CHAPITRE IL
Saint Bernard écrit à saint Hugues pour le fortifier dans ses bonnes résolutions et pour le soutenir contre les tentations qui pourraient lui arriver.
Saint Bernard ayant été informé de l'ardeur avec laquelle ce jeune novice courait dans le chemin de la croix , il en eut beaucoup de joie , et désirant l'animer encore davantage au service de Jésus-Christ , prévenir les chutes qui lui pourraient arriver , et le fortifier contre les efforts du diable , il lui écrivit une lettre que nous avons cru devoir ici rapporter.
Lettre de saint Bernard à saint Hugues.
« A son très-cher fils en J.-C. Hugues, qui est » devenu en lui une nouvelle créature , Bernard , » nommé abbé de Clairvaux ; il lui souhaite la grâce » de se fortifier au Seigneur.
» J'ai appris avec une extrême joie et avec une conn solation tout-à-fait sensible , la grâce que Dieu » vous a faite de vous attirer à lui. Car pourquoi les » hommes ne s'en réjouiraient-ils pas sur la région » puisque les anges s'en réjouissent dans la terre , » des bienheureux ? Ce jour est véritablement dans » le ciel un jour de féte et d'allégresse ; on y chante à » la gloire de Dieu des cantiques d'actions de grâces ;
VIE DE SAINT HUGUES
D et le sujet de ces cantiques, c'est qu'un jeune homme 9 de grande naissance a surmonté l'esprit de malice , » a méprisé le siècle , a abandonné son corps aux traj» vaux de la pénitence , l'a exposé à la mort , a re- » noncé aux affections de ses parents , et s'est élevé , » avec autant de facilité que s'il eût eu des ailes , aud dessus des pièges que lui tendaient le monde et tous d les avantages du monde.
» 0 mon cher fils ! d'où vous est venue une telle d sagesse ? car nous n'en avons point vu de pa- » reille dans les habitants de Babylone , qui sont assez d insensés pour vouloir bien être riches en ce siècle , d et tomber ensuite dans les filets du diable. Certes , » la sagesse de notre cher Hugues n'est point de la » terre , mais elle vient du ciel. Je vous loue , ô mon » Dieu I et je vous rends grâce de ce que vous l'avez » cachée aux sages pour la découvrir à ce jeune d homme.
» Et vous , mon fils , ne soyez pas ingrat à la misé- » ricorde de votre rédempteur , et dépouillez-vous » de toutes les inclinations de la jeunesse. Soyez » comme un petit enfant , non pas sans esprit et sans d sagesse , mais sans malice. Ne vous épouvantez pas o à la vue de l'austérité de l'ordre que vous embras- » sez , et que la cousidération de la tendresse et de » la délicatesse de voire âge ne vous jette pas dans © le découragement. Ressouvenez -vous que comme » plus les chardons sont rudes , plus ils rendent les d draps doux et beaux , de même plus la vie est auso tère , plus elle purifie la conscience , et plus elle » lui donne d'éclat et de beauté aux yeux de J.-C. Ce d sera lui-même qui vous rendra son joug léger et d agréable par l'onction de sa grâce et par la douceur » qu'il vous fera trouver au milieu des plus grandes
ABBÉ DE LÊONCEL
» austérités et des pénitences les plus rigoureuses.
» Si vous vous trouvez attaqué par les pointes et » les aiguillons de la tentation , élevez les yeux vers » Jésus attaché à la croix , et sucez les mamelles qu'il dvous présente pleines d'un lait tout divin pour » nourrir votre ame et la rendre invulnérable à tous » les traits de vos ennemis. Il sera pour vous une » mère pleine de tendresse , et il vous considérera » comme son fils ; en sorte que lorsque vous serez o crucifié avec lui , les clous qui tiendront vos pieds » et vos mains attachés à la croix ne pourront pas » venir jusqu'à vous , qu'ils ne passent auparavant » par les pieds et par les mains de votre Sauveur.
» Mais il faut que vous sachiez que l'homme a » pour ennemis ceux de sa propre maison. Ce sont » ces personnes qui ne vous aiment pas , mais qui ne » cherchent que leur satisfaction en voulant vous d attirer à eux. Car s'ils vous aimaient véritablement » ils se réjouiraient de vous voir vous consacrer au » service de J.-C.
d Ne prêtez point l'oreille à ceux qui voudraient » vous persuader que vous vous êtes trop hâté de » quitter le monde , et que vous deviez attendre à le a faire que vous fussiez plus avancé en âge. Mais » croyez celui qui vous assure qu'il est bien à l'homme » de porter le joug du Seigneur dès sa jeunesse et de » se tenir en repos dans la solitude , parce qu'il s'est o élevé au-dessus de lui-même. Je vous souhaite » toutes sortes de biens. Ayez soin de persévérer dans » vos bonnes résolutions et dans la vie sainte que » vous avez embrassée , parce qu'il n'y a que la per- » sévérance qui soit couronnée et qui remporte la » récompense. »
VIE DE SAINT HUGUES