CHAPITRE XII
avait semblé rendre étranger h tout ce qui se passait sur la terre , eut ainsi connaissance de ses injustices privées ; il lui répondit qu'il n'avait encore perçu aucune portion de la taxe qu'il avait en effet mise sur ses serfs , et qu'il la supprimerait sur-le-champ , pour éviter la juste colère de Dieu , qu'il avait cru entendre parler lui-même par l'intermédiaire de son digne ministre.
Hugues mourut en 1132 , le 4" avril, qui était le vendredi avant les Rameaux. Il était âgé de quatre-vingts ans ; il en avait passé cioquante-deux dans l'épiscopat (1 ).
Il ne manqua à saint Hugues pour avoir une plus grande renommée historique que de pouvoir montrer son talent et ses vertus dans une sphère moins étroite. S'il avait été placé sur la chaire de saint Pierre , il y aurait déployé ce génie administratif , cette sagesse de vues , cette ardeur infatigable pour soutenir le bon droit et poursuivre l'injustice , et en même temps cet esprit de prudence et de conciliation qui le distinguèrent à un si haut degré dans île gouvernement de son dipcèse. Il aurait défendu
(1) Cet épiscopat est un des plus longs que Ton puisse signaler dans l'histoire. Cependant nous verrons dans la liste des évéques de Grenoble, que celui de Jean de ôassenage dura peut-être plus iong-teaips encore. j
262 VIE DE SAINT HUGUES
les peuples de l'Europe, presque partout opprimés, contre tous ces suzerains subalternes qui décoraient leurs brigandages du nom de prouesses guerrières , et leurs exactions des noms dérisoires de chartes et de libertés. Il aurait soutenu les droits de la tiare sans empiéter sur ceux des couronnes. Enfin toutes ses éminentes qualités auraient été placées sur un magnifique piédestal , où elles eussent été l'objet des regards et de l'admiration du monde.
Ses vertus chrétiennes , d'une espèce rare et singulière , auraient été aussi mieux connues et mieux appréciées. On aurait remarqué que la nature l'avait fait doux , sensible , ami de la paix et de la retraite , et que le sentiment du devoir lui donna de l'énergie , de la force et de l'activité. Or , pour un caractère de cette espèce , il est bien plus difficile d'arriver à la fermeté, que pour un caractère violent et énergique de parvenir au calme et à la mansuétude. Il semble que les ames fortement trempées peuvent trouver dans elles-mêmes de quoi résister à leurs propres excès , tandis que celles qui sont douces jusqu'à la mollesse ne savent où se prendre pour se donner du ressort. Mais les transformations les plus diverses sont également faciles au pouvoir de la grâce , et par la force de leur volonté , aidée du secours d'enhaut , les saints ont su atteindre aux perfections