T. CASSIO
MANSUETO
FLABflNI VIBB.
SCBIB AED.
HT. IYH. DIC. , etc.
Il résulte de là que le grenoblois Gassius avait été flamine, scribe, édile etduumvir, revêtu d'une juridiction réelle , D. V.juridicundo.
Grenoble possédait encore , comme le prouve cette inscription et plusieurs autres, des (lamines et un collège de prêtres augustaux.
\k PRÉFACE.
celui du consulat romain avant la création delapréture.
Les jugements des décurions , présidés par les duumvirs , relevaient , pour les causes civiles les plus importantes , du lieutenant ou gouverneur impérial établi à Vienne, qui était la capitale de la province.
Vers le milieu du IV 0 siècle de l'ère chrétienne (1), il s'établit encore dans les villes des magistrats connus sous le nom de defensor es. C'étaient des espèces de tribuns choisis par le peuple parmi les plébéiens , et en dehors des décurions. Cette charge , d'abord essentiellement temporaire, devint ensuite quinquennale. Justinien en fixa plus tard la durée à deux ans (2); elle acquit une grande importance dans les villes de province autres que les municipes. Là surtout où il n'y avait pas de duumvirat , les defensores ne se bornèrent pas à protéger leurs concitoyens contre l'oppression des lieutenants impériaux et de leurs délégués;
(1) L. 1, Cod., de defensor.
(2) L. 4, Cod,, de defensor.
ils exerçèrent de plus une juridiction volontaire et contentieuse en matière civile , et furent chargés de l'instruction des affaires criminelles.
Cette institution dut exister à Grenoble , mais sans y prendre autant d'extension que dans les autres cités des Gaules qui n'étaient pas des municipes. Les causes criminelles furent de bonne heure soustraites à la juridiction municipale , pour être soumises à celle des agents de l'empereur. Il est probable encore que Grenoble possédait des compagnies d'artisans, organisés en collèges particuliers , suivant le fameux édit de Septime Sévère, auquel je crois qu'on doit faire remonter l'origine des corporations du moyen âge.
Dans lescampagnes , les Romains établirent un grand nombre de forts ( castella) , pour contenir la turbulence indomptable des Voconces et des Allobroges. Les soldats et officiers recevaient, dans le territoire protégé par ces forts, des bénéfices révocables, qui étaient pour ainsi dire des suppléments de solde en propriétés.
Quand les Bourguignons firent invasion dans cette partie des Gaules, ils s'emparèrent de ces bénéfices, qu'ils rendirent viagers, et procédèrent au partage des autres terres de la manière suivante : ils recurent la moitié des cours et jardins (4) , les deux tiers des terres labourées et le tiers des esclaves (2); les forêts restèrent en commun (3). Les hommes libres bourguignons qui se présentèrent plus tard ne reçurent que la moitié des terres sans esclaves (4); les affranchis bourguignons un tiers (5). Le Romain et le Bourguignon s'appelaient réciproquement hospes , et habitaient , à ce qu'il paraît , les mêmes logements , dans les manses ainsi partagées. Mais les Bourguignons , comme tous les Germains, s'établirent rarement dans les villes (6) , dont le séjour leur était
(1) Lex Burgundiœ, lit. 54, § 3.
(2) Id., id., § 1.
(3) Id. t lit. 13, § 67.
(4) Lex Burg. addit. 2, liv. 2.
(5) Lex Burg., tit. 57.
(6) Savigny, Hist. du droit romain , tome 1 er , p. 228 et 229.
odieux. Aussi les Gallo-Romains purent s'y agglomérer sans être inquiétés ; ils continuèrent de jouir de leurs institutions municipales et de presque tous les privilèges qui y étaient attachés ; seulement les comités des Bourguignons remplacèrent les lieutenants impériaux ou redores des Romains, et eurent aussi leurs délégués qui se mêlèrent aux magistrats municipaux.
Il paraît même que le sort des décurions , dont la responsabilité était devenue si onéreuse sous la domination romaine , s'adoucit beaucoup sous l'empire des Germains.
Tous les historiens ont remarqué que les Bourguignons , quoique ariens , eurent une grande tolérance pour la religion des vaincus (4 ). Cette tolérance s'étendit de la religion à l'administration et au gouvernement:
plus que tous les autres Germains , ils lais-
(1) A la différence des Visigoths ariens, qui furent au contraire intolérants et persécuteurs dans le midi des Gaules. Montesquieu, liv. 28, chap. 1, fait aussi remarquer que les Bourguignons donnèrent aux Romains des lois douces et impartiales.
sèrent chacun libre de suivre ses lois et ses usages. Les Gaulois continuèrent donc, sous leur domination , à se régir par la loi romaine, et leur existence sociale n'eut pas à subir de trop brusques révolutions (1).
Cependant les rois francs , qui étaient catholiques, parvinrent, à la faveur de la popularité que leur donnait leur orthodoxie , à expulser les rois bourguignons et à se mettre à leur place ; mais il n'y eut pas de nouveau partage par suite de ce changement de dynastie. Les Francs acceptèrent Tordre qu'ils trouvèrent établi dans cette partie des Gaules , où la conquête avait été moins brutale et moins destructive que dans celle qu'ils avaient envahie sous la conduite de Clovis.
Plusieurs invasions , celle des Lombards
(1) Le droit bourguignon continua à subsister en Bourgogne comme droit personnel. Il existait encore au temps de Louis-le-Débonnaire, à qui Agobardus conseillait, en 840, d'imposer le droit franc aux derniers sectateurs du droit bourguignon. (Savigny , Hist. du droit romain, t. 2, p. 8.)
et celle des Hongres , passèrent comme des orages sur l'ancienne province Viennoise(1 ); celle des Sarrasins qui réussirent à s'établir dans les Alpes cottiennes, et qui même, suivant quelques auteurs (2), prirent et occupèrent momentanément Grenoble, laissa des traces plus durables de ses victoires et de ses ravages.
Dans les neuvième et dixième siècles , les Normands débarquèrent sur les côtes de Provence , et poussèrent assez loin leurs excursions et leurs brigandages en remontant les rives du Rhône.
Pendant que ces invasions se multipliaient sur tous les points de l'empire de Charlemagne, les faibles successeurs de ce grand
(1) Voir le manuscrit de Raymond Juvénis sur l'histoire du Dauphiné, et r Histoire des Hautes-Alpes, par M. de Ladoucetle, ancien préfet.
(2) Chorier et Valbonnays admettent ce fait $ la plupart des critiques modernes rejettent et révoquent surtout en doute la nécessité prétendue où auraient été les évêques de Grenoble de quitter leur siège pendant plus de cent ans. J'ai traité ailleurs cette question historique.
monarque dépeçaient son vaste héritage et ne savaient pas le défendre. Les populations pillées et décimées se réfugiaient autour des abbayes ou des châteaux fortifiés , et demandaient asile ou protection aux grands bénéficiers qui s'y renfermaient ; ces bénéficiera, faisant acheter chèrement leurs services aux princes qui les réclamaient , finirent par obtenir la reconnaissance légale (1) de l'hérédité de leurs fiefs, déjà établie en fait depuis plus d'un siècle.
Les églises des évêchés et des monastères arrachaient également à l'autorité royale ou impériale des concessions à perpétuité ; et c'est ainsi que la féodalité s'assit sur les ruines de la royauté carlovingienne.
Parmi les suzerainetés indépendantes qui se formèrent sous les successeurs de Charlemagne , l'histoire signale celle de Bozon , qui se composa un royaume de l'ancienne province Viennoise et d'une partie de la Bourgogne de Gondebaud.
Bozon , étant gouverneur de cette partie
(1) Sous Charles-le Chauve, à l'assemblée de Kiercy.
des Gaules , avait épousé Hermengarde, fille de l'empereur Louis II. Ce mariage exalta son ambition et lui fit rêver une couronne.
Il s'était montré comme le rempart de la population confiée à ses soins , contre les Normands, les Hongres et les Sarrasins; il s'était rendu le pape favorable par d'adroites flatteries. Les seigneurs, et surtout les évêques de son duché, s'étaient attachés à lui comme à un appui indispensable et tutélaire ; ils cédèrent donc sans peine aux instigations secrètes du pape Jean VIII , et à celles de l'ambitieuse Hermengarde, qui,née sur le trône, faisait les plus grands efforts pour y remonter. Pendant que les deux fils de Louis-le-Bègue , Louis III et Carloman , se disputaient la France occidentale , une assemblée de seigneurs et de prélats se réunissait à Mantaille, dans la commune d'Anneyran , à six lieues au midi de Vienne (1 ) ; là, cette assemblée, présidée par Otram , archevêque de Vienne , offrit la couronne au
(1) Voir YHistoire de Vienne, de M. Mermet, p. 210 et suivantes.
duc Bozon, en lui traçant avec noblesse les devoirs de la royauté , et lui demandant de jurer de les remplir. Bozon répondit avec une apparente humilité , et fit toutes les promesses que Ton exigeait de lui. Après avoir lu sa réponse , l'assemblée, composée de six archevêques , de dix-sept évéques (1 ) et de quelques seigneurs , rendit , le 15 octobre 879 , un décret par lequel elle déclarait élire pour roi le duc Bozon.
Il est à remarquer que dans cette assemblée , les évêques eurent la plus grande part à l'élection du nouveau roi. Ce fait mérite l'attention des historiens , parce qu'il prouve l'extension que prenait le pouvoir ecclésiastique. Aussi les grands bénéficiers et les possesseurs de fiefs ne dédaignaient plus , comme le faisaient autrefois les Francs , de
(1) Simul cum primoribus, dit l'acle d'élection. Les archevêques étaient : Otram, de Vienne; Aurélien, de Lyon; Teutram, de la Tarentaise ; Robert, d'Aix; Rostaing, d'Arles, etThéodoric, de Besançon. Les évêques étaient : Rodbert, de Valence ; Bernard , de Grenoble; Hélias, de Vaison; Hémico, de Die; Adalbert, de Maurienne; Bipaco, de Gap, etc.
rechercher les épiscopats et les abbayes , qui avaient été long-temps presque exclusivement possédés par les familles d'origine gauloise.
En 890 , après la mort de Bozon , un nouveau concile s'assembla à Valence (1) pour donner la couronne au jeune prince Louis, fils de ce monarque, sous la tutelle d'Hermengarde et du duc Richard; ce concile ne fut composé , cette fois , que d'archevêques et d'évêques; ce fut donc un nouveau pas fait par le pouvoir épiscopal.
On comprend qu'après avoir exercé le droit d'élire des rois , les évêques virent croître dans leurs diocèses respectifs leur crédit et leur autorité ; il leur fut d'ailleurs facile d'obtenir de la royauté , qu'ils avaient mise sous leur dépendance , toutes les concessions et toutes les grâces qu'ils pouvaient désirer. C'est à cette époque qu'il faut faire remonter la suzeraineté dont jouissaient les évéques de Grenoble (2) sur tout le Grai-
(1) Hist.de l'Eglise de Vienne, parMaupertuis, p U5
(2) Ils n'avaient conservé d'autre acte de concession
sivaudan, avant que les comtes d'Albon, le fer à la main , en eussent exigé le partage.
Tous les rois de Bourgogne, dans les neuvième et dixième siècles , se distinguèrent par leurs libéralités envers les évêques à qui ils devaient la création de leur couronne ; mais nul ne se montra plus prodigue envers le haut clergé et les monastères que Rodolphe III , dit le Fainéant , fils de Conrad-le- Pacifique. Cependant , son exemple ne fut pas imité par les seigneurs de son royaume qui , presque partout , rançonnaient sans pitié les gens d'église. Un concile qui eut lieu à Anse, en 995 (1 ) , la deuxième année du règne de Rodolphe III , se plaint de ces hommes inquiets et avides , qui envahissent les biens ecclésiastiques , et qui vont
que celui du comté de Salmoirenc, fait par Bozon , et confirmé, en 894, par l'empereur Louis. Encore saint Hugues n'eut pas connaissance de cet acte, lors de ses démêlés avec l'archevêque de Vienne.
(1) Histoire de la sainte Eglise de Vienne, par Gharvet, p. 268.
Digitizecf by
jusqu'à ruiner des églises par leurs violences.
La féodalité guerrière commençait donc à entrer en lutte avec la féodalité mitrée.
Quand Rodolphe-le-Fainéant eut laissé ses états à l'empereur Conrad , ces deux puissances se trouvèrent en face Tune de l'autre, sans qu'il y eût auprès d'elles un roi qui pût leur servir d'arbitre et de médiateur.
L'empereur Conrad, dont la minorité fut d'ailleurs longue et orageuse , n'y eut qu'une autorité lointaine et nominale , qui n'empêcha pas de sentir la privation d'un souverain particulier dans l'étendue de l'ancien royaume de Bourgogne. Les empereurs Henri III et Henri IV, souvent frappés d'anathèmes pontificaux , y virent leur pouvoir plus d'une fois contesté. Aussi on trouve dans de vieilles chartes de ce temps ces mots significatifs : Déficiente Burgundiœ rege{\ ) , regem expectando (2).
(1) Acte 10 du premier Cartulaire de saint Hugues. Cet acte est de 1057, et par conséquent de beaucoup antérieur à son épiscopat.
(2) Dominum adorando, regem expectando; acte
Cependant, pour protester en quelque sorte de leur souveraineté et en empêcher la prescription , les empereurs voulurent opposer à plusieurs grands vassaux , et entre autres à ceux qui avaient pris le titre de comte de Bourgogne , des recteurs ou gouverneurs, à qui ils déléguèrent leur autorité sur l'ancien royaume de Rodolphe.
C'est à un duc de Zoeringhen qu'ils conférèrent vers le milieu du onzième siècle , ce titre usité sous l'empire romain. Une pareille mesure ne fit qu'augmenter les troubles et l'anarchie, sans rien ajouter à la puissance impériale; peut-être que les empereurs, après qu'ils eurent fait cette nomination , en redoutèrent les conséquences et ne donnèrent pas à leur recteur les moyens de se rendre totalement maître d'un pays dont l'usurpateur Bozon s'était fait un royaume : l'exemple de l'heureuse
13 du premier Cart. de saint Hugues. Ces paroles prouvent que l'évêque Arlhaud , de qui est cet acte et qui vécut jusqu'en 1060, ne reconnaissait pas l'autorité de l'empereur Henri ÏV, dans son diocèse de Grenoble.
PRÉFACK.
ambition de ce seigneur pouvait les tenir en méfiance. Quoi qu'il en soit, après avoir succédé à la vaine dignité que lui avaient transmise ses pères , Berthold , duc de Zoeringhen, voyant qu'il ne pourrait jamais acquérir quelque autorité réelle en Bourgogne , vendit à Guigues , dauphin en 1 1 55 , avec le consentement de l'empereur Frédéric , tous les droits qu'il pouvait avoir sur la province de Viennois.
D'un autre côté , pour faire encore acte de souveraineté dans leur province de Bourgogne , les empereurs conférèrent souvent des titres féodaux et impériaux à des seigneurs établis héréditairement dans le pays(1 ), ainsi qu'aux archevêques etévêques,
(1) Les sires de Vienne ou seigneurs du Viennois prétendaient descendre des rois de Bourgogne par Gcrberge, fille du roi Conrad. Le premier qui porta le titre de comte fut Othe-Guillaume; il s'établit dans le Méconnais ou dans la Haute-Bourgogne, après avoir été adopté par le duc Henri de Bourgogne, second mari de sa mère et petit-fils de Hugues-le-Grand , comte de Paris. Beynard, son fils, prit le nom de Màcon et de Bourgogne; le fils de Reynard fut
à qui ils reconnurent une autorité temporelle dans leurs diocèses , sous la réserve de Thommage , en qualité de grands vassaux de l'empire.
Cette position singulière de l'ancien royaume de Bourgogne, laquelle n'a jamais été bien caractérisée par les historiens et les publicistes , peut jeter un grand jour sur les origines du Dauphiné et servir à expliquer ce qu'il y eut de particulier dans le régime féodal de cette province.
Dans les autres portions de la France , en Flandre , en Champagne , en Aquitaine , etc. , il y avait un seul comte ou un seul duc qui
Guillaume, surnommé Tête-Hardie, qui fut le père du comte Etienne et de Guy, d'abord archevêque devienne, puis pape, sous le nom de Calixte II, ainsi que nous le verrons dans la vie de saint Hugues.
Il ne parait pas que ces comtes aient eu jamais une grande puissance ni une juridiction bien étendue.
Il y avait encore des ducs de Bourgogne descendant du duc Robert , fils ainé de Robert, roi de France ; ils n'occupaient que le nord de la Bourgogne , qui fut séparé de l'empire, tandis que le midi y resta attaché.
Le midi de la Bourgogne s'appela comté, et le nord prit le nom de duché.
avait acquis l'autorité prépondérante, et de qui tous les autres seigneurs relevaient ; il était, dans la grande chaîne féodale, Panneau qui rattachait à la royauté les vassaux inférieurs, soit laïques, soit ecclésiastiques. Au moment du démembrement de l'ancienne Bourgogne , nous ne voyons rien de semblable dans la partie de ce royaume où se forma plus tard le Dauphiné : aucun seigneur n'y avait une autorité prépondérante et reconnue. Une foule de prélats, de comtes , de possesseurs de fiefs, prétendaient tous relever immédiatement de l'empereur, et par ce moyen, restant indépendants les uns des autres , ils se procuraient des suzerainetés de fait à la faveur de la faiblesse du pouvoir impérial.
De cet état de choses il résulta que beaucoup d'hommes libres purent échapper au servage , et que beaucoup de terres purent rester franches ou de franc-alleu. Le peu d'étendue de juridiction des suzerains ou vassaux immédiats ne leur permit pas les abus de pouvoir , et chacun d'eux se croyait obligé à des ménagements envers les petits propriétaires et les hommes libres , tandis
qu'au contraire , dans le reste de la France , les comtes et ducs avaient réduit à Tétat de serfs presque tous les hommes libres non possesseurs de fiefs, et avaient joint à leurs domaines ou asservi à des tributs et droits féodaux les petites terres isolées appartenant à des propriétaires peu puissants.
Aussi la présomption légale en Dauphiné, sauf preuve contraire (1 ) , était que toutes les terres étaient franches et tous les hxvbitants libres (2). La maxime fameuse nulle terre sans seigneur n'était pas reçue dans cette province , et on n'aurait pas pu lui appliquer la première partie de cet axiome de Chantereau-Lefevre , si juste par rapport à la France en général : Les fiefs y ont asservi les hommes libres et mis en liberté les esclaves.
Outre les vassaux (3) , arrière-vassaux ,
(1) La présomption juris et de jure, comme disent les jurisconsultes.
(2) Gui-Pape, question 307, et Salvaing de Roissieu, Traité des Fiefs ; passim.
(3) Il y avait deux sortes de vassalité, la réelle et
taillables(1)et main-moi tables (2) , il y avait donc en Dauphiné deux classes d'hommes que Ton ne trouvait pas communément dans les autres provinces de France. Les uns étaient francs comme étant de race de gens libres et propriétaires de terres allodiales : ceux-là ne devaient ni cens ni hommage au seigneur du territoire (3), mais un simple serment de fidélité. Les autres étaient ceux qui ne prêtaient pas foi et hommage, quoique soumis à des cens ou services.
la personnelle, c'est-à-dire celle qui avait pour cause la tradition des fonds , et celle où Ton n'avait pour motif que de se procurer un protecteur.
(1) Il y avait aussi deux sortes de taillables: les ta il labiés à miséricorde et les taillables dans certains cas seulement. S'ils mouraient sans enfants naturels ou légitimes, les seigneurs recueillaient leurs successions de plein droit ; lorsque des taillables sortaient de la terre de leurs seigneurs et allaient s'établir dans celle d'un autre , le seigneur suivait ses hommes.
(2) Les mains-mortables vivaient libres et mouraient serfs ; ils ne pouvaient pas disposer de leurs biens dont le seigneur était l'héritier de droit.
(3) Gui-Pape, ibidem. — Quand le dauphin André,
Ces deux classes d'hommes étaient particulièrement protégées par les archevêques et évêques, ainsi que par les abbés des monastères. (Test parmi eux que se recrutait surtout la haute cléricature , qui avait la plus grande influence dans Télection des prélats ; et quand un seigneur recherchait
après l'inondation de 1219, organisa avec soin sa justice , et choisit avec discernement ceux qui devaient la rendre en son nom, beaucoup d'hommes libres, quoique résidant sur les terres des divers seigneurs, préférèrent à leurs juridictions particulières la juridiction delphinale et renoncèrent à leurs franchises pour jouir du bénéfice de la justice du prince. Quoiqu'en ait dit M. de Valbonnays , ce ne fut point une iniquité de la part du dauphin André d'accueillir de semblables réclamations.Puisque ces hommes n'étaient dans la dépendance d'aucun seigneur, ils purent bien échanger leurs franchises contre la protection de qui bon leur semblait. On les appela hommes delphinaux, et pour protéger l'exécution de ce contrat contre les empiétements de juridiction et de pouvoir des seigneurs sur les terres desquels ils se trouvaient, les dauphins préposaient des officiers nommes gardiœ ou sauvegardes. Voir Valbonnays, tome 1 er , p. 7, édit. de 1722.
l'épiscopat pour un membre de sa famille , il avait soin de les ménager pour obtenir leurs suffrages.
La haute puissance du clergé , dans l'ancien royaume de bourgogne , fut favorable à la conservation de cette classe d'hommes libres, qui fixa principalement sa résidence dans les grandes cités épiscopales ou dans les petites villes qui s'élevaient à l'entour des monastères. Ainsi , on put y voir les Francs ou Bourguignons libres, mais non possesseurs de fiefs , s'y allier aux anciennes familles curiales et sénatoriales des Gaulois, et y former le noyau de ce qu'on appela plus tard la haute bourgeoisie; tandis que les collèges des artisans, fondés par Septime Sévère , reprenant une nouvelle vie sous les ailes de la religion , donnaient de temps en temps accès dans leur sein aux serfs affranchis des seigneurs , et, sous le nom de corporations d'arts et métiers , concouraient d'une manière plus ou moins directe à la nomination des échevins ou consuls et des autres magistrats municipaux.
On voit dans les chartes et registres de
Vienne et de Grenoble , que ces libertés municipales n'ont jamais entièrement cessé d'y exister. Si les évêques avaient le droit de publier des règlements municipaux, les citoyens avaient celui de les accepter ou de les refuser par l'organe de leurs magistrats réunis en corps politique; ils délibéraient sur leurs intérêts et se taxaient pour les dépenses publiques ; ils défendaient quelquefois avec un courage opiniâtre les faibles restes de leurs antiques franchises. Un esprit d'indépendance animait tous les habitants de ces anciens municipes, devenus villes épiscopales; ils combattaient avec persévérance les tentatives d'empiétement sans cesse renouvelées par les comtes et hauts barons du voisinage ; et pour se soustraire aux hommages , tributs ou services que ces seigneurs voulaient leur imposer , ils se courbaient avec empressement sous le sceptre paternel de l'église. Alors, au lieu de cette obéissance qui humilie quand la force l'impose , ils pratiquaient une soumission que la foi pouvait ennoblir et la piété sanctifier.
La garde des clefs de la ville était confiée aux évêques ; ils avaient aussi des droits de diverses sortes , tels que des préférences sur les marchés, les banalités des fours et des moulins, les péages, la leyde (1), etc. La justice se rendait en leur nom; ils pouvaient faire la guerre comme les autres seigneurs ) et malheureusement plus d'un prélat de ce temps abusa de ce droit funeste, si peu en harmonie avec un ministère de paix et de charité.
Or, comme les hommes libres et les artisans ne rencontraient de repos et de protection qu'à l'ombre des églises , ils s'efforçaient de maintenir ces prérogatives du haut clergé , comme les remparts de leurs propres privilèges. Souvent c'était de leurs rangs que sortaient les évéques et les cha-
(1) La leyde était un impôt sur le commerce des grains. Saint Hugues en diminua la rigueur, et racheta une portion de son droit de leyde à des seigneurs à qui ce droit était inféodé ; il prévint par là les rapines et les exactions auxquelles donnait lieu une inféodation tombée entre les mains de petits tyrans féodaux. (Voir l'acte XXXT du deuxième cartulaire. )
noines. Tout citoyen , en entrant dans le sacerdoce , pouvait , grâces à l'élection , aspirer au camail ou à la mître. Quelquefois même des hommes renommés par leur savoir et par leurs vertus, quoique laïques, étaient élevés à l'épiscopat par d'unanimes suffrages; c'était une sorte de magistrature tribunitienne et populaire. Ainsi que plusieurs publicistes l'ont remarqué, « elle » avait remplacé celle des défenseurs , de- » fensores , tombée en désuétude après l'é- » tablissement des Barbares dans les Gaules.
» Elle avait pour mission de défendre les » opprimés , de protéger les faibles et de » s'opposer à tous les abus de pouvoir. >»
Aussi, tous les habitants des villes étaient intéressés à ce que l'autorité de l'évêque se conservât intacte et puissante, car leurs libertés diminuaient à chaque conquête faite par les seigneurs sur cette autorité tutélaire.
Les querelles du pontificat et de l'empire, qui prirent tant de développement sous les papes Alexandre II et Grégoire VII , furent encore assez favorables dans le midi de
l'ancienne Bourgogne à l'autorité temporel le des évêques. Les empereurs, dont le trône était sans cesse ébranlé par les excommunications et des révoltes, furent souvent obligés de s'abaisser humblement devant le Saint-Siège ; et pendant que cette suprématie de la tiare sur les couronnes était ainsi hautement proclamée , le pouvoir des évêques acquérait dans la même proportion une sorte de supériorité morale sur celui des barons. Les seigneurs féodaux de la Bourgogne , qui , pour se débarrasser du joug des empereurs , avaient , de concert avec les prélats, pris parti pour la papauté, s'aperçurent trop tard de la faute qu'ils avaient faite, et cherchèrent à détruire par la force l'influence populaire de leurs dangereux rivaux. Nous en verrons plus d'un exemple dans le cours de cet ouvrage.
Au reste , cet immense accroissement de puissance et de richesse dans le haut clergé produisit un déplorable effet sur la plupart de ses membres : il introduisit parmi eux une effrayante corruption. Vers la fin du onzième siècle, un double danger semblait
menacer l'église catholique. D'un côté , c'étaient la guerre acharnée que lui avait déclarée Henri IV, les efforts de ce prince pour créer un schisme, ses tentatives de persécution contre la papauté et l'épiscopat orthodoxe; d'un autre côté, c'étaient les mauvaises mœurs, la barbarie, l'ignorance du clergé séculier , ennemis domestiques bien plus funestes encore. Cette contagion commençait à se répandre dans beaucoup de monastères , et quelques-uns d'entre eux gardaient seuls encore le précieux dépôt de la piété et du savoir des premiers temps, quand Grégoire VII parut, chargé par la providence d'une grande mission réformatrice, à laquelle il ne faillit pas.
Dans le même temps , au milieu d'une foule de chapitres corrompus, d'évêques simoniaques et sacrilèges , il s'éleva quelques prélats qui , par leur sainteté , leur force d'ame et leur génie, secondèrent admirablement les plans régénérateurs du chef de l'église.
De ce nombre fut saint Hugues , dont j'ai entrepris d'écrire l'histoire.
Il me reste maintenant à indiquer les matériaux qui m'ont servi à composer cet ouvrage.
En compulsant le volumineux recueil des Bollandistes , on trouve une vie de saint Hugues, qui fut écrite en latin dans le douzième siècle par le chartreux Guigues , sur Tordre du pape Innocent II. Ce religieux , qui fut le contemporain et l'ami de notre saint prélat, Ta peint principalement du point de vue pieux et ascétique. Il y a dans cet ouvrage des détails de caractère et de mœurs privées qui sont fort curieux et que rien ne saurait remplacer. Le style en est un peu barbare , et pourtant il ne manque ni de feu , ni d'énergie : il se teint souvent avec bonheur d'une couleur fortement mystique , empruntée aux livres saints.
Mais l'intérêt religieux qui domine dans cette biographie en exclut presque complètement l'intérêt historique. On y rencontre à peine une légère mention des événements politiques dans lesquels Hugues fut appelé à jouer malgré lui un rôle si important. Soit que le solitaire de la chartreuse eût une trop
grande indifférence pour les agitations du monde, auxquelles l'avait soustrait la paix du désert , soit qu'il fût dans la nécessité de voiler une partie de la vérité (1) par ménagement pour les puissances de son temps , il n'a dessiné son héros que de profil , et n'a donné sur sa vie que des notions tout à fait insuffisantes. J'ai donc tâché de compléter cette biographie par des documents puisés dans des chroniques ou histoires inédites du Dauphiné, dans des annales manuscrites de Tordre des chartreux et enfin dans des actes ou cartulaires que saint Hugues et ses successeurs ont recueillis , et qui existent encore à l'évêché de Grenoble (2).
Ces divers manuscrits ont été inconnus à Godescard , comme on peut le voir en tête
(1) Il dit, en parlant de l'ex communication lancée par saint Hugues contre le comte d'Albon : Ut plura taceamus ; il fait assez entendre par là qu'il croyait ne pouvoir pas tout révéler.
(2) Le père général de la Grande-Chartreuse a eu la bonté de mettre à ma disposition tous ses manuscrits, qui m'ont été aussi très-utiles pour la vie de Hugues II.
de sa biographie de saint Hugues , où il cite les sources qui lui ont servi à la composer.
Aussi, il ne fait dans cet ouvrage qu'abréger les Bollandistes, qui ne parlent pas de ce qu'il y a de plus intéressant dans la vie de ce grand saint : de ses luttes avec le comte d'Albon et l'archevêque de Vienne , non plus que des détails de son administration temporelle à Grenoble. De cette manière , en ajoutant quelques traits à la physionomie du grand saint, j'ai pu peindre le grand homme sous toutes ses faces ; enfin , j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour élever en l'honneur du plus illustre de nos évêques un monument national , où fussent consignés tous les faits remarquables de sa vie.
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VIE
DE SAINT HUGUES