‹ Vie de Saint Hughes, évêque de GrenobleChapitre 72 sur 108 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

duit dans le monde par cette grande transaction entre l'empire et le Saint-Siège. Les droits réciproques des uns et des autres furent mieux définis et mieux respectés de part et d'autre. Il y eut enfin quelque repos pour les peuples , que ces discordes intestines , multipliées sur tous les points , déchiraient bien plus douloureusement que ne l'auraient fait des guerres extérieures et lointaines.

Administration temporelle de saint Hugues. Embellissements et améliorations dont Grenoble lui est redevable. Des bâtisseurs d'églises et pontistes du moyen âge. Antiquités ecclésiastiques de Grenoble. Hachât du droit de leyde. Arbitrage de saint Hugues.

Nîsi Dominus aedificaverit domum , in vanum laboraverunt qui acdificant eam.

Nisi Dominus custodierit civitatem, frustra vigilat qui custodit eam.

Saint Hugues avait pacifié son diocèse avant même que Calixte II n'eût pacifié l'église. Cependant il faut reconnaître qu'il dut peut-être en partie la tranquillité dont il continua de jouir à l'influence salutaire que produisirent sur l'Europe chrétienne les sages concessions que s'étaient faites le pape et l'empereur pour conclure un traité définitif. Le bref protecteur que l'évêque de Grenoble avait obtenu de Rome contribua aussi à lui conserver le respect du comte

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d'Albon et des seigneurs du Graisivaudan , tant était grande, à cette époque appelée barbare, la puissance d'une sauve-garde qui consistait dans quelques lignes d'écriture et dans le sceau d'un vieillard.

Saint Hugues put alors résider à Grenoble sans discontinuation et sans trouble, et s'occuper comme administrateur du bonheur de ses sujets , comme évêque de la sanctification de ses ouailles. C'est alors , suivant toute apparence , qu'il fonda ou perfectionna plusieurs établissements utiles dans sa ville épiscopale.

On a fait au clergé, dans le dernier siècle, l'absurde reproche d'être l'ennemi des lumières, des lettres et des arts : ces accusations sont aujourd'hui à peu près réduites à leur juste valeur; mais quelques personnes sont encore imbues du préjugé que le clergé et le christianisme luimême ne sont pas et n'ont jamais été favorables aux développements de l'industrie.

Laissons à la haute expérience et à la science élevée de M. de Villeneuve (1 ) , à la profondeur et à la puissante logique de M. de Coux (2), le

(1) M. de Villeneuve-Bargcmont, ancien préfet de la restauration , est l'auteur d'un des ouvrages les plus remarquables de ce siècle , intitulé : Du paupérisme, ou Économie politique chrétienne.

(2) M. de Coux, professeur à l'université de Louvain , y

soin de prouver que notre religion est un auxiliaire nécessaire à tous les perfectionnements sociaux. Quant à nous , contentons-nous d'exposer ici un des faits nombreux que l'histoire du moyen âge nous fournit à l'appui de cette thèse , que le clergé fit faire à cette époque de grands pas dans la science administrative (1 ) , qui n'est autre chose que l'économie politique mise en pratique dans ce qu'elle a de vraiment applicable à la société.

Pendant que les seigneurs féodaux n'élevaient d'autres monuments que des châteaux et des places fortes , pendant qu'ils entravaient l'industrie en tyrannisant les artisans des villes et en rançonnant sans pitié les marchands qui passaient dans les campagnes , les évêques proté-

fait un cours d'économie sociale, dont nous ayons vu quelques extraits dans divers journaux, et notamment dans r Université catholique .11 restaure ou plutôt il crée avec bonheur la science qu'il professe.

(1) L'abbé Suger, prieur du monastère de Saint-Denis, gouverna la France avec la plus haute sagesse. Il fut le conseil de Louis-le-Gros, appelé Je grand affranebisseur des communes , et le régent du royaume pendant la croisade de Louis VII. Ce fut un des plus illustres ministres de notre monarchie. — Calixtc II et d'autres papes du même temps se montrèrent plus habiles administrateurs dans le gouvernement de l'église , que les rois leurs contemporains dans le gouvernement de leurs états.

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geaient les marchands et les ouvriers en les réunissant en corporations; et non-seulement ils faisaient bâtir des églises et des monastères , mais ils présidaient encore à toutes les constructions qui pouvaient contribuer à la commodité du plus grand nombre des habitants , à rembellissement de leurs villes , et au soulagement de toutes les souffrances.

C'est ainsi que saint Hugues , après avoir fait rendre à son peuple les privilèges queGuiguesIII leur avait confisqués pendant quelque temps , parvint à faire exécuter beaucoup d'ouvrages d'art, dont futilité, sous le rapport même purement administratif, ne saurait être contestée.

Jusqu'au temps de l'épiscopat de sain t Hugues, le faubourg de Saint-Laurent, où quelques auteurs ont placé l'ancien Cttlaro , et où l'évêque Humbert avait fondé un monastère et une église , ne communiquait que par des barques avec la ville principale située sur la rive gauche de l'Isère.

Tant qu'on fut exposé aux invasions des barbares , on ne se soucia pas de créer des communications qui auraient eu pour résultat de rendre les moyens de défense plus difficiles. Mais quand les Hongres eurent été anéantis , les Sarrasins refoulés vers le midi , les Normands incorporés à la nation française , on vit cesser enfin les grandes migrations de peuples et les ravages

qu'elles entraînaient à leur suite. Alors , malgré les brigandages partiels des seigneurs , la social bilité reprit pour ainsi dire son cours : on chercha moins à s'isoler et à s'entourer d'infranchissables barrières.

Le commerce , qui déjà avait relevé la téte avant les croisades , dut à ce grand événement une forte impulsion et un puissant essor. Il réclama alors, au moins dans les villes, des accès plus faciles et plus multipliés. Saint Hugues alla donc au-devant des désirsde ses concitoyens et des besoins nouveaux du temps où il vivait , en formant l'entreprise d'établir un pont entre Saint-Laurent et Grenoble. Privé, pendant une partie de sa vie , de ses revenus ecclésiastiques et territoriaux , employant ensuite ceux qu'il avait recouvrés à réparer ses églises , son palais épiscopal , ses manoirs ruraux , à dédommager les membres de son clergé de tout ce qu'ils avaient souffert pour sa cause, à indemniser son peuple des taxes onéreuses qu'avait créées le comte d'Albon , resté seul seigneur de Grenoble pendant plusieurs années, comment notre grand évêque put-il encore subvenir à tant de dépenses d'administration civile? Comment put-il achever la construction d'un grand pont de pierres qui de deux villes n'en faisait plus qu'une seule? Comment créa-t-il encore d'autres édifices pour des établissements de charité, ainsi que nous le

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verrons tout à l'heure? Certes , il n'avait alors aucune des ressources que la civilisation moderne met à la disposition des maires et des préfets de nos jours. — Ce singulier phénomène a dû fixer notre attention et devenir l'objet de nos recherches ; nous n'avons pu en trouver l'explication que dans l'esprit religieux de ces temps reculés. C'était un puissant levier pour qui savait le mettre en œuvre. A cette époque , la foi , suivant la parole de l'Evangile, transportait réellement les montagnes , car elle transformait leurs flancs de marbre et de granit en cathédrales gothiques , masses grandioses où son génie inspirateur éclatait de toutes parts, véritables poèmes épiques en pierres , comme l'a dit un écrivain moderne ; et quand nous disons que la foi opérait ces merveilles , nous nous servons d'expressions littéralement exactes , ainsi que nous allons le démontrer.

Au temps des croisades , tous les fidèles , même ceux qu'animait une piété ardente et sincère , n'allèrent pas au-delà des mers et ne prirent pas part à la conquête du tombeau de Jésus-Christ ; mais soit pour se racheter aux yeux de l'opinion de leur pacifique inertie , soit pour satisfaire aux désirs de leur conscience , qui , stimulée par l'enthousiasme général, leur reprochait de ne rien faire pour Dieu , tandis que tant d'autres allaient se dévouer au martyre

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