous ne » pouvons nous! empêcher de les entrecouper de sana> glots et de larmes. En effet , qui , eût-il un cœur 9 aussi dur que l'acier et le diamant, ne serait pas » percé de douleur , après ce que nous avons vu dans d notre ville?

» Quoique ce malheur soit déjà su et connu de j> beaucoup de monde , par le moyen des étrangers » qui étaient venus de toutes parts à la foire de Grej> noble, nous voulons en informer tous les fidèles, » afin qu'ils sachent quand et comment ce déluge est » arrivé , et au moins une partie des maux qu'il a o causés.

» Que tous sachent donc que, vers le milieu de sep- » tembre , le jour de la fête de l'exaltation de la sainte » Croix, dans le premier silence de la nuit, notre d adversaire le démon , pour faire périr plus de

» monde et causer plus de dommages aux chrétiens , » par un artifice habile et inopiné de son infernale » méchanceté, rompit violemment les digues d'un » lac (1) dont les eaux, fondirent comme un déluge sur » la ville de Grenoble, avec tant de fureur et un si » horrible fracas que tous les habitants furent à la » fois saisis d'une terreur panique. Désespérant en » quelque sorte de leur salut, et ne s'occupant que d d'eux-mêmes, les uns s'empressèrent de monter » sur le sommet de la cathédrale et au haut du clocher » ainsi que sur les combles de l'évéché et sur les toits » des maisons des chanoines ; d'autres coururent sur » les créneaux des tours et des forteresses de la cité , » et voyant l'inondation monter toujours, passèrent » cette cruelle nuit sur les limites delà mort (2) et dans » l'anxiété d'un péril toujours imminent. Mais , ô » douleur I le plus grand nombre s'était porté vers le » pont Saint-Hugues pour traverser l'Isère, et la » porte de ce pont se trouva fermée f Pendant qu'on » perdait un temps précieux à l'enfoncer , la multi- » tude des fidèles qui se pressait à l'entour est gagnée d par les eaux et entraînée par l'inondation. Un petit » nombre, après avoir brisé la porte , parvient à tra- » verser le pont et à se réfugier sur la montagne qui » est de l'autre côté : mais de là se présente à eux le « spectacle du désastre public, celui de la ruine de

(1) Ce lac s'était formé plusieurs années auparavant près de Livet en Oisans , par suite d'un éboulement de rochers qui avait fermé la vallée et intercepté les eaux de la Romanche. Dans la fatale nuit dont révèque Jean raconte les désastres, les eaux de ce lac rompirent leurs digues naturelles et se répandirent avec impétuosité sur le bas de la vallée du Graisivaudan , et jusques dans la ville de Grenoble.

(2) In confinio mortis.

» leurs maisons et de leurs effets mobiliers, et ils sont 0 livrés aux plus funestes inquiétudes sur le sort de 0 leurs parents , de leurs amis restés dans l'intérieur » de la Yille, et devenus peut-être la proie de cet af- » freux déluge ; enfin la force de l'inondation devient 0 telle , que l'Isère est arrêtée dans son cours et ses 0 flots refoulés dan s l'espace de plus de deux lieues. 0 Cependant les eaux s'étant un peu écoulées , l'Isère 0 reprend son cours, mais avec tant de force et d'im- 0 pctuositc , qu'elle achève de détruire tout ce que le 0 déluge avait épargné, et qu'elle emporte et ruine de o fond en comble le fameux pont construit par saint 0 Hugues. Hélas ! hélas ! hélas ! quelle pensée pour- » rait concevoir , quelle voix , quelle langue pourrai t » dire la misère et les tristesses de cette journée, et les » angoisses toujours renaissantes de ces hommes , de 0 ces femmes , de ces enfants , dont les cris , les plain- » tes , les gémissements et les sanglots remplissaient 0 la vallée tout entière , et perçaient les cœurs de » ceux qui les entendaient d'un glaive de compassion 0 et de douleur!

0 Et à peine échappés à cet affreux désastre, qui leur 0 avait enlevé leurs effets et surtout leurs amis , leurs » proches , et presque tous leurs malheureux conci- » toyens, jetant encore les yeux sur le renversement 0 de notre pont, ils restent comme anéantis

0 Néanmoins , mes très-chers frères , comme il est 0 d'une nécessité absolue de prendre des mesures 0 pour le construire de nouveau, nous vous prions 0 et nous vous enjoignons , en vertu de l'obéissance 0 que vous nous devez , que chacun , suivant vos fa- 0 cultes , vous donniez pour un ouvrage si important 0 une portion des biens que vous avez reçus de Dieu.

0 A ces causes , nous confiant en la miséricorde de

o Dieu tout-puissant, le père, le fils et le saint-esprit, » en la clémence et la protection de la bienheureuse » Marie, toujours vierge, et sur les mérites de saint » Hugues , qui avait fait construire notre pont, nous » remettrons à tous ceux qui entreront dans la con- » frérie (1) que nous établissons pour la construction » du nouveau pont la quatrième partie de la péni- » tence qui leur aura été enjointe pour la rémission » de leurs péchés , s'ils en sont véritablement repen- » tants. Quand les quêteurs de notre pont iront dans » quelque lieu de notre diocèse , pour recevoir des » confrères ou pour faire la quête, nous vous prions d et ordonnons que vous les receviez favorablement, . o que vous les aidiez de vos conseils , les secouriez en s) tout et les traitiez favorablement. »

Cette lettre (2), où se révèlent à un degré si éminent la sensibilité et le zèle pieux de Jean deSassenage, produisit un grand effet dans toutes les paroisses du diocèse de Grenoble. On ne tarda pas à recueillir les sommes nécessaires pour la reconstruction du pont. Chacun s'empressa d'y concourir , les riches par des contributions volontaires, les pauvres par le secours de leurs bras. Bientôt, grâce à la charité éclairée du saint prélat, les désastres causés par l'inondation furent entièrement réparés.

Mais ce vénérable vieillard , qui avait déjà prolongé sa carrière bien au-delà du terme assigné d'ordinaire à la vie humaine , ne survécut pas long-temps à un événement qui avait dû fortement ébranler le peu de force physique qui lui restait. On place sa mort au commencement de l'année 1220. Il aurait eu alors

(1) Voir le chapitre X de la Vie de saint Hugues.

(2) Voir le texte de cette lettre aux pièces justificatives.

environ 89 ans , si Ton suppose qu'il n'ait été élu évêque de Grenoble qu'à l'âge de trente ans. Sa tombe dut être entourée des bénédictions et des larmes de ses diocésains, dont il avait été le pére et le bienfaiteur jusques dans ses derniers moments.

Son épiscopat dura 54 ans , et fut par conséquent plus long encore que celui de saint Hugues.

Nota. Voici un fait qui se rattache à l'inondation de 1219 et qui nous paraît être de quelque intérêt pour l'histoire du diocèse :

Le dauphin André était à Grenoble et habitait la tour Dauphine, rue Perrière, de l'autre côté de l'Isère, quand arriva ce funeste événement ; il se réveilla en sursaut au moment où éclata ce déluge , et il n'hésita pas à se sauver dans sa maison forte de Sainl-Martinle-Vinoux, appelée aujourd'hui la tour de Rabot; et le matin, à la vue de cet horrible désastre arrivé le jour de l'exaltation de la sainte Croix, grande fête pour lors à Grenoble, il fit d'abord dresser au-dessous de sa maison forte une croix sur laquelle était la représentation du Sauveur; et s'étant humilié et prosterné à ses pieds, il promit d'aller sans délai se croiser avec les autres princes contre les infidèles; puis il ordonna tout de suite d'ériger un calvaire en forme dans l'endroit de cette croix , qui se trouvait vers l'angle du chemin public qui venait dans ce temps-là de la Ruisseratc à Grenoble. Ce calvaire a été pendant long temps en grande vénération aux passants et à tous les habitants de Grenoble (1).

44. Pierre de Seyssins fut le successeur de Jean de Sassenage.

(1) Voir les Recherches sur saint André, par le chanoine Gras du Villard.

M. Gras du Villard (1), d'après des titres conservés de son temps à l'évéché et dans la maison de retraite de Parménie, dont il était directeur, rapporte que Pierre de Seyssins alla sur cette montagne sainte, solenniser la fête de la Croix de septembre en Tannée 1220. Un grand nombre de pèlerins, de tout sexe et de toute condition , y vinrent de Grenoble en pèlerinage , pour remercier Dieu de les avoir fait survivre à la terrible inondation qui avait eu lieu dans cette ville l'année précédente, à pareil jour, et afin de le prier pour leurs parents, amis et concitoyens qui avaient été les victimes de ce grand désastre.

Très-peu de temps après avoir présidé à cette auguste cérémonie, Pierre de Seyssins, qui n'était évêque que depuis le commencement de l'année 1220, fut enlevé subitement à ses diocésains par une maladie violente.

45. Guillaume I er fut promu au siège de Grenoble vers la fin de cette même année 1220. Cet évèque avait été tiré de la Chartreuse et il appartenait à la maison de Sassenage. Son épiscopat dura quatre ou cinq ans.

46. Soffrey. Environ un an après que Soffrey eut pris possession du siège épiscopal de Grenoble , le 13 avril 1226 , sous le pontificat d'Honorius III et sous le règne de Frédéric II , dans un petit village du Graisivaudan appelé Champagnier, eut lieu, par les soins du dauphin André , la fondation d'un chapitre , qui subsista avec honneur depuis cette époque jusqu'en 1790. Pour favoriser cet établissement, Soffrey céda au prince l'église de Champagnier , sans les dîmes et

(1) Histoire de la bergère du mont de Parménie, par M. le chanoine Gras du Villard. Grenoble, chez André Arnaud, 1754.

censés qui y étaient attachées, et sous la condition qu'il y serait composé un chapitre de treize chanoines ; ce chapilre devait élire un chef sous le nom de prévôt, ayant juridiction sur ses membres ; mais l'évéque Soffrey stipula que si le prévôt négligeait d'exercer sa juridiction , il aurait droit de l'y contraindre , et qu'il serait l'arbitre des difficultés qui pourraient s'élever à cet égard.

Un corps ecclésiastique perdu dans une campagne reculée aurait pu devenir inutile et oisif ; d'ailleurs le prince André voulait avoir une église destinée particulièrement à la sépulture des dauphins, et il désirait que cette église fût desservie par son chapitre. L'église de Saint-André, dédiée à son patron et proche de sa demeure, lui parut propre à cet usage ; mais elle appartenait aux religieux de Saint-Martin-de- Miséré. Ces religieux avaient alors pour prieur un ecclésiastique vénérable et éclairé, appelé Èustache, qui entrevit de quelle utilité pouvait être pour la religion la translation à Grenoble du chapitre de Champagnier. Aussi, sur la demande que lui en fit le dauphin, il n'hésita pas à préférer les intérêts publics aux avantages temporels de sa communauté, qui possédait d'ailleurs des biens considérables et jouissait encore à Grenoble de l'église de Saint-Jean , qui était une église paroissiale. Il s'empressa donc de se rendre aux désirs du prince et des nouveaux chanoines , et il leur céda , du consentement de l'évéque , l'église de Saint-André avec toutes ses dépendances. Par suite de cette cession , la translation du chapitre de Ghampagnier à Grenoble eut lieu le 12 février 1227(1).

Le chapitre de la collégiale de Saint-André se dis-

(l) Voir aux pièces justificatives.

tirigua constamment par la plus édifiante régularité et par le mérite de plusieurs de ses membres , et il subsista glorieusement jusqu'aux temps de notre dernière révolution.

L'évéque Soffrey régla avec le dauphin André les difficultés qui naissaient de leur communauté de juridiction sur Grenoble. Par le même traité , ils donnèrent aux habitants de cette ville, sous le nom de franchises et de libertés , un de ces statuts locaux que les morcellements de la féodalité avaient si prodigieusement multipliés ; ce statut fut malheureusement entaché de l'esprit barbare du siècle , qui admettait les compositions pécuniaires. L'église de Vienne avait toujours résisté à un pareil abus (1).

Il parait que c'est sous l'épiscopat de Soffrey que s'établirent à Grenoble des religieux de l'ordre de saint Dominique et de saint François d'Assise. Du moins on voit dans le testament du dauphin André que ce prince laisse dix livres aux couvents de ces deux ordres ; il lègue ensuite une pareille somme pour les frères mineurs de Moirans, et donne encore au frère Chabert, dominicain, treize livres pour former une bibliothèque.

Enfin , il fait encore des legs à trois couvents de religieuses , et entre autres à celles de la Pénitence ou Clarisses.

L'évéque Soffrey mourut la même année que le dauphin André.

47. Pierre Delqca ou de Aqua. Cet évêque était, dit-on , d'une illustre famille. La première année de son épiscopat il alla à Turin trouver l'empereur

(1) Yoin cette charte rapportée à la suite de Y Histoire de Grenoble, par M. Pilot.

Frédéric II , avec Jean de Bournin , archevêque de Vienne, et Robert, évêque de Gap, et ces trois prélats demandèrent à l'empereur la confirmation des droits régaliens et de tous les titres et privilèges qui leur avaient déjà été concédés. Ils obtinrent sans peine ce qu'ils demandaient, et, à l'exemple de ses prédécesseurs, Frédéric leur donna le titre de princes de V empire.

Béatrix , régente du Dauphiné pendant la minorité de Guigues , son fils , fonda à Prémol , dans la châtellenie de Vizille , un monastère de filles de l'ordre des chartreux ; en 1256 , ce couvent fut gouverné par une fille d'un grand mérite et d'une éminente sainteté, du nom de Catherine. Il a subsisté jusqu'à la révolution. Les chartreusines de Prémol , qui avaient survécu à nos orages politiques, se sont établies à Beauregard près de Voiron , et leur ordre continue d'y fleurir avec honneur.

Le dauphin Guigues , en 1246 , fit hommage à l'évéque Delqua du comté de Graisivaudan. Aucun de ses prédécesseurs ne s'était mis ainsi sous la protection de l'église de Grenoble , et ne s'en était reconnu le vassal.

Cette même année 1246 fut remarquable par un règlement que l'évéque Pierre , le doyen Eustache et le chapitre firent pour prévenir et prohiber tout luxe dans les vêtements. Ils établirent un directeur du vestiaire , chargé seul d'en faire la distribution. La forme des habits , le prix du drap et du linge furent réglés. Chaque chanoine devait recevoir tous les deux ans une pelisse du prix de seize sols viennois , une robe ou tunique de bon blanc de Mois , et une cape de même drap teint en noir. Les vieillards et les malades pouvaient porter la cape d'un drap plus fort et plus cher. Les mules dites nocturnales devaient être

de bonne basane avec un double feutre et à fortes soles ou semelles. Cela semblerait prouver que Ton ne se couchait pas dans des draps de lit , et qu'on s'enveloppait seulement dans un manteau qui laissait les pieds découverts. Les chanoines devaient recevoir à chaque foire ce qui leur était nécessaire pour l'entretien des hauts et bas de chausses. Tout le linge qui leur était nécessaire ne devait pas leur coûter plus de douze deniers l'aune. Enfin, ils étaient obligés en recevant les vêtements neufs de rendre les vieux , qui devaient être distribués aux pauvres clercs. Pierre Delqua mourut en 1248.

48. Pierre III, prieur de la chartreuse du Reposoir en Faucigny. Il donna à la Grande-Chartreuse une maison et quelques sétérées de terre dans le faubourg de Saint-Laurent à Grenoble, sur le bord de l'Isère.

On ne connaît de cet évéque aucun autre acte qui mérite d'être remarqué.

49. Faixo fonda le prieuré de Villard— Benoit à Ponlcharra , en 1252 ; il y transporta les chanoines de Parménie , en leur conservant tous leurs privilèges et les astreignant à la continuation de la même règle. Il donna ensuite à la montagne de Parménie ou Permagne le nom de mont Sainte-Marie, et il alla à Prémol chercher quelques religieuses de ce couvent pour leur faire donation du mont de Sainte-Marie , et les engager à y fonder un monastère de leur ordre , qui était celui de saint Bruno. Cette donation fut acceptée et cet engagement fut pris le 13 septembre 1259 , par une prieure , six religieuses professes et quatre sœurs converses (1).

(1) Voir aux pièces justificatives la traduction du texte de cette fondation.

L'évêque Falco mourut en 1266 ou 1267.

50. Guillaume II, fils d'Aymar de Sassenage. Sous son épiscopat la garnison de Boquéron faisait de grands ravages dans la vallée de Graisivaudan , et jusqu'aux portes de Grenoble. Le jeune dauphin Jean résolut de réduire par la force ce repaire de factieux : il donna Tordre de lever une armée , et il se disposait à assiéger Pierre de Boquéron , quand le chapitre de Grenoble , assisté de son doyen et de son évéque, intervint dans cette querelle. Le doyen, Guillaume de Commiers , prouva que le château de Boquéron était de la mouvance du chapitre , que c'était un fief vendable et que le dauphin ne pouvait se l'approprier ; en conséquence , il demanda que ce château fût remis entre ses mains pour qu'il le gardât au nom de son chapitre. Pierre de Boquéron y consentit ; mais de son coté , Guillaume de Gommiers s'obligea au nom du chapitre qu'il représentait de faire rendre à ce seigneur, dans des temps plus calmes, son château et son fief. Le dauphin donna son approbation à cet arrangement qui était une garantie suffisante du rétablissement de la tranquillité publique ; il licencia son armée , et signa l'acte qui fut passé entre Pierre de Boquéron et le doyen du chapitre le 24 juin 1282 (1), dans la prairie située auprès du château.

L'évéque Guillaume de Sassenage eut, dans l'année 1288 , quelques démêlés avec l'ordre des dominicains. Ces religieux étaient venus à Grenoble depuis quarante ans , mais ils n'y avaient pas fondé d'établissement fixe , ni de maison conventuelle ; forts de la protec-

(1) Acte mentionné dans le manuscrit de M. Barthélémy comme existant dans les archives du chapitre, tome 2, pag. 110 de son ouvrage.

tion des souverains pontifes, et se prévalant des services qu'ils avaient rendus à l'église , ils semblèrent avoir un peu oublié l'esprit d'humilité et de pauvreté qui devait faire la base de leur institut. Sans s'inquiéter d'obtenir le consentement de l'évêque Guillaume , ils ne craignirent pas d'acheter pour établir leur monastère des bâtiments considérables , tout près de la cathédrale , sur la place Notre-Dame. Guillaume de Sassenage ne s'opposait pas à leur établissement dans son diocèse , mais un pareil voisinage lui paraissait importun et dangereux ; il déclarait vouloir contribuer à la fondation de leur monastère , mais en les obligeant de choisir un local plus éloigné. Or , il existait une église paroissiale , sous le vocable de Saint- Pierre , près de la porte Troine , en dehors des murs de la ville. Avec le consentement de son chapitre , l'évêque de Grenoble leur céda celte église ainsi que le cimetière et une maison attenante , en se réservant le droit de paroissialité. Le dauphin et la dauphine donnèrent encore aux dominicains une augmentation de terrain avec une somme de mille livres viennoises.

En concourant ainsi à l'établissement de ces religieux , l'évêque Guillaume était bien éloigné d'approuver les privilèges et les exemptions qu'ils faisaient valoir. Ils avaient été établis inquisiteurs par les papes dans les provinces de Vienne , d'Arles, d'Aix et d'Embrun. Pour remédier aux empiétements de pouvoir de cet ordre , qui devenait de plus en plus ambitieux , et pour corriger quelques abus qui s'étaient introduits dans la discipline ecclésiastique , l'archevêque de Vienne convoqua un concile provincial. Il y fut décidé qu'aucun prêtre régulier ou séculier ne pourrait entendre les confessions sans l'approbation de son évéque. Il y fut fait aussi divers autres règle-

ments fort sages. En 1478 , M. de Poysieu , archevêque de Vienne , fit imprimer les actes de ce concile , et ordonna à tons ses curés d'en faire la lecture à leurs prônes , sons peine d'une amende de vingt-cinq livres. L'évéque Guillaume fut un des pères de ce concile (1).

Ce prélat eut à lutter contre le dauphin Humbert I er en faveur de ses administrés. Le dauphin ou ses officiers s'étaient livrés à des actes tyran niques ; les habitants de Grenoble et des environs ayant refusé de fournir des gens de guerre , on les avait écrasés d'impôts , on leur avait supposé des délits pour les condamner à des amendes , et on avait cherché mille prétextes pour leur imposer différentes taxes. L'évéque Guillaume prit chaudement le parti de ses ouailles , et se plaignit amèrement des injustices qui leur étaient faites. Il réclama aussi sa part dans la juridiction sur la ville et sur son territoire. Enfin il allégua que contre l'usage immémorial on avait voulu , sans son consentement , contraindre au service militaire les officiers de sa maison , et les hommes qu'il avait dans le mandement de Mont-Bon no t.

Le dauphin Humbert voulut récriminer et ne put reprocher autre chose à l'évéque Guillaume que d'avoir fait bâtir sans son aveu des maisons à Saint- Hilaire et à la Balmc. Enfin il fut obligé de céder à de trop justes réclamations. Il accorda à l'évéque que la justice haute , basse et moyenne de la ville et de son territoire serait exercée par un juge commun , et qu'à l'avenir les coupables et les délinquants , quels

(l) Voir Y Histoire des archevêques de Vienne , par M. de Maupertuy. Ce concile n'est pas mentionné par l'abbé de Fleury , et il ne se trouve pas dans le recueil des conciles.

qu'ils fussent , ne seraient soumis qu'à cette juridiction , et seraient jugés suivant les usages et les lois municipales de la ville. Les amendes et les mulctes furent déclarées communes et il fut statué qu'à l'avenir elles ne seraient prononcées que par le juge commun. Au surplus , l'évêque fut maintenu dans l'entière jouissance des maisons de Saint-Hilaire et delà Plaine.

Il fut convenu encore par l'êvéque et le dauphin que toutes les proclamations seraient faites au nom de l'un et de l'autre , excepté celles pour la guerre, que chacun se réserva de faire publier en son propre et privé nom , chacun suivant son intérêt personnel. Celte exception était une innovation conquise par l'autorité delphinale au préjudice des habitants. Dans une autre stipulation du même traité , où il est dit que les produits de toutes les taxes devront être partagés entre l'évêque et le dauphin , les droits des citoyens , qui ne pouvaient pas être soumis à des impôts nouveaux sans y avoir consenti , ne sont pas réservés. L'évêque Guillaume ne fut donc pas un aussi ferme défenseur des libertés locales que son arrière-grandoncle Jean de Sassenage.

Cet évéque renouvela en 1283 le règlement de 1246 pour le vestiaire des chanoines , et il maintint une exacte discipline dans son clergé.

Il mourut en cette même année 1283 , ou en 1288 , suivant quelques auteurs.

51. Guillaume III , de Royn. Ce prélat était d'une famille noble de la baronnie de Sassenage. Sous son épiscopat , la bienheureuse Béatrix d'Ornacicux , Louise Alleman et Marguerite de Sassenage , religieuses de Parménie allèrent fonder un monastère de leur ordre à Eymeu , dans le diocèse de Valence. Elles

y vécurent et y moururent saintement , sans avoir pu y perpétuer leur fondation.

Guillaume III mourut en 1302.

52. Guillaume IV, de Royn, était neveu du précédent et avait été doyen du chapitre de la cathédrale (1). Ce prélat fut remarquable par son zèle, son talent et ses vertus. Il fut un des pères du concile général de Vienne , convoqué en 1309 par Clément V et tenu en 1311 . On sait que ce fut alors que , sur les instances de Philippc-le-Bel , les templiers furent condamnés par le pape ; mais que les prélats qui composaient cette assemblée ne furent pas consultés sur cette décision , parce que la majorité l'aurait désapprouvée. Le concile de Vienne s'occupa de condamner plusieurs hérésies et de dénoncer au souverain les abus qui s'étaient introduits dans le clergé et dans les ordres monastiques. Mais dans le tableau qui fut tracé du dérèglement et de la licence de mœurs des clercs d'un grand nombre de diocèses , Guillaume de Royn ne put pas reconnaître beaucoup de traits qui s'appliquassent au sien ; il y avait maintenu , de concert avec Jean de Gommines , doyen du chapitre , une exacte et sévère discipline. Voici les principaux articles du règlement somptuaire qu'ils avaient ajouté à ceux qui existaient déjà :

L'évêque ne pouvait manger au réfectoire des chanoines que lorsqu'il y était invité. Cependant quand il était en voyage et qu'il arrivait avant l'heure du

(1) Quelques auteurs ont placé sous l'épiscopat de Guillaume de Royn une émeute populaire qui aurait éclaté contre l'évêque de Grenoble, et qui aurait été l'origine d'un changement de nom de la place aux Herbes. C'est une erreur; ce fait, ainsi que nous le verrons plus bas , s'est passé au temps de l'évêque Rodolphe de Chissé.

diner , il pouvait y être admis ; mais s'il venait après l'heure et que la distribution eût été faite , il n'avait droit d'exiger que le pain et le vin. Le doyen pouvait manger au réfectoire et y amener son aumônier , si ce dernier savait bien lire et bien écrire. Il ne pouvait jamais inviter que quatre convives , et encore si parmi eux se trouvait un personnage important , il ne devait pas lui faire d'invitation sans avoir pris le consentement du chapitre ; mais aux veilles de Pâques et de Noël , le doyen était obligé de fournir le poisson et les apprêts , pisces et salsam. Les chanoines ne pouvaient faire préparer aucun mets particulier dans la cuisine commune (1). Ils devaient se contenter de la portion qui leur était distribuée pour eux et leurs familiers. Il leur était surtout défendu de donner à manger à des personnes du sexe.

Le seul tort qu'on ait pu reprocher aux évéques de Grenoble dans le treizième siècle , c'est de n'avoir pas toujours maintenu intacts les droits du clergé séculier contre les empiétements de pouvoir des ordres monastiques. D'après les plaintes qui avaient été faites contre des abus de ce genre au concile de Vienne , Clément V publia sur ce sujet plusieurs bulles quand il fut de retour à Avignon ; ces bulles , appelées les Clémentines , furent une occasion pour Guillaume Royn de faire rentrer les membres du clergé régulier de son diocèse dans les limites de leur primitive institution.

Quelque temps après , le comte de Savoie et le dauphin voulurent régler des différends qu'ils avaient relativement à la mouvance de quelques fiefs , et à la

(1) Nec facial fieri placentas, seu foy arias , pastilla, ravinlcs. Archives du chapitre de la cathédrale de Grenoble citées dans le manuscrit de l'abbé Barthélémy.

possession de quelques places fortes ; ils choisirent pour arbitres respectifs l'archevêque de Tarentaise, le prince d'Achaïe , Guy-Alleman , seigneur de Valbonnays , et Guillaume Royn , évoque de Grenoble. Ce dernier ouvrit les conférences par un discours sage et énergique qui fut fort goûté et fort applaudi. Voici les principaux passages de ce discours rapporté en entier par un naïf chroniqueur de Savoie (1) :

« 0 haute et profonde philosophie , à laquelle ne » peut jamais pénétrer l'argutie d'humaine sapiencel » 0 palpables ténèbres d'humain savoir, qui avez ignoré » le bien et la richesse de la paix avec lesquelles les » royaumes fleurissent , les républiques prennent aco croissance. . . Mettez l'effigie de la guerre sous vos » yeux , èsquelle n'y a pas souvent vingt hommes qui » se connaissent , qui fissent jamais déplaisir l'un à » l'autre , et qui s'étant trouvés ailleurs se voudraient » rendre service , et toutefois sont armés de toutes » pièces de fer pour se courir sus comme chiens » enragés et hors du sens , et se déchirer , dévorer et » mettre en pièces l'un l'autre. . . Imaginez la fureur » horrible quand par guerre se vient adjoindre une » bataille. Quels feux épouvantables! Quels bruits » horribles faits par les gros engins poussant gros » cailloux et pierres de faix . . . Oyez la mortelle rai- » son oan ce des trompettes, l'effroyable bruit des tam- » bourins, les hennissements des chevaux, les clique- » tis des armes. . . Voyez éclater lances rompues, » venteler enseignes et guidons , flamboyer épées, étin- » celer lueurs d'armures , ruer grands coups, tomber » hommes et chevaux par terre, ondoyer le sang » humain, hommes à demi morts foulés des pieds des

(1) Guillaume Para (lin, Chronique ôc Savoie, page 230.

» chevaux Brièvement la fin de cette tragédie n'est

» autre chose que temples , églises et sanctuaires pillés » et profanés , villes brûlées , châteaux ruinés , villa- » ges réduits envastité et solitude. . . Tâchons donc , » dit en finissant le saint évêque , de réduire nos prin- » ces à concorde , nostre poure peuple en paix , et » tous les états de nos pays en souveraine félicité et » béatitude, ce que aisément se pourra faire, si cha- » cun de nous , oubliant ses privées affections , prend » esgard au merveilleux profit de la paix et au dom- » mage irréparable de la guerre. . . Si nous prenons » esgard surtout à ce que nos voisins prennent plaisir » à nous voir défaire l'un l'autre , et sont en aguetet » se prennent garde quand nous serons ruinés , afin » de nous rédiger en leur puissance et servitude, tant » les uns que les autres. »

» Ayant ainsi parlé , l'évêque de Grenoble donna » grande affection aux autres seigneurs d'entendre à » la paix. » Ainsi les représentants des deux partis se firent des concessions respectives , et le traité de paix convenu entre eux fut ensuite ratifié, publié et signé par le dauphin Jean et par le comte Amédée de Savoie, dans l'église de Villard-Benoît , située près de la frontière de Savoie.

L'évêque Guillaume vit mourir dans le cours de son épiscopat les dauphins Jean et Guigues de la Tour , et leur succéder Humbert II. 11 obtint de ce dernier (1) une révision des lois criminelles octroyées aux habitants de Grenoble par l'évêque Soffrey et le dauphin André : ces lois furent mises en harmonie avec le progrès des lumières et le développement de l'esprit du

(1) Slaluta delphinatus et manuscrit de M. l'abbé Barthélémy.

christianisme. Les compositions pécuniaires furent remplacées par des peines égales pour tous et graduées suivant la grandeur des crimes. Déjà une pareille réforme avait eu lieu depuis Ion g- temps à Vienne, à Embrun , à Valence et à Die , grâces à la religieuse influence des prélats qui avaient gouverné ces villes.

L'évêque Guillaume IV mourut en 1337 , regretté de son clergé et de tous les habitants de son diocèse , qu'il u'avait cessé d'édifier par le spectacle de ses vertus , jusques dans l'âge le plus avancé. A la louange de ce prélat , l'histoire remarque qu'il ne se mêla des querelles des princes que pour chercher à les pacifier, et qu'il ne prit aucune part à leurs intrigues et à leurs ligues, tandis que dans ces temps de troubles, plusieurs autres évêques, entraînés par les circonstances, n'eurent pas la même sagesse.

53. Jean de Chissé ou Chissey , chanoine de Genève , fut élu en 1337évêque de Grenoble à la place de Guillaume de Royn. Son élection fut confirmée par le pape Benoit XII , alors résidant à Avignon. Jean de Chissé n'était que simple clerc à l'époque de son élection , mais il joignait à des mœurs pures un talent distingué. Il était très-protégé et très-aimé par le dauphin Humbert II.

Il conserva toujours sur l'esprit de ce prince une grande influence (1) et il parait qu'il s'en servit pour

(l) Nous devons rappeler ici quelques fondations de monastères , auxquelles Jean de Chissé ne concourut pas directement , mais qui furent faites pendant son épiscopat par Humbert II.

Du consentement de Marie des Baux, son épouse, et de Béatrix de Hongrie, sa mère, ce prince fonda, le 22 décembre 1342, un monastère àMontfleury. Ce monastère, placé sous al règle de saint Dominique , devait contenir quatre-vingt reli-

l'engager à céder ses droits sur le Dauphinéà Philippe de Valois, sous la réserve des libertés de la province, et à condition que le (ils de France qui régnerait sur cette province porterait le titre de Dauphin. Les premières négociations à ce sujet eurent lieu en 1343 et 1345. Dans l'intervalle, et vers l'année 1344 , il se plaignit au dauphin, avec sa douceur et sa modération ordinaires, de ce que quatre cours de justice delphinale avaient été établies à Grenoble : celle de jugemage du Graisivaudan, celle de juge des appellations du Dauphinc , la cour des comptes et le conseil dclphinal ; il soutenait qu'au préjudice des droits de sa justice épiscopale , ces tribunaux connaissaient indistinctement de toutes sortes d'affaires , de crimes et de délits, même relatifs aux habitants de Grenoble. Il se plaignait encore de ce que le dauphin avait placé dans sa tour une garde qui sonnait de la trompette le matin et le soir, comme dans un chàteau-fort ordinaire, et

gieuses, avec six religieux pour leur administrer les sacrements. 11 leur assigna pour dot onze cent vingt-deux livres de rentes sur les tailles comptables de diverses communautés. Les bâtiments à construire coûtèrent plus de 1,100 florins d'or et ne furent prêts que quatre ans après. Il n'y eut d'abord que quatorze religieuses, dont sept vinrent du couvent de Poîssy, et sept du couvent de Saint-Avayer en Suisse. L'installation se fit avec une grande solennité. Il fut statué que par la suite on ne recevrait aucune religieuse dans ce couvent si elle n'apportait une dot de cent florins et un revenu de trois florins par an.

Dans le courant de la même année , Humbert II fonda un monastère à Iseron , où il devait y avoir cinquante sœurs de Sainte-Claire avec six religieux du môme ordre; il leur destinait les revenus des mandements d'Iseron et de Rovon, montant à 300 florins d'or. Il transporta ensuite ce couvent à Moirans, puisa Grenoble. Cet établissement n'est pas celui qui a donné son nom à une des rues de cette ville.

enfin de ce que ce prince voulait aggrandir l'enceinte des fortifications de la ville , et y élever trois forts , l'un à Chalemont, un autre à Essonne, et le troisième à la ma ladre rie de la Perrière.

Le dauphin faisait valoir en faveur de ses cours de justice l'utilité de leur établissement et la convenance de leur résidence dans la capitale de ses états ; il ne voulait pas renoncer au droit qu'il prétendait avoir d'augmenter la ville et d'y bâtir des forts.

Des arbitres furent nommés par Févéque et par le prince pour terminer ce différend. Les arbitres décidèrent que les cours delphinales seraient maintenues à Grenoble, mais qu'elles ne pourraient connaître que des délits commis hors delà ville, et quant aux habitants de Grenoble, il fut décidé qu'ils continueraient à être soumis quant au criminel à la juridiction commune del'évêque et du dauphin. Ce dernier fut autorisé à étendre l'enceinte de la ville, mais à ses frais,età la charge d'en passer hommage à l'évêque. Il fut statué que la connaissance des causes civiles des habitants de Grenoble appartiendrait au juge commun et non à l'officialité quand le serment n'y serait pas intervenu. Enfin le dauphin fut maintenu, quoique ce fût une innovation, dans le droit d'avoir un garde qui du haut de sa tour sonnât de la trompette le soir et le matin. Pour dédommager l'évêque des importantes concessions faites en son nom à Humbert II, ce prince lui cède la terre d'Herbeys, dépendant de la juridiction de Vizille, en ne se réservant qu'un simple hommage et le droit de chevauchée sur les habitants, et en lui garantissant pour cette terre un revenu de cinquante livres viennoises.

On doit admirer dans cet arrangement l'esprit sage et conciliant de Jean de Chissé , qui y perdait plus qu'il ne pouvait y gagner.

En 1347 et 1348 la famine et la peste désolèrent tour à tour le Dauphiné et la France. En Provence , au moment où la peste y arriva , on attribua aux Juifs l'invasion de ce fléau; la fureur populaire se manifesta contre eux, et il y en eut un grand nombre d'égorgés. A Grenoble et à Vienne , la prudence et les lumières de Jean de Ghissé et de l'archevêque Bertrand prévinrent de pareils excès. Clément VII publia alors deux bulles où il s'éleva contre ces persécutions avec un véritable esprit de charité évangélique.

Cependant , malgré l'opposition du vénérable Jean de Chissé, le juge-mage du Graisivaudan et le conseil delphinal firent emprisonner dans les cachots du château de Vizille , puis condamner à mort un grand nombre de ces malheureux Juifs.

L'année suivante 1349,HumbertII, accablé de dettes et d'embarras de toute espèce , songea plus sérieusement que jamais à abdiquer sa couronne. Mais auparavant l'évéque de Grenoble , Jean de Chissé, de concert avec Henri de Villars , archevêque de Lyon, et Bertrand, archevêque de Vienne, persuadèrent à ce prince d'octroyer à son peuple des franchises et immunités que son donataire serait tenu de maintenir. Cet acte de législation, marqué au coin d'une haute sagesse et d'un véritable patriotisme, fut achevé le 14 mai 1349 , sous les auspices des trois vertueux prélats que nous venons de nommer, et il fut publié aussitôt après.

Alors l'évéque Jean de Chissé et dom Biret, général des chartreux, directeur de la conscience d'Humbert II, reconnaissant que ce prince, faible , mobile et dissipateur, serait incapable de bien gouverner , insistèrent auprès de lui avec plus de force que jamais pour qu'il renonçât au monde , ainsi qu'il en avait témoigné le désir, et qu'il fit immédiatement cession du Dauphiné

à la France. Déjà au commencement de cette année les commissaires du roi Philippe de Valois avaient eu à cet effet avec le dauphin une conférence à Tournon. Après la publication du statut delphinal , ces mêmes commissaires vinrent à Romans pour rédiger le traité définitif. Déjà il avait été décidé qu'au lieu de Philippe d'Orléans , ce serait Charles, fils aîné de Jean , duc de Normandie, en faveur de qui cette cession aurait lieu. Ce changement fut confirmé. Humbert se réserva seulement l'autorité souveraine dans sa propre maison et la juridiction sur ses domestiques. Il joignit à cette réserve celle de la possession du château de Beauvoir, où il voulait établir un monastère.

Après avoir signé ce traité, Humbert alla prendre l'habit de dominicain dans le couvent des frères prêcheurs de Lyon. Là , il fut rejoint vers le milieu de juillet par le duc de Normandie et le jeune prince Charles. Le 16 du même mois, il se tint au couvent des dominicains sur les bords du Rhône , une grande assemblée où assistèrent le dauphin abdicataire et son successeur , accompagnés chacun d'une suite nombreuse de seigneurs français et dauphinois ; dans cette assemblée solennelle , Humbert II « se dessaisit et » dévestitdu Dauphiné et de ses autres terres, il en » vestit et saisit réellement , corporellement et de fait » ledit Charles présent et acceptant pour lui et ses d hoirs successeurs qui auront cause de lui , et en si- » gne desdites saisine et dessaisine, il lui bailla l'épée » ancienne du Dauphiné , et les bannières de saint d Georges, qui sont anciennes enseignes des dauphins a> de Viennois, et un sceptre et annel(l). d L'évêquede Grenoble , Jean de Chissé , comme représentant le

(1) Pilot , Histoire de Grenoble, page 100 et toi.

corps des états de Dauphiné , fit lecture des divers actes relatifs au transport du Dauphiné à la France, et notamment du dernier fait à Romans ; pour accomplir la principale condition de ce traité , le prince Charles, du consentement du duc de Normandie, son père , jura sur les Evangiles d'observer et de maintenir les privilèges et libertés de la province. Aussitôt après , il reçut à son tour le serment des barons et seigneurs du Dauphiné autres que ceux du Graisivaudan.

Le 1 er février 1350 , Humbert , qui était alors dans le monastère des dominicains , renouvela sa déclaration de la cession du Dauphiné au prince Charles ; l'évéque de Grenoble fut encore un des témoins de cet acte. Le même jour , les seigneurs du Graisivaudan se rendirent à l'évêché, où le dauphin Charles de France jura de nouveau d'observer les privilèges de la province , et où ils lui prêtèrent le serment de féodalité. Pilati , notaire , en dressa un procès-verbal circonstancié.

À la fin de cette même année , Humbert II reçut les ordres sacrés à Avignon de la main du pape; il fut nommé ensuite patriarche d'Alexandrie et administrateur du diocèse de Reims.

Le nouveau dauphin ayant besoin de lever quelques subsides pour soutenir la dignité de son rang convoqua un grand conseilà Viennepour les fêtes de Pâques. Quelques auteurs considèrent cette convocation comme la première réunion des états-généraux de la province. L'évéque de Grenoble y figura comme l'un des plus éminents dignitaires du Dauphiné. Un auteur ecclésiastique (1) fait remonter jusqu'à cette époque le privilège qu'eurent dans la suite les évêques de Greno-

(l) Entrée au sanctuaire, de Claude Balme, cure de Saint-

ble de présider de droit les états provinciaux , et en attribuent l'origine à un sentiment de gratitude des dauphins de France, qui se croyaient redevables à l'influence de Jean de Chissé de la cession qu'Hurobcrt leur avait faite de sa couronne.

Dans le courant du mois de décembre 1350, l'évéque Jean , qui avait accompagné le jeune dauphin à Paris , mourut après avoir consacré sa longue vie au service de Dieu , et aux intérêts de sa patrie. Les chanoines de Grenoble , par reconnaissance pour la mémoire d'un si grand prélat, choisirent pour le remplacer son neveu Rodolphe de Chissé.

54. Rodolphe de Chissé fut sacré évéque en 1351 par l'ancien dauphin Humbert , devenu grand dignitaire de l'église. Ce prince saisit avec empressement cette occasion de témoigner combien il était satisfait de cet hommage rendu au neveu du digne prélat qui avait été son ami le plus dévoué, dans le temps où ils gouvernaient ensemble la ville de Grenoble. Humbert mourut peu d'années après ( le 22 mai 1355 ) , et il fut enterré à Paris, dans le couvent des frères prêcheurs.

Au mois d'août 1361 , l'empereur Charles IV envoya à Rodolphe de Chissé des lettres confirma ti Tes de la donation faite par son prédécesseur Frédéric, à Tévêque Jean de Sassenage : dans cet acte, empreint de son sceau impérial, il déclare confirmer tous les droits, toutes les prérogatives et propriétés antérieurement concédées aux évéques de Grenoble et recevoir Rodolphe et son église sous sa protection spéciale (1), sauf la

Hugues, un vol in-12 , pag. 2to, édit. de 1624 , Grenoble. Ordo viennensis. 1826. Gallia christiana.

(l Ghorier , tome 2, page 371.

réserve des droits de f empire et de la prééminence de la grandeur impériale. Il dît avoir délivré ces lettres sur la demande de Févêque Rodolphe , et il semble avoir voulu profiter de cette occasion pour protester de sa suzeraineté sur le Dauphiné , à laquelle la cession de cette province à la France avait porté un coup irréparable.

Peu de temps après , dans une intention semblable , et pour avoir l'air de céder à titre précaire ce qui lui échappait irrévocablement , l'empereur nomma le jeune dauphin , Charles II de France , depuis Charles VI , son vicaire-général dans la province de Dauphiné.

Le dauphin fut relevé de sa minorité et émancipé , afin de pouvoir exercer sur le champ les droits qui résultaient pour lui de ce titre. Il choisit pour son lieutenant général M. de Bouville , qui , afin de faire valoir la nouvelle autorité dont son maître était revêtu, porta atteinte aux franchises et immunités de la ville de Vienne et brisa à force de rigueur , l'honorable résistance du corps municipal de cette ville. Il alla ensuite à Grenoble (1), où il commit des exactions semblables. Sous prétexte de lever des troupes pour aller combattre les compagnie de bandouliers et routiers qui ravageaient le bas-Dauphiné , il leva des impôts considérables sur les diverses parties de la province : Grenoble fut taxée à cinq cents florins d'or, Vienne à six cents, l'Oisans à huit cents. Puis, au lieu de se mettre à la tête de l'expédition qu'il avait annoncée contre les compagnies franches, M. de Bouville alla visiter le pape à Avignou et laissa tout le pays en proie aux ravages qu'il s'était chargé de faire cesser.

(1) Voir aux pièces justificatives.

Ce n'est pas tout: quand il fut de retour à Grenoble, il se livra à des actes d'une tyrannie intolérable ; plusieurs membres distingués du conseil delphinal, qui n'avaient pas voulu faire fléchir la justice devant ses volontés iniques , furent obligés de se dérober au courroux de l'implacable gouverneur et de chercher un refuge dans les états du pape. Bouville ne mettait aucun frein à ses passions : pour les assouvir , il ne craignait pas de calomnier (1), de persécuter , de torturer les vertus les plus pures. Rodolphe de Ghissé , protecteur naturel des libertés de ses ouailles , de leur honneur , de leur innocence , montra dans cette occasion qu'il savait marcher sur les traces de saint Hugues, de Jean de Sassenage et de plusieurs de ses illustres prédécesseurs. Seul, il osa entrer en lutte contre le despotisme sauvage du gouverneur devant qui tout tremblait. Bouville jura de se venger de cette résistance importune: par le moyen de quelques-uns de ses partisans , et entre autres de Domingy-Laupi , châtelain de Grenoble, il suscita une conjuration contre le vénérable prélat. Les conspirateurs se réunirent d'abord sur la place aux Herbes , appelée alors le banc du grand conseil (1) ou scamnum magni concilii , parce que c'était là que se rassemblait le corps municipal. De là , après avoir ramassé dans Grenoble quelquesuns de ces misérables qui sont toujours prêts au pillage,

(1) Chorier, tome 2, page 372. Voir l'anecdote qu'il raconte, et la conduite infâme de Bouville envers une jeune femme de Grenoble. Cet auteur fait dans ce passage de son histoire une erreur singulière; il attribue à Aymon de Ghissé, qui ne fut évèquede Grenoble qu'en 1388, tout ce qui est arrivé à son oncle Rodolphe en 1378 et 1379.

(a) Cette même place s'appela ensuite, en mémoire de cette conjuration et de cette émeute , la place de Mauconseil.

ils se portèrent tumultueusement à l'évéché, qu'ils assiégèrent et qu'ils prirent en quelque sorte d'assaut. L'évêque parvint à s'échapper par une porte de derrière, mais plusieurs de ses serviteurs furent fort maltraités , et l'un d'eux , un moine de Saint-Laurent, eut la main droite coupée.

Rodolphe de Chissé se réfugia à Chambéry, et là il rédigea un mémoire au roi,ou il exposa ses trop justes griefs contre M. de Bouville. Il l'envoya à Charles V par Jean Reymond , chanoine de son église , qui le présenta à ce prince le 11 mai 1379. L'évêque de Grenoble obtint une demi-justice: le gouverneur ne fut pas disgracié , mais tous ceux qui avaient pris part à la prise et au pillage du palais épiscopal furent sévèrerement châtiés, et Bouville fut obligé de les désavouer et de les sacrifier.

Satisfait de ces concessions, et de l'avantage remporté sur son rival , Rodolphe de Chissé revint dans sa résidence épiscopale, où il fut accueilli avec de grands témoignages de joie et d'enthousiasme. Mais la mort de Charles Y , qui arriva bientôt après , fit reprendre courage au gouverneur , qui avait des appuis à la cour du nouveau roi. Rodolphe de Chissé, abreuvé de dégoûts et d'amertumes dans le diocèse de Grenoble, accepta avec empressement l'archevêché de Tarentaise qui lui fut offert, et où il fut transféré en

55. Franciscus de Conziaco , ou de Conzé. Ce prélat était d'une haute naissance et d'un mérite distingué. Après avoir été chapelain du pape Clément VII , à Avignon , il fut promu à l'évêché de Grenoble en 1380 , puis il fut transféré à l'archevêché d'Arles en 1387 , ensuite à celui de Narbonne , et enfin il fut fait cardinal camérier par le souverain pontife.

56. Aymon I er de CnissÉ prit possession de l'évèché de Grenoble vers la fin de l'année 1388. Ce prélat aimait les arts. C'est lui qui fit construire dans le sanctuaire de la cathédrale , du côté de l'Evangile , un mausolée en sculpture gothique , destiné à recouvrir la dépouille mortellcdcs évéques de Grenoble (1) ; l'inscription qu'il y fit graver sur le marbre était conçue en ces termes : Banc sepulturam fecit Aymo de Chissiaco , episcopus gratianopolitanus , anno Domini 1407 , pro remedio animas suœ , et êuorum prœdecessorum et successorum.

En l'an 1394 , le même évéque fit bâtir un hospice dans la rue Chenoise , pour y loger les pèlerins et les pauvres voyageurs qui passaient par Grenoble , voulant f dit-il dans son acte de fondation , que ce bâtiment pût leur être un port, où, dans V agitation de leur mauvaise fortune , ils pussent goûter le calme au moins

(1) Ce monument d* Aymon de Chissé paratt d*une exécution lourde et massive en regard de l'espèce d'obélisque gothique en pierre qui est vis-à-vis , et dont les dessins variés et délicats , les dentelures légères et aériennes, font l'admiration de tous les connaisseurs. Il parait que cet obélisque n'était autre chose qu'un sanctuaire , où l'on déposait la sainte eucharistie et les vases sacrés ; il était orné de dix ou douze belles statues, qui furent brisées par le vandalisme des prétendus réformateurs, en 1562. On ne sait pas précisément l'époque de la construction de ce monument. VOrdo viennensis le Tait remonter à une époque contemporaine de la création de l'église. Il est évident, d'après l'inspection du genre de sculpture qui le caractérise , qu'il n'est pas d'une époque si reculée. Ce qu'on appelle vulgairement le gothique ne date que du temps des croisades. Un vieux manuscrit place l'érection de ce monument sous Tépiscopat de Sibeud Alleman , vers le milieu du quinzième siècle (voir ci-après). Je crois que c'est encore une erreur. On ne faisait déjà plus alors du gothique aussi pur et aussi délicat.

pendant quelques moments. Il assigna à cet hospice des revenus assez considérables,et il loi donna, d'après le conseil d'Etienne Gnillon , fameux jurisconsulte de son temps , des statuts qui ont été long-temps observés. Mais plus tard, quand il n'y eut presque plus de pèlerins , et que les progrès de la civilisation eurent rendu les communications plus faciles et moins périlleuses , l'hôpital d'Aymon de Chissé, enrichi de dotations nouvelles, fut réuni à l'Hôtel-Dieu Saint- Antoine , où on recevait les pauvres et les infirmes.

57. AyMON II de Chissé , neveu du précédent. Il fut d'abord chanoine de Saint-André , puis il devint évéque de Nice , et après la mort de son oncle il fut nommé pour le remplacer dans le siège épiscopal de Grenoble, par le pape Martin Y , en 1427. Il favorisa l'ordre des dominicains dans son diocèse , et consacra leur église à Grenoble en 1430.

Aymon de Chissé fut un des pères du concile de Bàle , et il s'y fit remarquer par son savoir et son talent. Le cardinal d'Arles , connu pour son incorruptible probité , avait ouvert l'avis , dans ce concile , de déposer le pape Eugène , et cet avis avait prévalu. L'évêque de Grenoble fut chargé de commencer les formalités de la contumace contre le souverain pontife (1431 ) , qui avait refusé d'obéir à la citation qui lui avait été adressée. Aymon de Chissé s'acquitta avec douleur , mais avec dignité , de la pénible tâche qui avait été confiée à son zèle.

Aymon II mourut en 1450.

58. Sibeud Alleman. Ce prélat était de l'une des plus illustres familles du Dauphiné. Il descendait d'un chevalier Alleman , qui , avec les Eynard et les Bérenger , avait contribué , au temps d'Isarn , à chasser les Sarrasins de Grenoble. Cette famille des

Alleman était devenue très-nombreuse , et 1'uniou qui existait entre tous ses membres l'avait rendue forte et puissante.

Sibeud Alleman était seigneur de Séchilienne , et il avait fondé un hospice dans ce village. Il fut d'abord doyen du chapitre de la cathédrale de Grenoble , puis élu évéque de Grenoble en 1450. Il mourut en odeur

de sainteté en 1479.

59. Laurent I er Alleman. Il était neveu du précédent. Il commença sa carrière ecclésiastique à Toulouse, où il avait été nommé abbé de Saint-Saturnin. Il fut promu à l'évéché de Grenoble , puis transféré à celui d'Orange , en 1499.

60. Jodoque de Sillinon gouverna l'église de Grenoble , en 1479 , pendant le séjour de Laurent à Orange. Il fut ensuite nommé à l'évéché de Sion dans le Valais , le 8 mars 1484 , époque à laquelle Laurent reprit son siège épiscopal.

60 bis. Laurent I er Alleman publia un livre sur la conception immaculée de la sainte Vierge , et établit en l'honneur de ce mystère des fêtes dont il ordonna la célébration dans tout son diocèse.

Une sœur de Laurent Alleman avait épousé un gentilhomme appelé Pierre de Terrail. Ce gentilhomme fut le père de Bayard.

Le Chevalier sans peur et sans reproche , s'il faut en croire quelques-uns de ses biographes et entre autres Symphorien Ghampier , passa une partie de son enfance auprès de son oncle Laurent Alleman , qui lui donna les premiers éléments d'une instruction suffisante pour ce temps , et lui inculqua les principes d'une religion éclairée et de l'honneur le plus pur.

Il faut lire dans les mémoires du loyal serviteur les détails de la précoce vocation du jeune Bayard pour

le métier des armes. C'est là aussi qu'il faut voir comment le vieux Pierre du Terrail envoya un de ses serviteurs à Grenoble <r devers l'évesque son bcau- » frère à ce que son plaisir feust, pour aucunes choses » qu'il avait à lui dire, se vouloir transporter jusques » à sa maison de Bayard , distante de Grenoble de » cinq ou six lieues. A quoi le bon évesque , qui » oneques en sa vie ne feust las de faire plaisir à un » chacun , obtempéra de très-bon cœur. Si partit » incontinent la lettre reçue et s'en vint au giste en la » maison de Bayard , où il trouva son beau-frère , en d une chaire auprès du feu , comme gens de son aage » font volontiers. Si se saluèrent l'un l'autre et fei- » rent le soir la meilleure chère qu'ils purent en- » semble, et en leur compaignie plusieurs autres gen- » tilshommes du Dauphiné qui estoient là assemblés. » Puis quand il fut heure , chacun se retira en sa *> chambre , où ils reposèrent à leur aise jusques au d lendemain matin qu'ils se levèrent , et ouvrent la » messe que ledit évesque de Grenoble chanta ; car » volontiers disait tous les jours messe , s'il n'était » mal de sa personne. Et pleust à notre Seigneur » que les preslats du présent feussent aussi bons » serviteurs de Dieu et aussi charitables aux pau- » vrcs qu'il a esté en son temps !

» La messe ouye , conveint laver les mains et se » mettre à table , où servait le bon chevalier ( le jeune » Bayard ) tant saigement et honnestement que tout *> le monde en disait bien. Sur la fin du diner, et après » grâces dites » le vieux du Terrail annonça à ses convives que son fils lui avait dit vouloir suivre la carrière des armes , et qu'il voulait u pour son com- » mencement le mettre en la maison de quelque » prince ou seigneur » , afin qu'il pût y faire son édu-

cation militaire. « Si vous prie tant que je puis , » ajouta-t-ii , que chacun me conseille en son endroit » le lieu où je pourrai le mieux loger.

» Alors , dit l'un des plus anciens gentilshommes , » il faut qu'il soit envoyé au roi de France. Un autre » dit qu'il serait fort bien en la maison de Bourbon. » Et ainsi d'un en autre n'y eut celui qui n'en dît son 0 advis. Mais l'évesquc de Grenoble parla et dict : d Mon frère , vous savez que nous sommes en grosse » amitié avec le duc de Savoie , et nous tient du nom- » bre de ses bons serviteurs. Je crois qu'il le prendra » volontiers pour l'un de sespaiges. Il est à Chambéry , » c'est près d'ici. Si bon vous semble, et à la compaignie, x>je le lui mènerai demain au matin, après l'avoir trèsd bien mis en ordre , et garni d'un bas et bon petit rous- » sin , que j'ai depuis trois ou quatre jours en ça re- » couvré du seigneur d' Uriage.

» Si feut le propos de l'évesquc de Grenoble tenu » à bonde toute la compaignie, et mesmementdudict o seigneur de Bayard, qui lui livra son fils, en lui » disant : Tenez, monseigneur , je prie à notre Seigneur » que si bon présent en puissiez faire qu'il vous fasse » honneur en sa vie.

n Alors , tout incontinent envoya le dict évesque » quérir son tailleur, auquel il manda apporter ve- » lour s, satin et autres choses nécessaires pour habiller » le bon chevalier. Il vint et besogna toute la nuit, » de sorte que le lendemain feut tout prest

» Au départir du chasteau de Bayard , qui feut un d sabmedy après ledesjcuner, chevaucha le dictéves- » que de Grenoble , de sorte qu'il arriva au soir en » la ville de Chambéry , où le clergé alla au-devant » de luy. Car ladicte ville est de toute ancienneté de » l'évesché de Grenoble, et y a son officiai, et sa

38k NOTICE CHRONOLOGIQUE

» court. Il logea chez un notable bourgeois. Le duc » estait logé en sa maison , avec bon nombre de sei- » gneurs, et gentils-hommes, tant de Savoie que » de Piémont. Le soir demeura le dict évesque de a Grenoble à son logis , sans se montrer à la court. » Combien que le duc feust assez informé qu'il estait » à la ville, dont il feust joyeulx. Parce que celui » évesque estait , si ainsi on les peut appeller en ce a monde, un des plus saincts et dévosts personnaiges » que Ton sccust. Le lendemain , qui feust dimanche, » bien matin se leva , et s'en alla pour faire la révé- » rcnce au duc de Savoye , qui le reçeust d'un riant » visage, luy donnant bien à cognoistre que sa venue » luy plaisoit très-fort. Si devisa avec luy tout au » long du chemin depuis son logis jusques à l'église » où il alla ouyr messe , à laquelle il servit le dict » duc, comme à tels princes appartient, à lui bailler » baiser l'évangile et la paix. Après la messe dicte, » le duc le mena par la main disner avec luy. Où dufi rant icelui esloit son nepveu le bon chevalier, qui le » servoit de boire très-bien en ordre, et très-mifi gnonement se contcnoit. Ce que regarda le duc pour » la jeunesse qu'il voyait en l'enfant, de sorte qu'il i> demanda à l'évesque : Monseigneur de Grenoble, qui fi est ce jeune enfant qui vous donne à boire ? Monseid gneur, répondit-il, c est un homme d'armes que je suis » venu vous présenter, pour vous servir s'il vous plaist : jo mais il nest pas en Y estât que je le vous veulx donner, fi après disner sic est votre plaisir le verrez. Vraiment, » ce dit le duc qui desja l'avoit pris en amour, U sejo serait bien estrange qui tel présent refuseroit. Or le d bon chevalier, qui desja avoit l'ordonnance de son fi oncle et l'entendement, ne s'amusa gueres aux fi morceaulx, ains s'en alla au logis faire seller son

» roussin, sur lequel après l'avoir bien mis en ordre » monta , et s'en veint le beau petit pas à la court de » la maison dudict duc de Savoie, qui desja estoit » sorty de sa salle , appuyé sur une gallerie. Si veid » entrer le jeune enfant qui faisoit bondir son cheval » de sorte qu'il semblait homme de trente ans , et qui o toute sa vie eust veu de la guerre. Lors s'adressa à » l'évesque de Grenoble , auquel il dit : Je croy que » c'est vostre petit mignon , qui si bien chevauche ce » cheval; qui respondit : Monseigneur, c'est mon nep- » veu , et de bonne race, où il y a eu de gentils chevab lier s. Son père , qui par les coups qu'il a reçus ès guer- » res et battailles où il s'est trouvé, est tant miné de foi- » blesse et vieillesse qu'il n'a peu venir devers vous, se o recommande très-humblement à votre bonne grâce , » et vous en fait un présent. En bonne foy , respondit » le duc , je l'accepte volontiers , le présent est beau » et honneste , Dieu le fasse preudhomme. Lors corat> manda à un sien escuyer d'escurie , en qui plus se » fioit , qu'il preint en sa garde le jeune Bayard , et » que à son opinion serait une fois homme de bien. Ne a tarda guieres après ce propos que l'évesque de Gre- » noble , qui remercia très-humblement le duc de Sa- » voye , ne preint congé de lui , pour s'en retourner » à sa maison , et lcdict duc demeura à Chanibéry jus- » ques à quelque temps après, qu'il se délibéra d'aller » veoir le roy de France Charles huîctiesme, qui estait » en sa ville de Lyon , où il se donnoit du bon temps » à faire joustes, tournois et autres passe-temps. » Bien des années après, quand Bayard (1) fut devenu

(l) Peu de temps avant son retour à Grenoble, Bayard avait écrit à son oncle Laurent ADeman , une lettre où il lui donnait quelques détails sur la bataille de Ravcnne. « Si le

un illustre chevalier et un grand capitaine , et qu'il revint à Grenoble après ses brillantes campagnes d'Italie, nous retrouvons levéque Laurent entourant toujours d'affections et de soins celui dont il avait protégé l'enfance avec une tendresse toute paternelle.

<r Les François repassèrent les monts et se logèrent » quelque temps ès garnisons qui leur avaient esté » ordonnées. Le bon chevalier se retira droict à Greno- » ble , pour visiter l'évesque son oncle , lequel dès » long-temps n'avait veu. C'cstoit un aussi vcrtueulx » et bien vivant prélat qu'il en feust pour lors au mon- » de. Ilreceutsonnepveutant honnestement que mer- » veilles , et le fist loger en l'évesché où chacun jour » estoit traité comme la pierre en l'or. Et le venoient » veoirles dames d'alentour Grenoble, mcsmemenl » celles de la ville, qui toutes ensemble ne pou- » voient se saouller de le louer , dont il avoit grand » honte.

» Or , en ces entrefaictes , ne sçay si ce feut par le » grand labeur que le bon chevalier avoit souffert » par plusieurs années , ou si ce feut par le coup du » faulconneau qu'il eut à la retraicte de Pavie ; mais » une grosse fiebvre continuë le va empoigner , qui » luy dura dix-sept jours , de sorte que l'on y espé- » roit plus de vie. Le pauvre gentil-homme qui de n maladie se voyoit ainsi abattu , faisoit les plus pi- » teuses complainctes qu'on ouyt jamais. Et à l'ouyr » parler, ils eussent bien dur cœur, à qui les larmes » ne feussent tombées des yeux : Las ! disoit-il, mon » Dieu y puisque c estoit ton bon plaisir de m'oster de ce » monde si tost, que ne me feis-tu ceste grâce de me faire

roi «i saigné cette bataille, dit-il , les pauvres gentils-hommes l'ont bien perdue. »

* mourir en la compagnie de ce gentil prince , le duc » deNémour, et avec mes autres compagnons à la » journée de Ravenne , ou qu'il ne te pleut consentir *> que je finisse à l'assault de Bresse, ou je feus si grièx> vement blessé. Hélas l j'en f eusse beaucoup mort plus » joyeux ; car au moings j'eusse ensuivy mes bons pré' i» décesseurs, qui sont toujours demeurez aux batailles, » Mon Dieu, j'ay passé tant de gros dangers d'artille- » ries y en batailles , en assaults, en rencontres, dont b tu m'as faict la grâce d'estre eschappé , et il fault que » présentement je meure en mon lict comme unepucelle, d Toutes - fois , combien je désirasse autrement , ta d sainte volonté soit faicte ! Je suis un grand pécheur : » mais j'ay en ton infinie miséricorde. Hélas I mon a créateur , je t'ay par le passé grandement offensé : » mais si plus longuement eusse vcscu, j'avois bon » espoir , avec ta grâce , de bien tôt amender ma mau- » vaise vie,

» Ainsi foisait ses regrets , et tant piteusement se » doulouroit le bon chevalier , qu'il n'y avoit per- » sonne au tour de luy qui ne fondist en larmes ; » mesmement son bon oncle Vévesque , qui sans cesse » estoit en oraisonpour luy ; et non pas luy seulement, a mais tous les nobles, bourgeois , marchands, reli- » gieux et religieuses, jour et nuict estoient en prières i> et oraisons pour luy. Et n'est possible que en tant d dépeuples n'y eust quelque bonne personne , que » notre Seigneur voulut ouyr , comme assez apparut; » car la fiebvre le laissa peu à peu, et commencea à » reposer et prendre goust aux viandes : de sorte qu'en » quinze jours ou trois semaines avec le bon traicte- » ment il en feut du tout guery , et aussi gaillard » qu'il avait été. x>

Grâces aux soins affectueux et aux ferventes prières

de son excellent oncle , Bayard fut donc conservé an Dauphiné et à la France pour quelques années de plus et il put cueillir de nouveaux lauriers à la journée des Eperons , où il battit les Anglais ; à Marignan, où sa vaillante épée créa son roi chevalier; à Mézières, où il tint en échec deux armées du puissant Charles-Quint, et sauva sa patrie d'une invasion.

Bayard ne survécut que six années à son oncle , l'évôque de Grenoble. On sait qu'il mourut à la fameuse retraite de Rebec , où il répara autant qu'il le put les fautes de son général en chef M. de Bonnivet, et que sa fin sublime fut celle d'un héros chrétien.

Quant à Laurent Alleman , dont la bonté touchante nous est peinte d'une manière si gracieuse et si naïve par les chroniques que nous a laissées le secrétaire de Bayard , il parait qu'il n'eut pas moins de zèle apostolique pour ses ouailles que de dévouement affectueux pour ses parents. Ses contemporains nous apprennent qu'il était assidu à faire des visites pastorales dans son diocèse, qu'il fit refleurir l'antique discipline, renouvela les statuts de son église, le bréviaire, le missel et le rituel, et enfin qu'il établit dans son diocèse la procession de l'octave de la féte du saint-sacrement. Etant abbé de Saint-Saturnin à Toulouse, il était le Mécène des écoliers de l'université de cette ville , renommée par son goût pour la gaie science et pour les sciences divines et humaines. Il conserva cette abbaye même après qu'il eût été nommé évéque de Grenoble , et il y faisait d'assez fréquents voyages.

Cet illustre prélat fonda et dota deux maisons religieuses dans le cours de l'année 1494 : l'une fut celle des pères minimes de Toulouse , l'autre celle des pères minimes de la Plaine-lès-Grenoble , où l'on conserva long-temps le manteau de saint François de

Paule(J) , et où Ton déposa les cendres du chevalier Bayard , ainsi qu'il l'avait demandé en mourant à Rebec , au champ d'honneur. Son tombeau resta longtemps couvert d'une simple pierre sans épi ta plie. Dans le dix-septième siècle, un gentilhomme de Dauphiné répara cet oubli injurieux à la mémoire d'une des plus grandes illustrations delà province (2) ; il lui fit ériger au-dessus de sa tombe un mausolée en marbre blanc , avec des ornements de sculpture tout autour et le buste du chevalier au-dessus. Au milieu de ce monument , une inscription gravée en lettres d'or , sur une table de marbre noir , rappelait la gloire et les prouesses de Bayard (3). Ce mausolée a été détruit par le vandalisme révolutionnaire de 93.

En 1822 , sous la restauration , on transféra les cendres de Bayard de l'ancienne église de la Plaine dans celle de Saint-André , et en 1823 , la ville de Grenoble a érigé à ce grand homme une statue qui a été placée près du palais de justice.

L'évéque Laurent Alleman fut un des commissaires délégués par le Saint-Siège , pour informer sur la vie et les miracles de François de Paulc. Il écrivit à ce sujet au pape Léon X en 1516 , et dans cette lettre , il dit avoir été en relation avec ce grand saint, qui lui avait révélé des choses tout à fait secrètes, lesquelles ne pouvaient être connues que de lui Laurent Alleman et de Dieu seul (4).

Ce prélat était fort estimé et considéré de François 1 er , qui le nomma membre d'une commission chargée

(1) Ce manteau est maintenant dans l'église du grand séminaire.

(2) Scipion dePollod, seigneur de Saint-Aguin.

(3) Voir aux pièces justificatives.

(4) Voir aux pièces justificatives.

de vendre des terres de son domaine en Dauphiné jusques à concurrence de 80,000 livres.

Laurent Alleman mourut en 1518, et par un testament du 18 juillet de cette même année , il laissa au clergé de son église cathédrale 2,500 écusd'or, en lui imposant l'obligation de dire matines à haute voix deux jours par semaine , le lundi pour les morts, et le samedi en l'honneur de la sainte Vierge.

Ce fut sous l'épiscopat de Laurent 1" que Grato d'Archellc fonda, sous le vocable de saintRoch,un hôpital pour les malades atteints de la peste. La chapelle de cet ancien hôpital existe encore dans le territoire appelé Vile , près du nouveau cimetière de Grenoble.

61. Laurent II Alleman, neveu du précédent, fut promu à l'épiscopat de Grenoble en l'an 1518. Peu de temps après, la peste se déclara dans son diocèse, et y fit de grands ravages jusqu'en l'année 1533 inclusivement. Ce fut une occasion pour l'évéque de Grenoble de montrer sa charité et son courage chrétien. Au milieu de ces traits d'égoïsme que ces fléaux destructeurs font si souvent éclater jusques dans le sein des familles les plus unies , nous aimons à citer un dévoûment domestique qui honore un nom d'ailleurs illustre dans notre province. Soffrey de Chaponay , président de la chambre des comptes, était à Lyon , quand il apprend que deux de ses domestiques sont morts de la peste , et que sa femme Jeanne Le Maître, reste isolée et sans secours dans sa maison de Grenoble. Chaponay n'hésite pas, il accourt, vient prodiguer ses soins à la compagne de sa vie , et la Providence permet que l'existence de l'un et de l'autre soit épargnée par la contagion.

C'est sous l'épiscopat de Laurent que Corneille Agrippa , savant distingué d'Allemagne, vint se fixer

eu Dauphiné. On lui imputa de s'adonner à la magie, mais ces accusations tombèrent d'elles-mêmes. Il fut enterré à Grenoble , vers l'an 1540 , dans l'église des frères prêcheurs.

Au mois de juillet 1557 , Laurent II obtint du pape Paul IV la sécularisation du chapitre de son église cathédrale ; mais la bulle de sécularisation ne fut exécutée que l'année suivante , après que le parlement l'eut permis , sans préjudice , comme le portait l'arrêt, des fondations delphinales.

Le dauphin François III, qui succéda au roi Henri II , confirma, au mois de septembre 1560 , les privilèges du Dauphiné entre les mains de Laurent II, qui , en sa qualité d'évéque de Grenoble, était alors député et président des états de la province.

02. François II , de Saint-Marcel d'Âvançon , fut élu par son chapitre , nonobstant le concordat , le 30 octobre 15G1. Avant d'être promu à l'épiscopat, il était prévôt de l'église royale et collégiale de Saint- André , conseiller-clerc et garde-des- sceaux du parlement de Grenoble ; il appartenait à la famille de Valserre , ou Saint-Marcel , l'une des plus anciennes de la province de Dauphiné. Il fut l'oncle de Guillaume d'Avançon , archevêque d'Embrun.

Son frère , Jean d'Avançon , avait occupé de grandes places sous Henri II et avait été quelque temps ambassadeur à Rome.

Levêque François d'Avançon avait un si grand amour pour les pauvres qu'il les appelait ses bons amis , leur faisait d'abondantes aumônes , et même les admettait quelquefois à sa table.

Pendant son épiscopat , le baron des Adrets entra dans Grenoble au mois de mars 1562. Il saccagea et dépouilla les églises , brisa les tombeaux des anciens

dauphins, alla ensuite piller la Grande-Chartreuse et le couvent de Montfleury ; mais en s'emparant des richesses de ce couvent, il voulut que les personnes des religieuses fussent respectées. Un soldat qui raccompagnait s'étant avisé de lever le voile de Tune d'elles , des Adrets le fit sur-le-champ pendre à un arbre.

Non content de chercher à abolir la religion catholique dans Grenoble , le baron des Adrets voulut établir de force la religion prétendue réformée. Il rendit une ordonnance d'après laquelle tous les habitants de Grenoble seraient tenus d'assister au prêche.

<r La terreur était telle , dit Chorier (1) , que perd sonne dans la ville n'aurait rien osé contester aux o huguenots. » Seul, François de Saint-Marcel d'Avançon osa leur résister quand ils poussèrent l'audace jusqu'à lui demander son église cathédrale. Il leur dit que le roi l'avait nommé à l'évéché de Grenoble , et qu'il devait garder la jouissance de son église , d'autant plus qu'il était de son devoir d'y prêcher lui-même. Des Adrets et les siens n'osèrent pas insister , et la chaire de Notre-Dame ne fut pas souillée par l'hérésie.

François de Saint-Marcel d'Avançon mourut le 5 février 1575. Il avait fait son testament au mois de novembre 157fe. Il avait exprimé la volonté d'être enterré sans pompe et sans solennité. Il légua au chapitre de l'église Saint-André et à celui de Grenoble une rente de cent livres à chacun pour entretenir un régent qui enseignât aux habitués de ces deux églises les langues grecque et latine, or Mais , dit Chorier (2) , » il défendit expressément , pour la première , se- » conde et troisième fois que ce régent fût un jésuite

(!) Tome 2, page 559.

(2) Tome 2 , page 668.

» ( termes de son testament ) ; il avait des préventions d contre cet ordre si utile à l'église et aux lettres. » François d'Avançon laissa encore dans son testament un fonds de douze mille livres , pour être employées en œuvres pies. Là-dessus des sommes diverses étaient affectées, les unes à doter des filles indigentes, d'autres à faire distribuer aux artisans nécessiteux du pain et des denrées , d'autres enfin à faire élever des enfants pauvres»

Il fut vivement regretté par le brave et loyal général de Gordes , ainsi que par tous les chefs des catholiques qui trouvaient un soutien puissant dans son crédit, sa fermeté et sa tolérance. Tous les partis l'aimaient et le respectaient.

Voici son épitaphe qu'il composa lui-même :

D. 0. M. et M. A.

Pulvis natus , bulla vixi , lterum pulvis Animam Deo reddidi.

0 viator !

Te talem cogita , raie et ora.

Francisais Avansonius Humanitatis suœ memor , vivus posuit.

63. François III du Fléard avait été abbé de Saint-Marlin-en-Bosc , diocèse de Beauvais , chanoine de Saint- André et premier président de la chambre des comptes de Dauphiné. Il appartenait à une ancienne famille de cetle province. Il fut nommé évêque l'an 1575. Suivant l' Ordo viennemis de 1826 , cette nomination royale aurait eu lieu sur la demande des trois ordres. Cependant nous voyons dans Chorier qu'elle ne fut pas d'abord accueillie favorablement par le général de Gordes et par les habitants de Gre-

noble (1), a soit qu'il ne trouvât pas d'abord, dit notre j> vieil historien , tous les esprits disposés à l'aimer , d soit qu'il voulût tout employer d'autorité , ou qu'il d fût peu habile au choix des moyens , les premiers d mois de son pontificat ne furent qu'une sédition d continuelle dans sa ville épiscopalc. » Ainsi, dans l'année qui suivit sa nomination , François du Fléard eut une querelle avec la Motte- Verdey et , commandant de place , par suite de laquelle il fut obligé de se retirer à son château de la Plaine , à un quart de lieue de Grenoble : il ne marchait plus qu'avec une escorte de gens à cheval , armés de pistolets. Il entretenait une correspondance avec Lesdiguières , au moyen de La Bal me , secrétaire de ce général huguenot , devenu déjà très-célèbre. Peu à peu les haines qu'il s'était suscitées parmi les catholiques se calmèrent. Henri IV fit son abjuration à Saint-Denis et fut couronné à Paris. Lesdiguières devint gouverneur du Dauphiné. Alors François du Fléard profita de son ancienne liaison avec ce grand homme pour modérer l'exercice de son autorité absolue et pour lui inspirer des dispositions favorables envers les catholiques. Aussi Lesdiguières finit par se montrer plus sévère envers ses propres coreligionnaires qu'envers ceux qu'il avait si long-temps combattus. Fatigué de l'esprit turbulent des huguenots , il les appelait des brouillons et des séditieux.

C'est sous le gouvernement de Lesdiguières que l'enceinte de Grenoble fut considérablement aggrandie; et que la porte de Rome ou porte Très-Cloitrc , qui était près de l'évéché , fut placée au bout d'une longue rue comme elle l'a été jusqu'à ces derniers temps , où

1) Chorier, t. a , page 66i>.

Ton vient d'achever de nouvelles fortifications et de nouveaux remparts.

L'épiscopat de François du Fléard fut remarquable par la fondation des dames de Sainte-Ursule de Grenoble. En 1605, M. de Montorio, vice-légat d'Avignon, autorisa madame Christine du Perron et madame Geneviève de Valambert , à former une congrégation pieuse dans cette ville. L'évéque François Fléard leur donna son agrément le 29 juin 1606. Il fonda aussi le couvent des pères minimes de Tullins.

C'est dans cette ville de Tullins que, le k octobre 1606, François Fléard rendit sonameàDieu, après avoir gouverné son diocèse avec une haute sagesse.

Nota, Voici un extrait de la chronique des ursulines, qui trouve ici naturellement sa place.

<r Les ursulines congrégées à Grenoble désirèrent de j> se rendre religieuses ; leur congrégation avait comj> mencé en 1606 après une bulle obtenue en 1605 de d Pierre-François Montorio , vice-légat d'Avignon par d deux dames de Grenoble, Geneviève de Valambert d et Christine Peiron. François de Fléard évêque, rej> eut la bulle ; elles se mirent en communauté vacant a à l'institut , et elles commencèrent à bâtir le jour de jd saint André, en 161 1, avec un seul quart d'écu; touteh fois , en moins de deux ans leur maison fut édifiée ; » elles y logèrent à la fin d'août 1613. L'autorité de j> M. Artus de Lionne d'Aoste fit prospérer cette com- » munauté dont il se rendit le père. Plusieurs lieux » désirant d'avoir quelques sœurs pour en faire de » semblables, deux furent à Saint-Geoire en 1616, j> deux à Saint-Marcellin en 1617 , deux à Vienne , » où une veuve, nommée madame Dupuys , leur donna » sa maison.

» Ayant enfin dessein de s'ériger en monastère de

» religieuses elles interposèrent M. d'Aoste, pour en » conférer avec Pierre Scarron (époque où cette comd munauté ne fut plus si utile ) , qui donna toutes les a> permissions nécessaires. Elles demandèrent deux d religieuses à Lyon pour instituer à Grenoble. Elles j» arrivèrent le 6 septembre 1623 ; la supérieure était d la mère Catherine Rauquet dite Descuset, son assis- » tante sœur Françoise Bardet. Le 14 janvier 1624, a> les premières reçurent le voile; pendant leur novi- » ciat on obtint un bref du vice-légat pour plus » grande sûreté de leur établissement. Le 25 mars » 1626 , neuf firent profession ; M. d'Aoste fut fait » coadjuteur de Gap ; il eut un grand soin de cesre-

# ligieuses, pendant la peste rien ne leur manqua.

» En 1632 , les ursulines transportèrent les corps » de leurs sœurs défuntes en leur nouvelle maison ; » on les y apporta secrètement un soir. Le lendemain d matin les sœurs les allant visiter et jeter de l'eau » bénite, les plus diligentes sentirent quelque temps » une odeur très-suave qui semblait venir du ciel.

» De celui-ci sont dérivés Saint -Marcellin, Saint- » Geoire ( qui n'existe plus) et Vienne. Il a com-

* mencé l'établissement de Briancon, a donné l'habit » religieux à Gap , à Die en Provence f à Brignolle, » à Sisteron , à Tullins, à Chambéry.

» En 4657, Saint-Geoire fut réuni à Grenoble.

i> Geneviève de Valambert était fille d'un brave gen- » tilhomme ; elle fut mariée à M. de Lobscure , avo- » cat général au parlement de Grenoble. Elle demeura » veuve après quatre ans de mariage, elle se lia avec » une autre du même état ; elles résolurent de se ran- » ger sous l'institut de Sainte-Ursule, elles allèrent à » cet effet à Avignon ; le cardinal de Conty , vice-lé- » gat, les reçut au nombre des sœurs congrégées, le

b jour de saint Pierre 1604. La permission de s'éta- » blir à Grenoble et les lettres de recommandation du o cardinal leur servirent de peu. Si bien qu'elles end treprirent un deuxième voyage à Avignon et obtin- » rent une bulle de son successeur, laquelle étant d présentée à l'évêque de Grenoble, elle fut acceptée jd et en ordonna l'exécution en 1600. L'année suivante » elles en exercèrent les fonctions, quoique avecbeau- » coup de traverses et de contrariétés. Quand elles » sortaient de leur maison elles étaient maltraitées de » paroles et d'effet. Un fameux prédicateur déclama » contre elles en pleine chaire dans Sainte-Claire , et » en les montrant au doigt et les nommant par leurs x> noms , dit quantité de choses qui leur étaient désad vantageuses. Rien n'arrêtait leur zèle : elles faisaient a> le catéchisme en public et dans les maisons parlid culières , elles instruisaient , visitaient et consolaient » les malades , elles servaient aux hôpitaux , que- *> taient des aumônes , contribuaient de leur bien pour » procurer dans la ville l'établissement de bons reli- » gieux. Leur charité fut si vive qu'elles y virent bien- » tôt des capucins, des recollets et des jésuites. Comme » Geneviève était fondatrice de la maison , elle en jd avait tout le poids, elle était infatigable au travail ; d par ses soins , elle convertit plusieurs hérétiques , » elle fut quatre mois malade, elle manqua souvent » de tout à cause de la pauvreté de sa maison. A sa » mort, elle fit un miracle; les sœurs congrégées vou- » lant laver son corps virent une belle main qui fai- » sait ces fonctions ; elle parut belle et vermeille ; » elle fut enterrée honorablement à Sainte-Claire , o où l'on garde encore son corps comme une relique. » Les religieuses de ce couvent ne l'ont jamais voulu » rendre à Sainte-Ursule. Sa mort eut lieu en 1614.

» Sa compagne de fortune et d'amitié vécut jus- » qu'en 1620. La réputation de Christine Peiron était » grande dans toute la ville ; elle devint la mère di- » rectrice de toutes les dames de qualité. Elle avait » eu deux maris. M. Ârtus de Lionne d'Aoste et sa » femme se dirigeaient par elle : madame d'Aoste étant » morte, M. d'Aoste prit les ordres sacrés et se donna o tout entier au service de la maison de Sainte-Ursule. » Il les confessait, etc., il en fut aussi le père , le pro- » tecteur et l'appui. Il fut ensuite nommé coadjuteur » de Gap. La sœur Christine gouverna après la sœur » Geneviève; elle mourut le jour de saint Mathias, » en 1620.

» Sœur Catherine Hébert était fille d'un gentilhom- » me, demeurant à Seyssinet, madame de Vessilieu, jo fille spirituelle de François de Sales, la garda » quelque temps avec elle ; elle eut dessein d'entrer » à Prémol , mais elle changea , ayant vu en plein » jour une clarté douce et brillante sur la maison des » ursulines, qui l'attirait suavement.

» Cette congrégation dans son commencement était » fort méprisée des gens du monde.

» Suivant cette lumière , elle entra dans Sainte- » Ursule, y fut associée , puis envoyée à Saint-Marccljo lin ; elle y acheta une maison en 1620 , et en prit » possession avec ses sœurs. t> (Chronique de Sainte- Ursule, imprimée en 1673 , page 206 et 207.)

64. Jean de la Croix, sieur de Chevrières, Ornacieux, Pisançon, etc.; comte de Saint-Vallier et de Vais , fut un des plus grands hommes de son siècle. Il était fils de Félix de la Croix, avocat-général au parlement de Dauphiné , d'une famille déjà ancienne et illustre. A l'âge de 22 ans , il fut fait conseiller au parlement de Dauphiné, le 25 juillet 1578; puis le

29 novembre 1585 , avocat-général an même parlement. Par d'autres lettres du 29 novembre 1588, il fut fait maître des requêtes et intendant des finances de l'armée que le duc de Mayenne commandait en Dauphiné. Il fut du nombre de ces ligueurs modérés et conciliants que Henri IV chercha à se rattacher quand il fut reconnu roi à Paris. Ce prince le nomma surintendant de ses finances dans la province de Dauphiné, par lettres du 13 septembre 1595» et lui donna le brevet de conseiller d'état. Quand il eut conquis la Savoie, Henri IV y établit un conseil et un parlement et y créa un office de garde des sceaux , qu'il confia au mois de septembre 1600 à M. de la Croix-Chcvriéres. La paix s'étant faite, M. de la Croix, au mois d'octobre 1601 , rendit les sceaux qui lui avaient été remis, au chancelier de France, et s'en Gt donner décharge. Il reçut alors de nouveau le titre de conseiller d'état, et fut commis par le roi en cette qualité, pour traiter de l'exécution de la paix avec les députés du duc de Savoie. Ilenri IV, satisfait delà manière dont son ambassadeur s'était acquitté de sa mission, lui donna pour le récompenser la charge de président à mortier au parlement de Grenoble. Aussi apprécié par ses collègues et ses concitoyens qu'estimé par la cour, il fut nommé par le parlement et les états de la province, chef d'une députation chargée de solliciter la réunion de la Bresse et du Bugey au gouvernement de Dauphiné. Mais le crédit et l'habileté de Jean de la Croix échouèrent dans cette circonstance. La Bresse et le Bugey furent réunis à la Bourgogne. Pour le dédommager de ce mauvais succès , le roi le nomma, au mois de mai 1605, son ambassadeur extraordinaire auprès du duc de Savoie , en le chargeant auprès de ce prince de missions confidentielles.

L'année suivante , l'évêque François Fléard étant mort, Henri IV, qui sut que Jean de la Croix était devenu veuf, nomma ce magistrat au siège de Grenoble. Les bulles de M. de la Croix lui furent expédiées le 11 juillet 1607 et il résigna son office de président, le 2 octobre de la même année. Cependant le roi le maintint dans le droit de siéger tant au parlement de Grenoble que dans les autres parlements de France.

Le nouvel cvêque Jean de la Croix usa de son crédit sur l'esprit d'Henri IV pour obtenir de ce monarque la fondation d'un couvent de recollets, qui fut construit hors de Grenoble dans le faubourg de Bonne, en 1609. Ces mêmes religieux firent ensuite bâtir un hospice près du palais épiscopal en 1662.

Les pères capucins s'établirent à Grenoble en 1610.

Après la mort d'Henri IV , la reine Marie de Médicis choisit Jean de la Croix pour être de son conseil, puis quelques temps après, par un brevet du dix-sept septembre 1612, elle le nomma conseiller d'état en service ordinaire, avec une pension de deux mille livres.

Quand les états généraux furent convoqués à Pans en 1615, le clergé de Grenoble y envoya pour députés Jean de la Croix, évêque de Grenoble, et Armuet de Bon-Repos, doyen de la cathédrale.

En l'année 1617 , sur l'invitation de M. de la Croix, l'évêque de Genève , François de Sales , vint prêcher un carême à Grenoble. Ce grand saint produisit un effet prodigieux sur les protestants par son éloquence entraînante à laquelle ses vertus apostoliques semblaient ajouter une nouvelle force. Il convertit un ministre de la religion prétendue réformée , et il ébranla fortement le maréchal de Lesdiguières , qui venait assister exactement à ses prédications , et pro-

fessait hautement son estime et son admiration pour cet illustre évéque. Les membres du consistoire protestant , irrités des succès de François de Sales , et alarmés de voir leur ancien chef Lesdiguières sur la pente du retour à la foi de ses ancêtres , firent demander à ce dernier une conférence dans laquelle ils comptaient lui donner des admonestations sévères. Lesdiguières leur fit répondre que s'ils entraient chez lui par la porte , il pourrait bien les en faire sortir par les fenêtres. Leur zèle fut assez prudent pour s'arrêter devant cette menace.

Jean de la Croix , après avoir remis Tordre dans son diocèse et y avoir fait refleurir la religion catholique , fut appelé à l'assemblée des notables , tenue à Paris en 1618.

Jean de la Croix mourut à Paris pendant l'assemblée du clergé , au mois de mai 1619. Son cœur fut déposé chez les jacobins de la rue Saint-Honoré, et son corps fut porté en Dauphiné dans l'église de Saint-Bernard à Romans. Les historiens du temps s'accordent à dire que c'était un homme d'un esprit supérieur , d'un jugement parfaitement sain , et d'un savoir fort étendu (1). 11 lisait beaucoup, et il avait coutume de dire que dans les ouvrages les plus médiocres , il avait toujours trouvé quelque chose de bon.

Il laissa en mourant des biens considérables aux hospices de Romans , ville dont il était originaire.

65. Alphonse de la Croix , seigneur d'Ornacieu , fils légitime du précédent , était évêque de Chalcédoine et coadjuteur de l'évêque de Grenoble. Il fut

(1) Il avait fait un commentaire sur le statut de Louis XI , concernant les donations entre-vifs en Dauphiné. On trouve aussi un commentaire sous son nom dan» Gui-Pape.

élevé sur la chaire pontificale de cette ville , aussitôt après la mort de son père. 11 présida à l'établissement des dames religieuses de la Visitation. Saint François de Sales avait posé la première pierre de ce monastère en 1618. M me de Chantai le gouverna pendant quelque temps avec une haute sagesse. Il a été connu jusqu'à nos jours sous le nom de Sainte-Marie-d'en-Haut , parce qu'il était placé au-dessus de la montée de Chalemont , sur la route du fort de la Bastille , construit par Lesdiguièrcs. Ce couvent , occupé après la révolution par des dames du Sacré-Cœur , a été supprimé ou transféré ailleurs depuis que remplacement où il a été construit a été revendiqué par le génie militaire pour les nouvelles fortifications qui dominent Grenoble.

Alphonse de la Croix donna sa démission en 1620 , à cause de ses infirmités et du désir qu'il avait de consacrer à la retraite le reste de ses jours. Il mourut à Saint-Marcellin en 1637.

66. Pierre Se arron , conseiller-clerc au parlement de Paris , fut nommé et sacré évôque de Grenoble en 1620. Le 6 novembre 1621 , il prit possession de son siège.

Deux ans après , c'est-à-dire le 24 juin 1623 , le duc de Lesdiguièrcs abjura les erreurs du protestantisme et fit une publique profession de foi de son retour à la religion catholique , entre les mains de Guillaume d'Avanson , archevêque d'Embrun. Celte cérémonie eut lieu en présence de l'évêque de Grenoble , de plusieurs prélats et d'un grand nombre de fidèles de tout âge , de tout sexe et de toute condition. Cette conversion éclatante d'un des plus grands hommes du siècle fut accueillie avec actions de grâces de tout le monde catholique. Le lendemain M. de Lesdiguières reçut

solennellement l'épée de connétable ; le roi , dans les lettres-patentes qui lui conféraient cette haute faveur, lui donnait cet éloge remarquable et vrai qu'il avait toujours été vainqueur et jamais vaincu. Enfin le jour suivant , l'illustre connétable fut décoré du collier de l'ordre du roi , qui lui fut remis par M. de Créqui , son gendre.

Le 24 janvier 1624 , la congrégation de femmes agréée par l'évéque François Fléard , fut érigée en monastère par deux religieuses de Sainte-Ursule de Lyon , et Pierre Scarron consentit et présida à cette érection.

En 1629 , le roi Louis XIII envoya une puissante armée au secours du duc de Manloue. Ces troupes passèrent par Grenoble. Le séjour qu'elles y firent et les désordres auxquels elles se livrèrent occasionné* rent une épidémie qui dégénéra en peste et fit d'affreux ravages.

MM. les consuls de la ville de Grenoble , pour fléchir la colère de Dieu, firent un vœu public qui fut gravé sur des tables de cuivre ou d'airain , que l'on plaça contre un des piliers de la cathédrale , en dessous de la chaire.

Voici quelle était cette inscription :

Ut gratsantemanno MDCXXVIX pestUentiœ tabem Deus averteret , consule» gratianopolitani votutn hic perpetuum inierunt.

Sacrum preeterea de gloriosa Virgine flet quolidie ad aram hujus ternpli maximam , adhibita eanetorum Rochi , Laurentii et Huganis oratioue,

Solemnis omnium ordinum supplicatio habebitur semper domenica a feriis paschalibus ter Ha, consulibusante divinissimum Christi corpus facem fulvam prœferentibus, qui etiam manebuntur ad sacram mensam accedere.

kOk NOTICE CHRONOLOGIQUE

Nummi ex cerario etiam publico ducenti prœferentur ad lampadem argentcam al tari summo appendendarn.

S a net arum Sebastiani et Rochi diebus in perpetuum festus habebitur , privUegioque divi Sebastiani omnes abstinebunt carnibus.

Id se bona fide prœstituros votum, très consules suo et successorum nomine polliciti sunt , ad majorent Dei gloriam et totius civitatis salutem. 1631.

MM. les consuls de la ville firent construire hors île la ville une chapelle et un hôpital sous le vocable de saint Noël , et ils s'acquittèrent avec exactitude de toutes les obligations que renfermait leur vœu.

Pierre Scarron assista aux assemblées du clergé en 4626 et en 1641 ; le 30 août de cette dernière année , il fut chargé de complimenter le roi et le cardinal de Richelieu (1) au nom de l'ordre qu'il représentait. Ses deux discours furent imprimés , le premier , sous le titre de Harangue faite au roi en (orme de remontrance, elle second, sous le titre de Harangue en forme de très-humble remerciement fait à monseigneur Vèminentissime cardinal. Le premier discours ne fut pas donné au public tel qu'il avait été prononcé. Voici le fragment d'un mémoire que le cardinal de Richelieu adressa au chancelier à cette occasion :

<r M. le chancelier saura que M. de Grenoble a dit » dans sa harangue des choses assez mal à propos. Je d l'ai averti de la part du roi de ne pas la faire iropri- » mer sans être tout à fait corrigée. Il l'a promis fort a» volontairement. M. le chancelier la demandera et d la corrigera avant que d'en permettre l'impression, »

(1) Cela prouve qu'il jouissait au sein du clergé d'une grande considération, et qu'il passait pour un orateur distintingué. S'il y a des défauts de style dans ses harangues, cela tient an goût de son siècle.

On a tout lieu de croire que des ordres si précis lurent ponctuellement exécutés.

Le compliment de l'évéque de Grenoble au cardinal de Richelieu est rempli de louanges bizarres et de figures outrées. 11 lui dit que la nature a a donné » tant de pointe et de vivacité à son esprit qu'il conj> natt en un instant les effets à venir par les causes j> présentes ; que l'admirable conduite de Son Emi- » nence , dans Une si prodigieuse diversité d'affaires r » fait juger que sa prudence est semblable au balano cier d'une horloge; que sa prévoyance surnaturelle, » qui roule et qui agit sur tout le monde , ressemble *> aux étoiles qui demeurent durant le jour sur nos a télés , sans que nous puissions les découvrir ; que © le roi , avec la chaîne des vertus de Son Eminence , » soutient et affermit le bâtiment de son état. »

Après avoir épuisé ainsi en l'honneur du grand ministre de Louis XIII toutes les formes du panégyrique, il lui recommande en ces termes les intérêts de l'église de France: a Maintenant, Monseigneur, le sauveur » de nos ames , notre souverain pontife , présente à » votre Éminence parles vœux de cette compagnie , d l'église gallicane , sa fille atnée , afin que par vos » soins elle croisse de biens, d'honneurs et d'auto- » rité ; c'est la faveur que nous voulons espérer des » bontés de votre Éminence ; nous promettant aussi » qu'elle balancera toujours ses grâces entre les avan- » tages de la France et les intérêts de l'église , puisque » sa qualité l'oblige à l'une et son caractère à l'autre. » Cependant nous tâcherons de mériter l'honneur de » votre affection par la gloire de notre obéissance. »

Il paraît que Louis XIII ne s'offensa pas de ce qu'il pouvait y avoir de peu convenable dans la harangue que lui avait adressée Scarron , car il envoya cet évé-

que à Notre-Dame de Lorette , pour y accomplir une portion du vœu qu'il avait fait en 1638 , afin d'obtenir de Dieu un héritier de la couronne (1) par l'intercession de la sainte Vierge.

Au mois de novembre 1651, une inondation terrible emporta le pont de pierre, qui avait été reconstruit par les soins de l'évéque Jean de Sassenage, et qui occupait l'emplacement où se trouve aujourd'hui le pont en fil de fer.

Dans cette même année , les jésuites s'établirent à Grenoble et traitèrent avec les dominicains , qui leur cédèrent le collège. Ils étaient d'abord dans la rue Bournoulin, appelée depuis rue des Vieux-Jésuites; peu de temps après, ils se fixèrent dans la rue Neuve, après y avoir construit les bâtiments occupés de nos jours par le collège royal de l'université.

On admire encore aujourd'hui comme un assez bon morceau d'architecture , le portique de l'ancienne église des jésuites qui donne sur la rue Neuve et la rue Pertuisière.

On fonda , dans cette même rue Neuve, la chapelle des pénitents en 1657. Cette chapelle est fort bien décorée, et il y a des stalles en bois sculptées avec un talent remarquable.

En 1662, les pères de la charité vinrent à Grenoble

(1) On connaît généralement l'existence du voeu par lequel Louis XIII mit sa maison royale et tout son royaume sous la protection de la Sainte-Vierge , ,et établit une procession le jour de l'Assomption; mais l'objet de ce vœu n'a pas été mentionné par la plupart des historiens modernes. Dans la même année où Louis XIII le fit , son épouse, Anne d'Autriche , devint enceinte après vingt-deux ans de stérilité , et mit au monde l'enfant qui devait être un de nos plus grands rois. (Histoire de Louis-le-Juste de Dupleix, un vol. in-folio, p. 1&6.)

pour servir l'hôpital général ou l'hôpital royalde Saint- Etienne , auquel les anciens hôpitaux avaient été réu^ nis par arrêt du conseil. En 1666, la ville fonda pour de pauvres personnes du sexe l'hôpital de Sainte-Marthe,qui fut administré par des religieuses hospitalières.

C'est sous l'épiscopat de Pierre Scarron qu'eut lieu, suivant les annalistes du temps , un grand prodige an hameau des Plantées, aujourd'hui V Osier près Vimy : a Un huguenot, appelé Pierre Combet , s'ingéra , le » jour de l'Annonciation , de travailler par mépris » pour les ordonnances de la religion catholique ; il * s'occupa donc à couper les branches d'un osier qui d se trouvait non loin de sa maison ; mais à mesure » qu'il les coupait , ses mains et ses habits se cou-

j> vraient de sang

» Plusieurs fois le protestant prend sa serpette, et à d chaque fois le sang découle des branches qu'il coupe a lui-même et toujours avec plus d'abondance

Ces faits se passaient en 1649 , et Port-Combet ne s'était pas encore converti en 1656 à la religion de ses pères , quand la sainte Vierge , dit-on , lui apparut dans une de ses terres qu'il était allé labourer près du bois de l'Epinouze; elle lui reprocha de n'avoir pas encore profité de l'avertissement miraculeux de la divinité , et le pressa vivement d'éviter , en abjurant son hérésie , les tourments éternels qui le menaçaient. Puis elle disparut dans l'épaisseur du bois. Pierre Combet, frappé de cette apparition, se convertit dans le courant de l'année et mourut peu de temps après.

A peine eut-il été déposé dans la tombe , que madame la marquise de l'Etang (1) résolut de consacrer

' il '

(1) M. le marquis de l'Btang était seigneur de Vinay et maréchal de camp sous Louis XIII. . /

par un monument durable le souvenir du miracle de l'Osier ; elle s'occupa en 1657 de faire construire une chapelle sur le lieu même où cet événement s'était passé.

Puis en 1664, sur la demande de cette même madame de l'Etang , l'évêque Pierre Scarron appela dans le sanctuaire de l'Osier les augustins déchaussés de Vinay, qui y bâtirent un couvent, et firent, jusqu'en 1789, l'édification des peuples du voisinage par la régularité de leur conduite et leur pieuse assiduité à leurs devoirs.

Pierre Scarron mourut dans l'année 1668 , après avoir gouverné le diocèse avec sagesse pendant quarante-huit ans.

67. Etienne II, le Camus (1). Ce prélat naquit à Paris le 24 novembre 1632. Il prit le bonnet de docteur à la faculté de théologie de la Sorbonne, le 4 avril 1650. Il fut ensuite nommé aumônier du roi et parla plusieurs fois devant la cour. On rapporte que le monde eut pour lui des attraits auxquels il se laissa aller un peu plus que ne le permettait l'austérité de son état. Son esprit brillant, ses bonnes manières lui attirèrent des louanges qui l'enivrèrent. Mais il ne tarda pas à concevoir de vifs remords de sa conduite mondaine. Lié avec l'abbé de Rancé , il alla le supplier de vouloir bien le recevoir à la Trappe , où il voulait passer dans la pénitence et l'obscurité le reste de ses jours. L'abbé de Rancé le détourna de ce projet, et lui dit qu'il était appelé à rendre de plus grands services à la religion en restant dans la société.

(!) Il ne faut pas le confondre avec Pierre le Camus, évêque de Belley , qui mourut en 1652 , et qui fut l'auteur d'un grand nombre d'ouvrages , parmi lesquels on remarque plusieurs romans pieux.

M. l'abbé le Camus , croyant reconnaître la voix de Dieu môme dans le conseil de son vertueux ami , consentit à revenir résider à Paris. Mais pour fuir les plaisirs et les tentations de cette ville corrompue , il se fit bâtir à l'extrémité d'un quartier reculé, une maison isolée dans le clos de l'oratoire. Il comptait s'y adonner à une pénitence solitaire et laborieuse, et ne quitter cette demeure que pour celle qui lui serait assignée dans l'éternité. Là , il s'appliqua à l'étude des livres saints , et fit des travaux immenses sur la Bible, sur les pères et sur les conciles. Le roi Louis XIV, étonné et édifié de ce changement de vie de l'abbé le Camus , résolut de le tirer de sa studieuse et austère retraite , et il le nomma à révôché;de Grenoble le 6 janvier 1671. M.le Camus voulut en vain décliner cette faveur qu'il n'avait ni sollicitée, ni prévue; il se vit contraint de l'accepter. Dèslors il se prépara à son sacre , qui eut lieu dans l'église des chartreux de Paris, le 24 août de la même année. Le 4 novembre suivant , il fit son entrée à Grenoble incognito , et prit possession de son siège le même jour. Ce jour se trouva être celui où l'on solennise la fête de saint Charles Borromée , et M. le Camus se proposa de prendre ce grand prélat pour modèle.

Sur la fin de l'épiscopat de Pierre Scarron , dont l'âge avancé avait affaibli les facultés morales , et dans le cours de ces quatre années pendant lesquelles l'église de Grenoble avait été veuve de son premier pasteur, de grands désordres s'étaient introduits dans tout le diocèse. L'abbé le Camus , quand il s'en aperçut, comprit la pesanteur du fardeau dont il s'était chargé: mais il accepta avec résignation la responsabilité de cette pénible tâche , et pour détourner la colère de Dieu de dessus ses ouailles comme pour s'attirer les grâces du ciel dans l'exercice de ses augustes fonc-

tions , il se livra à des austérités rades et soutenues , et il pratiqua dans toute sa rigueur la régie de saint Benoit , quoiqu'il ne se fût pas astreint par vœu à ce genre de vie. Il portait le cilice , et couchait sur la paille. Quelquefois il se relevait les nuits pour prier. Il se levait à deux heures du malin , disait son bréviaire, lisait l'Ecriture-Sainte, et à cinq heures, il allait lui-même réveiller un domestique , qui réveillait ensuite les autres. Il faisait la prière commune à cinq heures et demie , récitait prime à six heures et disait la messe ensuite. Après cela il se retirait dans son cabinet jusqu'à neuf heures et donnait alors ses audien-r ces. Il dinait à onze heures avec tous les gens de 9a maison. Son aumônier était auprès de lui , et à une autre table son maître d'hôtel , et les autres domestiques. Un des valets faisait la lecture. Le cuisinier ne servait au prélat que des légumes , et la moitié d ! un pot de vin , l'autre moitié était pour sa collation ; on servait de la viande aux autres. Ensuite le pieux évêque se couchait régulièrement à huit heures.

Le pape Innocent XI lui ordonna de retrancher quelque chose à l'austérité de sa vie et de manger du poisson habituellement les jours gras. Depuis Etienne le Camus ayant contracté de graves infirmités cinq ans avant sa mort , il mangea de la viande de temps en temps depuis cette époque.

Peu de temps après avoir pris possession de l'église de Grenoble, il fit faire une mission où il prêcha luimôme avec un zélé qui pénétra tous les cœurs. La vivacité de son action ajoutait encore à la force de sa parole. Il se surpassait lui-même quand il prenait pour sujet de ses discours la nécessité de faire pénitence. Son visage, qui s'animait d'un feu divin , sa voix sonore et vibrante , la beauté et la vérité de ses gestes ,

sa componction et son humilité profondes quand il se frappait la poitrine et s'accusait lui-même tout le premier dans l'assemblée des pécheurs venus pour l'entendre, enfin ses mortifications et ses austérités empreintessur ses traits amaigris portaient son éloquence à une hauteur et à une puissance que n'avait pu atteindre, depuis saint Hugues, aucun de ses prédécesseurs (1).

Son amour de la justice égalait son désintéressement. 11 donna gratuitement les charges de judicature dont il pouvait disposer aux jurisconsultes les plus capables et les plus intègres , quoique , en suivant les usages établis avant lui , il eût pu en trouver environ vingt mille francs.

Il faisait ses visites pastorales avec un soin et une simplicité qui rappelaient les premiers siècles de l'église. Tous les ans, il employait trois mois à parcourir une partie de son diocèse , sans être rebuté par les difficultés des chemins, qui n'étaient alors pour la plupart que de mauvais sentiers pratiqués à travers les rochers et les précipices. Presque toujours il allait à pied , et il ne se servait de cheval que quand il fallait qu'il se transportât à de grandes distances. Il prêchait dans la moindre église de la paroisse la plus reculée de son diocèse avec autant de zèle et de feu que dans sa cathédrale de Grenoble. Il terminait autant qu'il le pouvait tous les différends que l'on soumettait à son impartiale justice.

Il faisait d'abondantes aumônes non-seulement sur les revenus de son évêché, dont il ne se réservait rien, mais encore sur sa fortune personnelle.

(1) H convertit plusieurs protestants, entre autres le ministre Vigne, qui abjura solennellement entre ses mains, le 15 décembre 1684.

Sa haute piété et son rare mérite furent récompensés par le pape Innocent XI, qui le créa cardinal et lui envoya le chapeau en 1686. Il avait obtenu cette dignité sans avoir été présenté par le gouvernement français, et il l'accepta sans la permission de Louis XIV; ce prince regarda cette conduite comme une atteinte à son autorité , quoiqu'il s'agit d'une nomination ecclésiastique qui était tout-à-fait du ressort du gouvernement pontifical ; il en témoigna son déplaisir à Etienne le Camus, qui ne put jamais se relever de la disgrâce royale qu'il encourut à ce sujet On a dit de ce prélat qu'il fut évéque malgré la cour de Rome et cardinal malgré la cour de France.

Innocent XI, pour dédommager Etienne le Camus de cette injuste défaveur , lui donna toutes sortes de marques de son estime et de son affection ; il lui fît présent du corps de saint Victor , martyr. Huit jours après avoir reçu ces précieuses reliques, le pieux évéque de Grenoble les plaça dans une des chapelles de la cathédrale, et il célébra la féte du saint martyr, le dimanche après l'octave de l'Assomption.

Au milieu de ses travaux apostoliques, il trouva le temps d'écrire plusieurs ouvrages de théologie, parmi lesquels nous citerons un traité sur la virginité de la mère de Dieu, et deux censures, l'une d'un livre du père Gerberon qui avait pour titre : Miroir de la piété chrétienne, et l'autre contre le Moyen court de faire V oraison de M mt Guyon. Il publia encore un excellent recueil de statuts synodaux , et fit une Notice chronologique des évêques de Grenoble, fort abrégée, qui est restée manuscrite , et qui lui fournit des inscriptions pour placer au bas des portraits de ses prédécesseurs dont il orna une des salles du palais épiscopal. Enfin M. Genest, évéque de Vaison , com-

posa sous sa direction un ouvrage estimé , intitulé : Théologie morale de Grenoble.

Au premier rang des fondations pieuses de tout genre que fit le cardinal le Camus dans son diocèse, nous placerons celles d'un grand séminaire et d'un autre séminaire, celui du Verbe-Incarné, destiné à servir de retraite aux prêtres âgés et infirmes. Pour la construction des bâtiments de son grand séminaire, il acheta en 1675 des prétendus réformés leur ancien temple, qui, contre la teneur de l'édit de pacification, se trouvait compris dans la nouvelle enceinte de la ville. 11 confia à des prêtres de l'oratoire la direction de cet établissement. Il plaça son autre séminaire à Saint-Martin-de-Miséré, où il y avait depuis saint Hugues un chapitre de chanoines qu'il supprima.

En 1673 et 1674 , le cardinal le Camus eut à apprécier la vocation d'une pauvre bergère, connue depuis sous le nom de sœur Louise, qui, sans avoir d'autres richesses que ses prières, sa piété et son zèle, entreprit de relever l'église et les bâtiments de Parménie, abandonnés depuis le commencement du quinzième siècle par les religieuses qui y résidaient et qui se transportèrent à cette époque aux Escouges ou Escouages entre Saint-Gervais et Autran. Ces bâtiments tombaient en ruines , et les évéques de Grenoble, qui, depuis le changement de domicile des religieuses de Parménie, en avaient repris possession, ne s'étaient pas occupés de les réparer. Seulement, l'un d'eux, Laurent Alleman(l), avait fait murer la porte de la chapelle pour empêcher qu'elle ne fût profanée par les animaux qui paissaient sur la montagne. M. le Camus repoussa d'abord comme des rêves insensés

(1) Voir aux pièces justificatives.

les projets inspirés de la bergère de Parménie, mais il finit par se convaincre que cette pieuse jeune fille avait eu des visions réelles et alors il l'encouragea de ses conseils et de sa protection (1). Avant la fin de son épiscopat , il eut la consolation de voir relever l'église de Parménie de ses ruines , d'y installer un excellent prêtre , et d'y recueillir les ossements de trois religieuses mortes en odeur de sainteté. Enfin il conféra de précieux privilèges à cet établissement, qui devint par la suite un lieu de retraite fort célèbre.

Nous ne nous étendrons pas sur plusieurs établissements religieux et charitables auxquels le cardinal le Camus contribua de sa bourse et de sa haute influence.

Ce vertueux prélat assista en 1700 au conclave pour l'élection de Clément XI, et le 12 septembre 1707, il mourut âgé de 75 ans, à la suite d'une visite pastorale dans son diocèse. Sa mort fut accompagnée de cette ferveur, de cette joie, de cette sérénité que Dieu n'accorde qu'à ses élus. Il laissa la plus grande partie de ses biens aux pauvres. Ses legs pieux montèrent à à la somme de quinze cent mille francs.

En reconnaissance des bienfaits qu'il avait reçus du cardinal le Camus , le chapitre lui fit élever dans le sanctuaire de l'église Notre-Dame, à gauche, un mausolée qui était l'ouvrage d'un habile artiste d'Italie et qui fut détruit en partie par le vandalisme révolutionnaire de 1793.

« Il est impossible (s'écrie à cette occasion le chanoine Barthélémy (1) ) qu'on ne répare pas, quand le régne de la justice sera revenu, cette injure faite à la

(I) Voir aux pièces justificatives.

(a) Liste des auteurs qui ont écrit sur l'histoire du Dauphin* (manuscrit).

mémoire d'an si grand évôque , qui , pendant trentesix ans d'épiscopat , a fondé presque tous les établissements utiles qui existent à Grenoble , à qui le pauvre est redevable du pain qu'on lui distribue , de l'asile qu'il trouve dans sa vieillesse, des secours qu'il reçoit dans sa maladie, des métiers qu'on fait apprendre à déjeunes orphelins, enfin des établissements qu'on procure à de jeunes filles indigentes, et qui en mourant lègue encore une somme énorme pour aumônes et bonnes œuvres, d

Pendant l'épiscopat du cardinal le Camus , en 1685, Louis XIV révoqua l'éditde Nantes. Une conséquence naturelle de cette mesure rigoureuse prise contre les protestants fut l'abolition des chambres dites mi-parties, c'est-à-dire composées par moitié de membres pris dans l'une et l'autre religion. Alors, parmi les prétendus réformés de Grenoble , les uns passèrent en pays étranger, les autres se réfugièrent dans les montagnes du Triève et dans le Diois.

68. Knnemon Allé m an de Montmartin, de la maison souveraine des barons de Faucigny. 11 était docteur de Sorbonne et grand chan Ire de l'église de Vienne. Il fut nommé à l'évéche de Grenoble en 1707 , par Louis XIV. Il fut sacré le 6 mars 1708 ; il prit possession de son siège le 7 mars 1709. La tradition du diocèse vante encore la beauté de la voix de ce prélat et la dignité avec laquelle il officiait. C'est sous son épiscopatqu'a été fondé à Grenoble l'établissement des frères de l'école chrétienne, par une association charitable des personnes les plus distinguées de la ville. Cette association, formée à la fin de l'année 1707, tint ses séances dans le palais épiscopal, sous la présidence de Mgr. Ennemon Alleman de Montmartin , quand il fut arrivé à Grenoble. Ce prélat parut beau-

coup s'intéresser à cette bonne œuvre, et la soutint par des dons considérables.

AUemau de Montmartin mourut en 1719 à Fontainebleau , où il est enterré.

69. Paul de Chaulnes avait commencé par être chanoine de l'église collégiale et royale de Saint-André de Grenoble. Pendant sa jeunesse, il avait une recherche excessive dans sa toilette, et il encourut, à cause de ce défaut, le blâme public du cardinal le Camus. Blessé de cette censure , il sortit momentanément du diocèse , et fut quelque temps après nommé évéque de Sarlat; il fut ensuite transféré à Grenoble, le 2 janvier 1721. Il n'avait gardé du défaut qui lui avait été reproché dans sa jeunesse que cette propreté exquise qui est presque une vertu, comme dit saint François de Sales, et ses anciens goûts d'élégance se reportèrent sur tout ce qui était relatif au culte sacré. Après avoir reçu les derniers sacrements avec une édifiante piété, il mourut le 21 octobre 1725 et fut enterré dans l'église de Notre-Dame.

70. Jean IV de Gaulet , docteur de Sorbonne , fut d'abord chanoine de Saint-Sernin à Toulouse , ensuite chantre et vicaire-général de l'église de Nantes , puis enfin aumOnier du roi et vicaire-général de Pontoise et du Vexin. Il fut nommé à l'évéché de Grenoble et sacré le dimanche des Rameaux , 14 avril 1726 ; il prêta serment à Marly le 28 du même mois. Il fut abbé de Notre-Dame-de-Ghatrisse , de Saint-Nicolasdes-Prés , prieur de Saint-Robert , près Grenoble , doyen du décanat de Savoie et abbé de Saint-Martinde-Miséré.

M. de Caulet assista en 1727 au concile d'Embrun , et se rendit fréquemment aux assemblées générales du clergé.

M. de Caulet acheta à Saint-Laurent , en 1732 , pour les frères de l'école chrétienne , la maison dont ils occupent encore aujourd'hui l'emplacement , et il favorisa de tout son pouvoir l'éducation religieuse du peuple, à laquelle cette pieuse congrégation se dévoue avec tant de zèle et de succès.

Dans un siècle d'orgueil et de faste , M. de Caulet fut toujours remarquable par une grande simplicité de mœurs. Plein de charité pour tous les genres de souffrances , il eut de très-fréquentes occasions de déployer cette vertu par suite des accidents qui arrivèrent à Grenoble sous son épiscopat. Les habitants de cette ville éprouvèrent plusieurs incendies et quatre inondations (1), dans lesquels ils eurent à admirer chez leur pieux évêque un dévouement qui ne reculait devant aucun danger , et qui alla plus d'une fois jusqu'à l'héroïsme. Rien n'égalait la. douceur et la bonté avec lesquelles M. de Caulet, se faisant tout à tous, s'en allait secourant et consolant les vie-

(i) La première arriva le 14 septembre 1733, jour de l'exaltation de la Croix ; la seconde, le 21 décembre 1740 , jour de St. Thomas; la troisième, le 24 juillet 1758 ; la quatrième eut lieu le mardi 12 juin 1764, troisième fête de la Pentecôte. Cette inondation fut causée par des pluies abondantes qui tombèrent dans la Maurienne. Les foins récemment coupés furent emportés par les eaux, et les chanvres nouvellement sortis furent couverts d'une vase épaisse. L'Isère pénétra dans les granges et dans les fermes, et noya beaucoup de meubles et de bestiaux. Les inondations étaient beaucoup plus fréquentes dans la plaine de Grenoble avant qu'on eût fait une chaussée le long du Drac, et qu'on eût éloigné de la ville le confluent de ce torrent avec l'Isère.

Quand la nouvelle enceinte de Grenoble sera achevée , et que le quai du duc d'Orléans sera continué jusqu'à l'ancienne citadelle, une inondation deviendra presque impossible dans l'intérieur de cette ville.

times de ces funestes fléaux. Il savait toujours joindre à ses aumônes en argent l'aumône de ses affectueuses paroles , et en même temps qu'il soulageait l'indigence , il guérissait les plaies de l ame.

Notre ville et notre diocèse garderont à jamais le souvenir d'une mission que M. de Gaulet fit prêcher dans Grenoble en 1739. Cet excellent prélat s'affligeait de voir que les habitants de Grenoble ne joignaient pas en général aux qualités de la politesse et de l'urbanité , qui les distinguaient éminemment , les vertus dont le christianisme nous impose la pratique. Il remarquait , surtout dans les hautes classes de la société, une ardeur pour le plaisir à laquelle tous les devoirs religieux étaient sacrifiés , une licence dans les discours qui était suivie d'une licence non moins grande dans les actions ; un oubli de Dieu presque complet et une insensibilité funeste sur cette affreuse situation. Il résolut donc de frapper un grand coup sur ses ouailles pour les réveiller de leur léthargie morale.

Un prédicateur , à peine arrivé à la maturité de l'âge, mais déjà célèbre par plusieurs missions dans les Gévennes , à Marseille , à Avignon et dans plusieurs petites villes du midi , parut à M. de Caulet propre à remplir le but qu'il se proposait d'atteindre. En conséquence , le saint évéque écrivit au jeune orateur dont Dieu avait déjà plusieurs fois béni les efforts pour le supplier de venir à Grenoble , et de ne pas refuser aux habitants de cette ville les secours si efficaces de sa puissante parole.

Cet orateur étaitle fameux Brydaiue(l). Il s'empressa de se rendre aux désirs de M. de Gaulet , et arriva à

(l) Il avait alors 38 ans.

SUR LES éVEQUES DE GRENOBLE. 419

Grenoble le 5 février 1739 , avec cinq antres missionnaires. II s'adjoignit encore des prêtres vertueux du diocèse , M. Teissonnier , savant théologien , et M. de Barathier , curé de Saint-Hugues , qui passait pour le meilleur prédicateur de cette ville.

Brydaine traita avec la sublime originalité qui le caractérisait les matières les plus importantes du christianisme. La piété , les regrets , la contrition la plus vive croissaient parmi ses auditeurs à chacun de ses discours ; on acheta de tous côtés des livres d'examen pour la confession ; on finit par les crier publiquement dans les rues.

On se rappelle encore à Grenoble l'effet prodigieux qui suivit sa conférence sur l'aumône. A la suite de ce magnifique plaidoyer en faveur de l'humanité souffrante , les hommes se dépouillèrent de tout ce qu'ils avaient d'argent sur eux , les femmes donnèrent jusqu'à leurs bijoux ; mais Brydaine ne s'en tint pas là : il s'en alla dans toute la ville , parcourant les rues , les places et les maisons ; les chariots qui suivaient l'éloquent quêteur pouvaient à peine contenir le linge , les meubles , les vêtements que chacun lui prodiguait à l'envi ; puis , suivi du butin remporté par sa charité , Brydaine revenait à son logis comme un triomphateur; mais c'était un triomphateur qui, loin d'acheter ses succès par des calamités et des ravages , consolait et soulageait toutes les souffrances.

Un contemporain de cette mission célèbre fait une description détaillée d'une procession générale où l'on déploya toutes les solennités et toutes les pompes du culte catholique ; il nous a conservé les noms de quelques-uns de ceux qui y figurèrent. A la tête des jeunes personnes était la fille du marquis de Marcieu, intendant du Dauphiné ; elle portait la croix , et à ses

côtés étaient mesdemoiselles de Sainte-Colombe et de Commiers. L'honneur de porter la croix devant les femmes avait clé décerné à madame la présidente de Barrai. Pour les jeunes gens , cette même distinction avait été réservée au commandeur de l'Aubrivière , qui avait à ses côtés M. de Langon et M. de Sainte-Jay. Enfin , pour les hommes , c'était M. de la Baurae- Pluvincl , qui marchait devant eux , chargé du signe précieux de notre rédemption.

Brydainc profita de l'émotion produite par cette touchante et magnifique cérémonie pour remuer puissamment les cœurs déjà ébranlés. Son discours produisit tant d'effet que tous les habitants de Grenoble , dévorés de la soif du salut , cherchèrent tous à se régénérer dans les eaux de la pénitence pour se rendre dignes de solcnniser la féte de Paque qui approchait , et les prêtres du diocèse , qui se joignaient aux missionnaires, ne pouvaient suffire à cette pieuse affluenec.

La mission se prolongea encore pendant six semaines après la première procession générale. Voici comment M. l'abbé Caron , auteur de la vie de Brydainc , analyse les prodigieux succès obtenus par le zèle et par l'éloquence de ce grand prédicateur.

a Des restitutions abondantes opérées , de longs » égarements du cœur abjurés, des commerces crid minels entretenus depuis bien des années rompus » avec courage et sans retour ; des réconciliations » faites d'une manière éclatante, et avec les marques » les plus sensibles de l'amitié ; les livres de piété mis » en honneur à la place des chansons licencieuses et » des livres contraires aux bonnes mœurs ou à la foi ; » la frugalité dans les repas , la simplicité dans les » vêtements substituée à l'intempérance et à l'immo-

» destie ; les saints offices suivis et entendus avec fer- » veur et recueillement ; les sacrements fréquentés v avec édification ; les campagnes animées d'un saint d désir du salut ; la ville n'offrant dans ses grands d que des modèles de religion , dans le peuple qu'aud tant de vrais chrétiens : voilà les fruits que la misd sion de Brydaine produisit dans Grenoble et dans » ses environs. »

Nous ajouterons qu'au nombre des fruits decette mission , il faut placer les conversions éclatantes de plusieurs protestants , dont quelques-uns étaient à la téte de leur secte. Ces nouveaux convertis curent les places d'honneur lors de la dernière procession générale. La croix qui paraissait à la téte de cette marche religieuse était tenue par mademoiselle Borel, néophyte ramenée par Brydaine à la vraie foi, et se distinguant entre tous les catholiques par sa piété et ses vertus. La croix de la congrégation des hommes était portée par M. Laurent, qui avait été long-temps protestant fanatique et qui était aussi devenu l'heureuse conquête de l'irrésistible parole du saint missionnaire, « Après les corps rclijo gieux et le clergé, dit encore l'abbé Caron, paraissait d l'étendard glorieux delà religion, l'arbre de vie f d placé sur un char de triomphe dont la magnificence » éblouissait les yeux : cette croix auguste était portée d sur les épaules de douze hommes marchant nu-pieds » et la téte couronnée d'épines. » Cette procession eut encore plus de solennité et d'éclat que la première ; elle fut suivie de la plantation et de la bénédiction de la croix ; et Brydaine, plein de l'esprit de charité qui animait les premiers apôtres, termina la cérémonie par des adieux pathétiques au peuple de Grenoble. Les sanglots et les larmes de son immense auditoire interrompirent fréquemment son éloquente allocution.

Le jour de son départ fat un jour de deuil public : en passant devant la croix de mission , accompagné de la foule qui se pressait sur ses pas , Brydaine se mit à genoux, et, dans une touchante prière, il recommanda au seigneur ses enfants désolés qui se prosternaient en pleurant autour de lui. Puis il se releva, et se fraya avec peine un passage à travers la multitude des fidèles navrés de tristesse.

Grenoble garda long-temps le regret de ce départ et le souvenir des leçons de Brydaine. On voyait le portrait de ce grand prédicateur dans presque toutes les maisons. Tout ce qui pouvait rappeler sa mémoire paraissait cher et précieux à ceux que sa parole inspirée avait convertis ou rendus meilleurs.

M. de Gaulet chercha à perpétuer les heureux effets de cette mission en stimulant sans cesse le zèle de son clergé et en lui donnant l'exemple de toutes les vertus. La Providence , qui sembla toujours protéger particulièrement le diocèse de Grenoble , en accordant de longs jours aux plus saints évêques qui l'ont régi , fit pour M. de Caulet ce qu'elle avait fait pour saint Hugues , pour Jean de Sassenage , pour le cardinal le Camus ; elle lui donna une longue et belle vieillesse , et cet excellent prélat ne mourut qu'en 1771 , après un épiscopat de quarante-cinq ans.

71. Jean V de Gairot, de Madaillan, docteur de Sorbonne , avait été évéque de Sarept , in partibus infidelium, en 1761; de Vence en 1669. En 1771, il fut promu au siège de Grenoble ; c'était un prélat zélé et plein de piété ; mais sa santé était faible , et croyant ne pas pouvoir remplir dignement ses fonctions dans un âge avancé , il donna sa démission en 1779, moins de huit ans après avoir pris possession de son siège.

Sous son épiscopat, le diocèse de Grenoble perdit

une de ses plus belles dépendances : le doyenné ou décanat de Savoie , qui en avait toujours fait partie , en fut détaché par Pie VI, qui érigea Chambéry en évéché dans le mois de juillet 1778.

Un accident affreux arriva sous l'épiscopat de M. de Madaillan. La maison des frères de l'école chrétienne, rue Saint-Laurent, s'écroula subitement pendant qu'ils donnaient leurs leçons aux enfants du peuple. Dix-sept personnes furent ensevelies sous les décombres. Cet événement eut lieu en 1776.

La maison des frères de l'école chrétienne fut presque immédiatement relevée de ses débris et entièrement reconstruite à l'aide de souscriptions volontaires, à la tôte desquelles M. de Madaillan s'empressa de se placer.

72. Marie-Anne-Hippolyte Hat de Bonté ville, évôque de Saint-Flour en 1776, fut transféré à Grenoble en 1779.

Comme la sincérité des éloges que nous avons donnés à la plupart des évôques de Grenoble doit être garantie par notre impartialité envers ceux qui méritèrent le blâme par leur conduite, nous devons, en notre qualité d'historien, dire la vérité sur M. de Bonteville.

Ce prélat ne marcha pas sur les traces des Domnin , des Hugues et des Caulet. Sa conduite n'eut pas l'austérité religieuse qui convient à un évéque. Il passait presque toujours son temps à Paris ou dans sa maison de campagne de Fougères , au mépris des saints canons et des ordonnances de nos rois , qui faisaient un devoir aux évéques de résider dans leurs diocèses.

M. le président de la Croix de Sayve d'Ornacieux, à la suite de quelques désordres ecclésiastiques qui avaient eu lieu à Grenoble et à Moirans , fut chargé

par le parlement de Dauphiné d'inviter M. de Bonleville à revenir résider dans son diocèse. Dans la lettre qu'il écrivit à ce sujet, M. d'Ornacieux rappelle à ce prélat l'art. 14 de l'ordonnance de Blois et l'art. 23 de l'édit de 1695 ; puis il lui dit que les circonstances qui venaient d'avoir lieu avaient fait sentir au parlement de Grenoble que la présence et l'autorité du chef du diocèse étaient plus indispensables que jamais. a Cette compagnie , ajoute-t-il , espère que , libre des » occupations qui sans doute font violence à votre » cœur , vous donnerez dans peu à cette ville la satisj> faction de vous voir au milieu d'elle ; à ces motifs » supérieurs, j'ajouterai l'exemple de monseigneur » l'archevêque de Vienne , votre métropolitain , et de d quelques évèqucs de la province, si distingués par » leur exactitude à remplir leurs fonctions, elles aud mènes abonda n tes qu'ils répandent dans leurs diod cèses.

» Le parlement se flatte de plus que le premier send timent que vous lui ferez éprouver sera la confiance » qu'il a mise dans le zèle de son évéque, et le second jd l'assurance de plus de facilité pour convaincre un j> prélat qu'il a le plaisir de compter au nombre de » ses membres.

» J'ai l'honneur d'être , etc. »

Voici quelle fut la réponse de M. de Bonteville :

Fougères, le 21 septembre 1783.

<r Je n'hésite point, Monsieur le président, dès que j> ma présence parait nécessaire à Grenoble : je m'y jd rendrai' ponctuellement ; c'était mon projet depuis » plusieurs mois , mais ma mauvaise santé et des » événements que je n'avais pas prévus m'ont contraa rié sans cesse.

» Vous voulez bien , Monsieur , m' assurer de la » confiance du parlement dans le zèle de son évéque. » Je m'efforcerai toujours de mériter un sentiment a aussi précieux. Je suis trop flatté de pouvoir me » compter au nombre de ses membres pour ne pas » me porter à tout ce qu'il désire de moi avec tous les j> égards qui lui sont dus et le plus véritable erapresd sèment.

» Agréez en particulier mes remerciements et l'asd surance de l'inviolable attachement avec lequel,etc. »

M. de Bonteville était d'un caractère cassant et emporté ; cependant , quand il avait offensé un de ses inférieurs , il reconnaissait généreusement sa faute et et savait réparer ses torts.

Mais la rudesse de ses manières jointe à la violence de ses opinions très-opposées à la révolution, dont les premiers germes commençaientà fermenter en France dans tous les esprits, lui suscitèrent un grand nombre d'ennemis. Quand les états de la province furent convoqués à Romans, le roi nomma pour les présider l'archevêque de Vienne au lieu de M. de Bonteville, quoique, depuis la cession du Dauphiné à la France, les évôques de Grenoble , à dater de Jean de Chissé , eussent toujours été, de droit et de fait, les présidents de toutes les réunions des trois ordres qui avaient lieu dans la province. M. de Bonteville dévora cet outrage avec une peine extrême. Ce qui augmenta encore son chagrin , c'est qu'il lui fut aisé de voir que l'opinion publique approuvait l'exclusion que la volonté royale avait prononcée contre lui ; alors sa tète se monta : il ne rêvait plus que lettres de cachet , recors et maréchaussée. Le 6 octobre 1788 , il fait atteler ses six chevaux à sa voiture et pari subitement de Grenoble pour son château d'Herbe) s ; sa voiture n'allait point

assez vite au gré de son impatience. Il criait sans cesse à son cocher de se presser, afin de gagner de l'avance sur les archers (1) qu'il croyait voir à sa poursuite. Ses chevaux arrivent à Herbeys couverts de poussière, d'écume et de sueur. M. de Bonté ville descend précipitamment de son carosse; on entend bientôt après la détonation d'une arme à feu et on apprend qu'il avait mis fin à ses jours (2) ... Il y eut alors un grand deuil et une immense consternation dans l'église de France; cette église , qui compta peu de temps après un si grand nombre de prélats poussant le courage de la piété jusqu'à l'héroïsme, et bravant pour la foi les persécutions et le martyre, déplora vivement un scandale qui était comme le précurseur des apostasies où quelques-uns de ses membres devaient être entraînés par la révolution qui se préparait.

Les philosophes et les impies cherchèrent à tirer parti de cet événement pour flétrir de leurs cyniques railleries la religion et le corps épiscopal tout entier. Les hommes religieux surent n'y voir qu'un tribut payé par un homme aux faiblesses humaines, et ceux qui connaissaient les annales ecclésiastiques du diocèse remercièrent la Providence de ce que depuis Ponce 11(1), prédécesseur de saint Hugues , jusqu'à M. de Bonteville, c'est-à-dire pendant plus de sept siècles , aucun évêque de Grenoble n'avait mérité les censures de l'église , ni encouru les reproches de l'histoire.

73. Henri-Charles Dclau d'Alleman. Ce prélat appartenait à la famille des Alleman , qui , comme

(1) Ces faits ni' ont été attestés par des témoins oculaires.

(2) Le 6 octobre 1788.

(3) Ponce II avait été, comme nous l'avons vu , excommunié en qualité de simoniaquc.

nous l'avons vu , avait fourni à Grenoble plusieurs évôques distingués. Il fut sacré évéque de Grenoble au mois d'avril 1789. Peu de temps après, les troubles de la révolution le forcèrent de s'expatrier. 11 ne put plus alors gouverner son diocèse que par l'intermédiaire de ses grands vicaires. Il correspondit avec eux d'abord de Chambéry , ensuite d'Aoste en Piémont , et enfin de Gralz en Styrie , où il mourut en exil pour la foi , le 4 avril 1802.

Pendant l'épiscopat de M. Dulau d'AUeman , en 1798 , le pape Pie VI , enlevé de Rome par ordre du directoire , fut amené à Grenoble, et logé à l'hôtel de Vaulserre ; il fut traité avec assez d'égards par les autorités locales , et il n'eut qu'à se louer des sentiments manifestés par une grande partie de la population , qui se pressait sur son passage , avec toutes les marques d'une foi et d'une vénération profondes. Les ordres du directoire étaient tellement sévères à son égard que très-peu de personnes eurent la permission de lui être présentées. Des dames de Grenoble se déguisèrent en servantes pour avoir occasion de l'approcher et de lui demander sa bénédiction. Des protestants mêmes de cette ville témoignèrent publiquement leur admiration pour son courage.

On sait que ce vénérable et infortuné pontife fut transporté à Valence en Dauphiné à la fin de cette même année 1798, et qu'il y mourut le 29 août de l'année suivante. Il était âgé de 81 ans huit mois et deux jours , et son pontificat , qui avait été plus long que celui de tous ses prédécesseurs depuis saint Pierre, avait duré vingt-quatre ans , six mois et quatorze jours.

Pendant le court interrègne qui eut lieu entre la mort de Charles Dulau d'Alleman et la consécration

d'un nouvel évôque de Grenoble , le cardinal Caprara , légat a latere du souverain pontife et résidant à Paris, envoya aux grands-vicaires de cette ville l'autorisation de conti nuer provisoirement à administrer le diocèse (1) .

74. Claude Simon , ancien chanoine d'Avallon , diocèse de Sens , né à Sémur , Côte-d'Or , le 15 novembre 1744 , fut sacré évôque de Grenoble le 8 août 1802.

Claude Simon , venu après une révolution qui s'était faite contre les institutions religieuses autant que contre les institutions politiques , eut à relever des débris et à restaurer des ruines. Il s'acquitta de celte mission avec zèle , et ses pieux efforts furent couronnés du succès. Il avait à dissiper beaucoup de préventions amassées contre le clergé dans le cours des dix ou douze années pendant lesquelles le culte orthodoxe avait été légalement proscrit en France , et avait cessé d'être publiquement enseigné au peuple. D'un autre côté, ilétait favorisé parle besoin d'ordre, qui se faisait généralement sentir après une si longue anarchie. De plus , le premier consul Napoléon voulait sincèrement , au moins comme moyen politique, le rétablissement de la religion catholique en France , et Claude Simon , ancien précepteur de Joseph Bonaparte , était sûr de la protection particulière du grand homme de guerre à qui la Providence avait confié la direction de nos destinées.

Après avoir recréé , en quelque sorte , le culte de la vraie religion dans son diocèse , il s'occupa de réta-

(1) Je rapporterai ici pour mémoire que, pendant la révolution, deux prétendus évêques constitutionnels, Joseph Pouchot , et Reymond , usurpèrent en cette qualité les honneurs et l'autorité du siège épiscopai de Grenoble.

blir (1) un grand et deux petits séminaires , a6n de pouvoir y puiser un jour de quoi combler les vides que l'exil et les persécutions avaient opérés dans son clergé , composé entièrement de prêtres âgés que la mort décimait sans cesse. Il donna lui-même , en souscrivant généreusement pour l'établissement de ces utiles pépinières du sacerdoce , l'exemple d'une bienfaisance que les fidèles s'empressèrent d'imiter. Il fut secondé aussi par l'autorité civile , qui s'empressa d'applanir devant lui tous les obstacles.

Sous l'épiscopat de Mgr Claude Simon , Pic VII , enlevé de Rome par ordre de Napoléon,le 6 juillet 1809 , fut transporté en France sous la garde de quelques gendarmes. Le premier endroit où on lui permit de s'arrêter en entrant dans ce pays fut le village de Lumbin , dans le Graisivaudan , à quatre lieues de Grenoble ; il y fut reçu avec beaucoup de prévenance et de vénération par M me Savoie , chez qui il fut logé. A Grenoble , il fut accueilli avec un empressement et un respect exlraordinaires : un concours immense de peuple se pressait autour de sa voiture , au risque de se faire écraser, et des jeunes femmes lui présentaient des bouquets de fleurs pour qu'il les bénit. Son entrée dans cette ville fut celle d'un triomphateur ou plutôt d'un père de famille qui rentre dans ses foyers après une longue absence et non celle d'une victime que

(1) Parmi les établissements utiles qui furent restaurés à cette époque , nous citerons la congrégation des frères de l'école chrétienne, qui avaient été obligés d'abandonner leur poste en 1792, et qui furent réintégrés en 1807 dans leur maison de Saint-Laurent , par les soins du vénérable abbé de la Grée, alors curé de Notre-Dame. Nous citerons aussi les dames de Saint-Pierre, les TJrsulines , les dames du Sacré- Cœur , etc.

l'on coudait en prison. On lai donna an appartement dans l'hôtel de la préfecture, et on lai permit de sortir dans le jardin qui y est contigu. Une foule nombreuse assiégeait les grilles en fer de ce jardin, et demandait au saint père la bénédiction avec l'enthousiasme de la foi et de la piété. Le gouvernement de Napoléon défendit rigoureusement au clergé de la ville d'avoir aucune communication avec le pape Pie VIT, mais plusieurs laïques et un grand nombre de femmes eurent l'honneur de lui être présentés. Parmi ces dernières , nous citerons les dames de la Miséricorde, confrérie qui a pour but le soulagement et la conversion des prisonniers. Le saint père encouragea leur admirable institution (1) de charité, et y attacha une indulgence plénièrc en outre de celles que ces dames avaient obtenues déjà du cardinal-légat.

Pie Vil resta à Grenoble depuis le 21 juillet jusqu'au premier août 1809.

Claude Simon montra de la reconnaissance et de l'attachement pour la famille Bonaparte, à laquelle il devait son élévation. Cependant, après la seconde rentrée des Bourbons en France , il se rallia sincèrement à cette famille , dont les intérêts lui parurent se confondre avec ceux de la religion catholique.

Au commencement de son épiscopat en 1803, Claude Simon avait fait prêcher à Grenoble par le père Lambert , et par d'autres orateurs distingués, une mission qui avait eu un assez grand succès. En 1819, il en organisa une nouvelle, qui fut habilement dirigée par le vénérable abbé de Bauzan. Malgré la malveil-

(l) Voir dans les mémoires du cardinal Pacca , 1. 1 , page 197 et 198, le bel hommage qu'il décerne à cette confrérie, qui fut authenliquement approuvée un peu plus tard, en 1818.

lance d'un parti que l'autorité administrative d'alors semblait favoriser , cette mission , sans avoir autant de retentissement que celle du père Brydaine , produisit des fruits heureux et durables. Beaucoup de personnes , qui , pendant la révolution , avaient perdu l'habitude des sacrements et ne s'en n'étaient plus rapprochées depuis cette époque, reprirent et conservèrent l'usage des pratiques dont la religion nous fait un devoir.

Ce prélat avait de la noblesse en célébrant les offices divins, et sa voix, belle et sonore ajoutait encore à l'impression qu'il produisait par la solennité de son maintien. Cette dignité , qui lui était naturelle, était remplacée chez lui dans l'intimité par une simplicité et par une bonhomie qui faisaient complètement oublier l'éminence de son rang et rapprochait toutes les distances. Sa douceur et sa charité furent peut-être excessives , et on lui a reproché de n'avoir pas toujours eu , vers la fin de sa vie, assez de fermeté et de sévérité dans l'administration de son diocèse. On trouva dans son testament un passage qui intéressa et qui toucha au plus haut degré le clergé de cette contrée ; en voici les paroles textuelles : « Je conjure tous mes » diocésains, et particulièrement les ecclésiastiques » et les différentes sociétés religieuses de se ressou- » venir de moi dans leurs prières et surtout au saint » sacrifice de l'autel ; et s'il en est parmi eux qui » croient avoir à se plaindre de moi , je leur en de- » mande pardon , et je proteste qu'il n'a jamais été » dans mon intention de les offenser, »

Claude Simon mourut le 3 octobre 1825, à l'âge de 81 ans , après avoir occupé pendant vingt trois ans le siège épiscopal de Grenoble. Ses obsèques eurent lieu le six octobre suivant avec toute la solennité due à sa

dignité. Il fut vivement regretté de tous ceux qui l ataient connu d'une manière un peu intime.

75. Philibert de Bruillard, né à Dijon, le il septembre 1765 , était curé à Saint-Etienne du Mont quand il fut promu à l'épiseopat par une ordonnance du 28 décembre 1825. Tl fut sacré le 6 août 1826 , et prit possession de son siège peu de temps après.

La modestie de ce prélat m'interdit de parler avec liberté de ses rares vertus et de ses grandes qualités administratives. Un jour l'histoire dira que tout en sachant prendre et mettre à profit les avis des hommes distingués dont il a pris soin de s'entourer dans son chapitre, monseigneur de Bruillard garda toujours lui-même , d'une main ferme , les rênes de son gouvernement spirituel. Elle vantera son esprit d'ordre et de prudence , sa sévérité sainte tempérée par l'aménité de ses manières , et par sa charité c vangélique. Elle parlera du noble usage que ce prélat fait nonseulement de ses revenus épiscopaux, mais de sa fortune personnelle, dans l'intérêt des pauvres et des établissements pieux (1) de son diocèse. Elle notera

(1) Monseigneur Philibert de Bruillard a donné des sommes considérables pour transférer le petit séminaire de l'intérieur de la ville dans le beau local qu'il occupe maintenant entre l'allée du Cours et les bords duDrac, près du Pont-de-Claix. lia beaucoup contribué à la fondation de plusieurs couvents des dames de la Visitation, à celle de la maison de refuge qui s'est établie d'abord à Saint-Robert puis à Seyssînet , etc. Dernièrement, il a racheté Parménie, près deTullins. Cette montagne , célèbre à tant de litres dans les annales de notre diocèse , deviendra le siège d'un monastère ou monseigneur de Bruillard appellera des religieux dont la règle soit particulièrement appropriée aux besoins de notre temps.

Nous devons dire ici quelque chose des œuvres de ce prélat qui contribueront à le rendre recommandable aux yeux de

surtout comme un titre à la reconnaissance des fidèles de cette contrée , la part que monseigneur Philibert de Bruillard a prise à la fondation d'une maison de missionnaires , à Notre-Dame de l'Osier , dans l'ancien couvent des augustins déchaussés. Il a montre qu'il savait connaître les besoins de notre siècle, en protégeant cette belle institution. Et en effet la parole seule pourra réparer tous les ravages qu'elle-même a faits dans le monde moral depuis près de cinquante années. Espérons donc que parmi les ouvriers évangéliques de l'Osier, Dieu suscitera quelque nouveau Bry daine, à qui il sera donné d'opposer la puissance de l'éloquence sacrée au prestige de l'éloquence satanique employée avec un si funeste succès dans notre malheureuse patrie I Puisse aussi la Providence permettre à monseigneur de Bruillard de recueillir les fruits de ses travaux, et lui donner d'aussi longs jours qu'à saint Hugues , à Jean de Sassenage, à Jean de Gaulet et à quelques-uns de ses plus vertueux devanciers I

la postérité. Au premier rang, nous mettrons ses statuts synodaux, où l'on remarque des vues pleines de sagesse touchant la discipline du clergé. Son catéchisme diocésain qu'il vient de publier se distingue par la précision et la ludicité de la doctrine. Ses mandements , qu'il écrit toujours luimême, sont empreints de la plus douce onction et d'un esprit vraiment évangélique.

Il honora jadis par son talent les chaires des églises de la capitale ; il a prêché depuis avec succès dans la cathédrale de Grenoble, et dans le cours de ses visites pastorales , qu'il fait tous les ans avec une exactitude exemplaire, il ne dédaigne pas d'adresser de touchantes allocutions aux simples villageois des montagnes les plus reculées de son diocèse.

APPENDICE

Du chapitre et du doyen de la cathédrale.

Le chapitre de la cathédrale de Grenoble était autrefois un corps puissant, qui partageait et même balançait l'autorité des évêques. Il avait un degré de juridiction et son officialité , de laquelle on appelait à celle de l'évêque.

Le chapitre était composé de dix-huit chanoines et d'un doyen , qui , comme nous l'avons vu , embrassèrent la vie régulière dans le onzième siècle, et qui furent sécularisés en 1557.

Les chanoines de ce chapitre avaient le privilège de se recruter eux-mêmes et de nommer leur doyen ; cependant l'évêque avait le droit de présider à leurs assemblées d'élection et il y avait sa voix ; la nomination du doyen était soumise à sa confirmation.

Le revenu des canonicats variait suivant le rang d'ancienneté des chanoines, les prébendes étant sujettes à l'option ; il s'élevait de 1,200 livres à 4,000 livres.

Le doyenné , major post episcopatum dignitas , était un emploi important et lucratif. Les propriétés dépen-

APPENDICE

dant du doyenné consistaient en maisons, terres et bénéfices et rapportaient au moins six mille livres (1) de rentes.

Lorsque le doyen du chapitre allait dans l'église collégiale de Saint-André , le prévôt de cette église était obligé de lui céder la première place et le prévôt n'avait que la seconde quand il venait à Notre-Dame.

Le doyen avait encore plusieurs autres droits et privilèges honorifiques.

Nous avons pensé que notre notice sur les évéques de Grenoble devait avoir pour complément la liste chronologique des doyens de la cathédrale , et nous publions cette liste comme étant un document nouveau et inédit pour notre histoire locale.

Liste des doyens du chapitre de la cathédrale de Grenoble.

Jusqu'en 1100 les doyens ou chefs du chapitre ne portèrent d'autre titre que celui d'archiprétres.

1053. Richard , archiprétre ( acte 20 du cartulaire).

1090. Amo de Balma , idem.

1100. Bernard. C'est le premier qui , sous saint Hugues , a pris le nom de doyen.

1105. Guigues.

1124. Odolricus.

(1) L'évêquc de Grenoble jouissait de 40,000 livres de rentes, et de plus, de l'abbaye de Saint-Andrè-lès- Avignon, qui rapportait 24,000 livres de rentes. Richard et Girnud ont donc commis une erreur dans leur Bibliothèque sacrée, quand ils ont dit que révêché de Grenoble ne rapportait que vingthuit mille livres de revenu. (Voir YAlmanach général et historique du Dauphiné, pour 1787.)

1147. Guillaume I er .

1150. Radulphe.

1184. Guillaume II.

1221. Pierre.

1224. Robert , qui fut ensuite évêque de Gap. 1288. Burno ou Burnon , qui fut ensuite archevêque de Vienne.

1240. Artaud.

1245. Albert Clavesi ou Calvesi.

1248. Eustaciie.

1271. Guillaume III de Commiers.

1300. Guillaume IV de Royn ou Boyno , qui fut comme son oncle évêque de Grenoble.

1302. Jacques de Gommiers.

1309. GÉRARD DE TlIEYS.

1340. Arténulpiie de la Balme.

1350. Hugues de Gommiers.

1399. François de Commiers.

1445. Sibeu Alleman , qui fut ensuite évêque de Grenoble.

1452. Girard de Crussol , qui fut ensuite évêque de Valence , patriarche d'Antiochc et archevêque de Tours.

1473. Antoine Rolland.

1478. Philippe de Gommiers.

1484. Apignaco , en même temps protonotaire apostolique et ensuite évêque d'Acre.

151 G. Philippe di Ter rail , en même temps évêque de Glandèves , frère du chevalier Bayard.

1531. Jacques m Tehrail , autre frérr du chevalier Bayard.

1553. François de Saint-Marcel d'Avançon, conseiller , gardc-dcs-sccaux , élu évêque de Grenoble , malgré le concordat.

APPENDICE

1565. Guillaume de Saint-Marcel d'Avançon r en même temps archevêque d'Embrun > neveu du précédent ; il mourut lorsqu'on lui apportait le chapeau de cardinal.

1598. Armuet de Bon-Repos, neveu du précédent.

1649. Varces de Briançon de Fontanieux.

1668. Pésieux de Longe-Combe.

1692. Marnais de la Roussiliére , conseiller " clerc au parlement.

1707. Claude Marnais.

1736. Leusse de la Poepe.

1737. Ennemond Dumolard.

1761. François de Murât.

1770. Claude-Marie des comtes de Laric , qui fut ensuite nommé évêque de Saint-Flour , à la fin de l'année 1780.

1781. De Courtois-Minut (1). Forcé de se cacher au moment de la tourmente révolutionnaire , il est mort dans le temps de la terreur , sans qu'on puisse désigner d'une manière précise le lieu, ni l'époque de son décès.

Après la révolution , le doyenné ou décanat ne fut plus un emploi auquel fussent attachés des revenus , des prérogatives et des bénéfices ; ce ne fut plus qu'un titre donné au plus ancien chanoine du chapitre.

Nota, Le doyen du chapitre de la cathédrale de Grenoble était en même temps archiprétre du Graisivaudan ; il y avait aussi un archiprétre du Viennois et un archiprétre du Drac , pris dans le même chapitre, et de plus l'évêque de Grenoble était doyen de Savoie , avant l'érection d'un évêché à Chambéry.

(4) Il figure pour la première fois sur l'almnnach diocésain de 1782.

L'archiprétré du Graisivaudan ou du Grenoblois , qui était sur la rive gauche de l'Isère, comprenait, entre la Savoie et le Drac , treize cantons ou doyennés ruraux , savoir : Alleiard , Bourg-d'Oisans , Commiers , Ciévol , Portion e , Herbeys, Laval, la Grave, la Mure , Mont-dc-Lans , Vizillc , Villars-Benoît , Valbonnays.

L'archiprétré du Viennois , qui était sur la rive droite de l'Isère , comprenait neuf cantons dans le territoire compris entre la Savoie et Saint-Marccllin , qui était du diocèse de Vienne. Ces neuf cantons étaient Barraux , Crolles, Chartreuse, Saint-Laurentdu-Pont, Saint-Martin-de-Miséré , Tullins , Voreppe , Voiron et Vinay.

L'archiprétré du Drac comprenait cinq cantons situés au-delà de cette rivière , savoir : Pont-en-Roy an s, Saint-Quentin , Sassenage , Vif et Villard-de-Lans.

Le décanat de Savoie était composé de neuf cantons : Chambéry, Aix, Bassins, Bissy , Crouet , Saint- Geoirc , Jacob , la Tuile et Viviers.

On peut se faire par là une idée assez précise du territoire de l'ancien diocèse de Grenoble , qui comptait trois cent-quatre paroisses ou succursales , quand le décanat de Savoie en faisait partie , et qui , après l'érection de l'évéché de Chambéry , n'avait plus que deux cent trente-une paroisses et six annexes.

Il s'est considérablement aggrandi du côté du Rhône , où il comprend maintenant presque tout ce qui dépendait , en Dauphiné , du diocèse de Vienne , supprimé par le concordat de 1801.

Les limites du diocèse sont maintenantles mêmes que celles du département de l'Isère, où l'on compte cinq cent cinquante-quatre communes et dont la population totale est de cinq cent six mille cioq cents araes.

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