CHAPITRE X
A la différence, pourtant, de quelques grands réformateurs, dont plusieurs furent même des saints^ Hugues se gardait de prescrire d'une manière générale à ses disciples les austérités exceptionnelles qu'il pouvait s'imposer à luimême. La pratique de toutes les observances lui en avait appris le poids; & loin de faire des lois pour l'aggraver dans la proportion de ce que lui-même pouvait porter, il se montrait attentif à régler d'une manière plus paternelle certains détails des coutumes clunisiennes. Par exemple il ordonne de servir à l'avenir aux jeunes moines une quantité de nourriture égale à celle des moines plus âgés. « Puisqu'ils supportent également le poids du jour & de la « chaleur, dit-il, nul ne saurait trouver mauvais qu'ils reçoi- « vent également le salaire de leur peine. » Jusqu'au moment où Bernard écrivit VOrdo de Cluny, le chambrier distribuait, tous les trois ans des pelisses neuves aux moines. Mais lorsque Udalric à son tour rédigea les Coutumes, nous voyons que cette distribution se faisait tous les deux ans, évidemment d'après un ordre de l'abbé Hugues. Nous avons vu sa réponse au conseil que lui donnait saint Pierre Damien ; & elle prouve chez lui une connaissance pratique de tous les détails de l'observance; car il s'agissait là en apparence d'une chose bien minime, un plat de légumes, qu'on ne servait pas tous les jours, & qu'on eût accommodé à l'huile au lieu de graisse. Mais ce détail se reliait à tout un ensemble de coutumes que l'abbé pratiquait tout le premier. Dans cet ensemble les exercices divers s'enchaînaient si étroitement, qu'au rapport même de saint Pierre Damien, « à peine si « dans les jours les plus longs de l'année, les frères avaient « une demi-heure pour respirer un peu en causant à voix « basse dans le cloître. » Le saint abbé savait qu'une existence ainsi réglée constituait une charge assez lourde ; & il ne voulait en aucune façon y ajouter sans une évidente nécessité.
Tel nous apparaît donc l'abbé Hugues de Cluny, au point de vue de sa propre observance monastique, aimé de tous ses fils, prêchant par la parole & par l'exemple. Mais une
objedion pourrait se présenter à l'esprit du lefteur qui nous a suivi jusqu'ici. A lire le récit de cette vie, ne semble-t-il pas qu'elle se passait en somme beaucoup plus hors du monastère que dans le cloître? Nous voyons le saint abbé à Rome, en Allemagne, en Gascogne, sur tous les points de la France. Il ne passait donc à Cluny que la moindre partie de son temps? Or c'est le contraire qui est vrai; & il est utile de le faire remarquer très positivement, sous peine de se tromper tout à fait sur le caractère du saint, même sur le caradère de ses œuvres ; car à ne le considérer que dans ses rapports avec le monde, on risquerait de ne voir en lui qu'un politique. Depuis le jour où l'éleâion de ses frères lavait porté au siège abbatial^ jusqu'à l'année 1063 où nous sommes arrivés, quinze ans se sont écoulés. Qii'a-t-il passé de ce temps liors de Cluny? Tout compte fait, & largement, ces absences ne forment qu'un total de quatre années, cinq tout au plus. Cluny était donc réellement « la maison de « son repos (1), » oi!i il vivait en véritable religieux, partagé entre le service de ses frères & le soin de son âme. Ce second point doit nous occuper maintenant.
Tel nous l'avons vu dans ses premières années dévie monastique, tel il persévère. Disons mieux, il ne cesse de rendre de plus en plus intime l'union de son âme avec Dieu. <-. N'avait-ii point à parler aux hommes? Il parlait alors à « Dieu ; & s'il devait ouvrir la bouche, c'était encore de « Dieu qu'il parlait. » Tel est le témoignage que lui rend Hildebert, qui l'a connu. La prière était vraiment sa vie, & la contemplation continuelle son élément. Dans ce mot de prière nous comprenons avant tout le saint Sacrifice de la Messe & l'Office divin, qu'accompagnait l'oraison mentale. Kn voyage même, alors qu'il allait chevauchant, fijt-ce dans les sentiers périlleux des Alpes ou des Pyrénées, il ne cessait de lire & de méditer, quand il ne récitait pas l'Office divin de concert avec ses chapelains. Pourtant son expérience propre & celle de saint Odilon auraient dû lui apprendre à
(i) Ps. cxxxL, 14.