‹ Vie de Saint Hughes, évêque de GrenobleChapitre 78 sur 108 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Le goxit commençait alors à se perfectionner ; le dixième siècle , cette espèce de nuit passagère où s'éclipsèrent presque entièrement les lettres et les arts avait fait place à celui que les croisades devaient illustrer , et dont l'aurore commençait à dissiper les nuages de la barbarie. L'église de saint Laurent fut probablement construite par ces ouvriers lombards qui , à cette époque , commençaient à se répandre dans le midi de la France. Cette église était bâtie à deux étages ; le plus élevé était consacré à la réunion des fidèles ; l'étage souterrain servait aux assemblées particulières des religieux. Dans le bâtiment supérieur , on remarque extérieurement (1 ) une rotonde d'environ trente pieds avec trois fenêtres cintrées; elle est construite en pierres blanches , avec un entablement en briques. Le bâtiment souterrain (2) est en forme de croix et orné de dix-huit colonnettes , d'un assez bon travail.

L'ensemble de cet édifice et les ornements

(1) Intérieurement tous les ornements ont été détruits , ou bien se trouvent masqués par le boisage du chœur de l'église actuelle de Saint-Laurent.

(2) Voir la lithographie qui représente ce souterrain , dans Y Album du Dauphinc , première année , et la description qu'en fait M. Pilot, dont je n'adopte pas l'opinion relativement au caractère romain et à l'antiquité qu'il attribue à cet édifice.

qui le décorent se rapportent à ce style architectural qui servit de transition entre le bysantin et le gothique. Il est difficile de juger dans ce moment si les proportions en sont exactes et si les détails sont bien coordonnés. L'entrée ressemble à celle d'une cave abandonnée , et le pavé de la nef est recouvert de plusieurs pieds de sable depuis les dernières inondations de Tlsère , de façon qu'on ne voit guères que les chapiteaux des colonnes, et qu'il faut en quelque sorte ramper sous les voûtes de ce monument , quand on se décide, pour le visiter , à affronter tous les obstacles. 11 serait digne de l'autorité religieuse , à qui appartient la jouissance de ce précieux chef-d'œuvre du moyen âge, de donner plus de soins à sa conservation (1).

Un acte conservé par saint Hugues nous apprend qu'il y avait encore anciennement une église sous le vocable de Saint-Pierre , hors la porte Traîne , près des murs de la ville. Infra civitatem et extertus uhi est ecclesia Sancti- Petri (2). Une portion de la dîme du territoire

(l) Nous espérons que nos plaintes d'artiste arriveront jusqu'aux pieds du vénérable pontife qui gouverne ce diocèse, et que son goût éclairé fera cesser une négligence qu'il ne pourra plus excuser quand il l'aura connue.

(a) Deuxième cartulaire , act. 29.

de Grenoble appartenait à cette église , qui était desservie par des chanoines de Saint-Martinde-Miséré.

Enfin ce même chapitre de Saint-Martin-de- Miséré avait encore deux autres églises dans l'intérieur de la ville , Tune sous le vocable de Saint-Jean-de-Porta , de porta Trivoria sicut permit via vêtus ad Sanctum-Joannem (1 ) ; l'autre sous le vocable de Saint-André , tout près de Saint-Jean. La cathédrale était la seule église paroissiale de la ville.

Le palais épiscopai était bâti en grosses briques; les murs en étaient très-épais, et il s'étendait depuis l'église Saint-Vincent jusqu'aux deux tours qui flanquaient la porte romaine.

Les prisons épiscopales étaient dans la tour qui faisait l'angle de la rue Chenoise. Ces bâtiments avaient plutôt l'air d'une forteresse que d'un palais. Les vieilles tours qui en commandaient l'entrée ont été démolies au mois de février 1 803.

Les chanoines logeaient dans les cloîtres obscurs qui régnaient autour de l'église et qui étaient bâtis en partie sur les anciens murs de la ville.

Le cimetière public était , dans le principe , hors de la porte romaine , derrière l'église de Saint-Vincent. Lorsque , dans la suite , les lois

(1) Deuxième cartulaire , art. 39.

qui défendaient les inhumations dans l'enceinte des villes furent tombées en désuétude, le cimetière fut placé (1) sur le devant de l'église ; il était clos d'un mur , et contre ce mur étaient adossées de petites baraques , dont le chapitre disposait en faveur de pauvres artisans. Ces misérables demeures , rangées le long des tombeaux , aux pieds d'un château fort et d'une église , semblaient être une représentation vivante du moyen âge tout entier.

Il y avait encore , très-anciennement , une espèce de cimetière supplémentaire près de la montée de Chalemont , autour d'une chapelle , sous le vocable du Purgatoire , dépendant de la cathédrale. Des actes du quatorzième siècle donnent les ruines de cette chapelle pour confins. Diverses inscriptions tumulaires y ont été trouvées. Il était naturel de désirer d'être inhumé près d'une église spécialement consacrée aux prières pour les morts.

On nous pardonnera cette courte digression sur l'état monumental de Grenoble au temps de saint Hugues. Nous ne devons pas finir ce chapitre , principalement destiné au tableau de l'administration temporelle de ce grand évêque, sans dire quelque chose du droit de leyde qu'il

(1) Manuscrit de l'abbé Barthélémy sur l'histoire de Grenoble.

uigm

avait sur le marché de Grenoble en qualité de prince ou seigneur de cette ville, et de quelques arbitrages par lesquels il étendit au-delà de son diocèse son renom de grand justicier.

Le droit de leyde était un impôt aussi gênant pour le commerce du blé que peut l'être aujourd'hui celui des droits réunis pour le commerce du vin. Avait-il eu son principe dans le despotisme de la conquête , ou bien était-ce une contribution volontairement accordée par les Grenoblois à leur évêque , pour subvenir aux dépenses qu'il serait obligé de faire comme leur défenseur politique et leur premier magistrat ? L'obscurité historique la plus profonde enveloppe l'origine de cette redevance. Quoi qu'il en soit , la plus grande partie de la leyde appartenait à l'évêque de Grenoble , et le reste au sire de Corenc. Saint Hugues avait inféodé la portion de ce droit qu'il possédait à deux seigneurs, Dodon et Guigues , frères. La perception de la leyde pouvait donner lieu aux abus les plus criants. Pendant les troubles que suscitèrent les violences du comte d'Albon contre le clergé de Grenoble et contre son vénérable chef , Dodon et Guigues commirent toutes sortes d'exactions et de violences dans l'exercice du droit de leyde. Us augmentèrent le droit proportionnel , et usèrent de force pour faire reconnaître cette augmentation. Quand saint

VIE DE SAINT HUGUES

Hugues fut de retour de son long exil , on lui dénonça ces abus et il résolut de les faire cesser. En conséquence , il racheta la portion du droit de leyde qu'il avait autrefois aliénée au prix de cent quatorze sols d'argent ; il fit aussi l'acquisition , au prix de cinq sols , du droit de leyde (1 ) que le sire de Corenc avait pendant quatre jours de Tannée. D'après le prix que nous venons de mentionner , il fut convenu que Dodon et son frère Guigues remettaient à saint Hugues tous les droits qu'ils avaient sur le marché de Grenoble , et semblablement , est-il ajouté dans l'acte , ils ont abandonné toute la rapine et violence qu'ils avaient accoutumé de faire audit marché (2).

Or , à cette époque , deux setiers de blé se payaient , prix moyen , trois sols d'argent. Le prix donné par saint Hugues ne représentait donc alors guères plus de quatre-vingts setiers de blé , et cette somme paraît modique. Mais le droit lui-même était alors de très-peu de valeur. Grenoble avait une population peu considérable ; presque tous les habitants de la ville

(1) Outre l'impôt en blé, saint Hugues acquit aussi la sixième partie des langues de bœuf dont la chair était exposée en vente.

(S) Simililer dimiserunt omnem rapinam et violentiam , quam in mercato faeere solebant.

Page 1