CHAPITRE II
pontife avait assisté dans sa jeunesse aux éloquentes leçons de Bruno , et, depuis ce temps, il lui avait donné de fréquents témoignages de reconnaissance et d'amitié. Quand il eut ceint la tiare , il en sentit le poids immense , et pour lui aider à la porter dignement , il désira avoir auprès de lui celui qu'il appelait son ancien maître , son cher maître , et dont il avait pu apprécier, dans le cours de sa vie , les sages enseignements et les utiles conseils. Il sentait bien qu'il ferait violence (1) aux goûts de Bruno en l'arrachant au repos de sa solitude et en l'appelant au milieu du tumulte des affaires humaines. Mais ces considérations particulières ne pouvaient être mises en balance avec le bien de la chrétienté tout entière , qui lui semblait réclamer , dans sa capitale , la présence et les avis de l'illustre solitaire. Le pape Urbain II écrivit donc à Bruno pour le supplier de se rendre auprès de lui , en ajoutant que , pour couper court à tous les refus , il le lui ordonnerait , s'il le fallait , comme son supérieur et comme chef de l'église.
Après avoir reçu cette lettre du souverain pontife, Bruno se mit en devoir d'exécuter les ordres qu'elle renfermait. Il nomma pour le
(1) Vie de saint Bruno , par le père Ducrenx, chartreux, pag. 165 et 166.
VIE DE SAINT HUGUES
remplacer , comme prieur de Chartreuse , le toscan Landvin , l'un des six compagnons qui s'étaient associés à lui dès le commencement , et fit ses préparatifs pour son prochain départ. Mais quand tous ses religieux connurent sa résolution , ils se sentirent pénétrés d'une grande douleur. Dans leur tendresse filiale (1) pour leur père spirituel , ils ne purent se résigner à Tidée de le perdre ; ils déclarèrent que sans lui ils ne pourraient plus supporter cette vaste solitude; enfin , ils lui dirent que s'il y restait , ils y resteraient avec bonheur ; mais que s'il s'en allait , rien ne les empêcherait de le suivre. Touché de leurs larmes , le saint tenta d'abord d'apaiser leurs regrets et de relever leur courage abattu; mais il finit par céder à leurs vives et affectueuses instances , et il leur permit de venir le rejoindre à Rome , où il se rendit en toute hâte , pour déférer aux désirs empressés d'Urbain IL
En partant de la Chartreuse , il écrivit à Seguin , abbé de la Chaise-Dieu, pour lui résigner les terres qu'il en avait reçues , en se réservant de les reprendre s'il revenait y habiter.
Les frères de saint Bruno ne tardèrent pas à aller trouver leur maître ; mais quand ils eu-
(1) Le Goutteux, Annales manuscrites de l'ordre des Chartreux, ann. 10W).
CHAPITKK II
rent passé quelques mois à Rome , ils se repentirent d'avoir abandonné la solitude que Dieu leur avait choisie. Ils étaient bien différents des Israélites qui , au milieu des sables brûlants du désert , murmuraient en se rappelant une plus douce existence et la saveur des fruits rafraîchissants de l'Egypte. Pour eux , ce qui leur revenait continuellement à la mémoire , ce qui excitait leurs regrets les plus amers , c'étaient les méditations saintes , les oraisons ferventes , les lectures studieuses et les consolations spirituelles dont ils avaient joui à la Chartreuse : ils éclataient en larmes et en sanglots quand ils pensaient que du sein de tant de repos et de tant de silence , ils se trouvaient jetés au milieu du mouvement des cités et du bruit importun du monde. Ils firent part de ce qu'ils éprouvaient à Bruno , qui s'efforça de les raffermir dans leurs pieuses dispositions , et qui demanda pour eux au souverain pontife des marques d'encouragement et de protection. Urbain II consentit avec empressement à leur retour à la Grande-Chartreuse , et il écrivit à Seguin de remettre à la disposition des frères de Bruno les terres dont il leur avait déjà fait donation une première fois (1 ).
(1) Voir le texte de cette seconde donation aux pièces justificatives.
VIE DE SAINT HUGUES
De son côté , saint Bruno , après avoir séjourné à Rome pendant quelque temps , éprouva le même besoin de paix et de solitude. Il obtint du Saint-Père la permission de se choisir une retraite en Italie , et il alla, avec quelques-uns de ses compagnons, fixer sa demeure dans le désert de la terre qui dépendait du diocèse de Squillacio , en C a labre. Il fut trouvé un jour priant dans une grotte écartée , par le comte Roger, qui était à la chasse. Ce seigneur descendit de cheval et admira la piété fervente du saint solitaire. Puis il l'aborda et fut charmé de la douceur de son entretien. Peu de temps après , il lui fit don de terres considérables près de son ermitage. Bruno y fonda un monastère , mais restant toujours à la disposition du souverain pontife , et sans cesse rappelé auprès de lui , il vivait tantôt dans sa cellule et tantôt dans le monde. Jusqu'en Tannée 1 095 , son temps se partagea entre Rome et le désert. Urbain II ne faisait rien d'important , sans consulter le saint religieux de Calabre. Il le mena avec lui à plusieurs conciles , parmi lesquels nous citerons ceux de Bénévent , de Troyes et de Plaisance. Urbain ne fut pas accompagné par Bruno au fameux concile de Clermont ; mais avant de céder à l'enthousiasme populaire des croisades , il dut balancer en secret avec son sage conseiller les avantages et les inconvé-
CUAl'lTRE II
nients que cette guerre pouvait offrir pour la chrétienté.
Pendant ce temps , les religieux de Chartreuse , sous la conduite de leur prieur Landvin , étaient revenus dans les Alpes et avaient repris possession de leur monastère , grâces à la protection toute paternelle de saint Hugues , que les chartreux mettent , à si juste titre , au nombre des principaux fondateurs de leur ordre.
Seguin , abbé de la Chaise-Dieu , s'empressa de leur envoyer le nouvel acte de donation que le Saint-Père avait réclamé de lui. Les saints solitaires reprirent avec joie , dans la paix de leur retraite , leurs pratiques austères et leurs pieux exercices.
L'admiration qu'excita la sublimité de leur vie leur attira des imitateurs et des disciples si nombreux que l'étroite enceinte de leur monastère ne leur permit pas de les recevoir tous. Le Dauphiné (1 ) , le Lyonnais et le Bugey se cou-
(1) En Dauphiné nous mentionnerons lo la chartreuse de Cbalais, près Voreppe, fondée en 1108, et transformée plus tard momentanément en couvent de bénédictins ; 2o la chartreuse des Escouges ou de Rivesti , près de Sainl-Gervais, à deux lieues de Saint-Marcellin ; 3o la chartreuse de Durbon, dans le Gapençais, fondée en 1116; 4o la chartreusine ( les chartreusines sont des chartreuses de femmes ) de Bertaud, dans le Gapençais, fondée en 1188; la chartreuse
VIE DE SAINT HUGUES
vrirent bientôt de chartreuses fondées sur le modèle de celle de saint Bruno. Cet ordre religieux se répandit ensuite dans l'Italie , l'Espagne , la Suisse , l'Allemagne , l'Angleterre (1 ) et dans toute la chrétienté ; les principales contrées de l'univers purent voir et admirer les vertus des chartreux.
« Les chartreux , dit le cardinal Bona (2) , » sont les miracles du monde. Ils vivent dans » la chair comme n'en ayant pas : ce sont des » anges sur la terre , qui représentent Jean- » Baptiste dans le désert ; ils font le principal » ornement de l'épouse de Jésus-Christ ; ce sont » des aigles qui prennent leur essor vers le ciel ;
de Currière, fondée en 1212, par Amblard , depuis évêque de Maurienne ; elle fut un peu plus tard réunie au chef d'ordre; 6o la chartreusine de Prémol, fondée en 1234 par la dauphine Béatrix ; 7© la chartreuse de Permagnc ou Parmcny, près de Tullins, fondée en 1259 par l'évêque Falques ; 8<> la chartreusine de Salettes, dans le Viennois ; 9o il y a eu aussi pendant quelque temps une chartreuse aux Plantées-de-Beaucroissant , près du Fontanil.
(1) Jean Honghton , prieur de la chartreuse de Londres, près de West-Smithfleld fut pendu et écartelé à Tyburn , en 1535 , pour avoir été Adèle à la foi et refusé de reconnaître la suprématie religieuse du roi Henri VIII. Les autres chartreux de ce monastère furent emprisonnés et persécutés pour le même motif.
(2) De divinis psaimodiis, chap. t8, § 5 , page 8f»7.