CHAPITRE X
redouter les gorges de la montagne. Mais non, ces dangers ne pouvaient le distraire de Dieu. William Faber a mis quelque part en relief une vérité qui s*applique pleinement à notre abbé. 11 fait ressortir comment les saints qui ont accompli en ce monde les œuvres les plus multipliées, ont pourtant ordonné leur vie de telle sorte que le meilleur de leur temps a été donné à la prière. C'est absolument le fait de Tabbé de Cluny. Et nous le répétons encore, c'est à cause de cela même qu'il a été puissant parmi les hommes. Ce qui l'a fait aimer & lui a soumis les cœurs, c'a été la grâce divine, dont il obtenait l'effusion avec une facilité d'autant plus grande qu'il était entré plus avant dans les puissances du Seigneur. Ses qualités naturelles n'ont été que l'auxiliaire de cette aftion surnaturelle. Là est tout le secret des merveilles qui se multiplient autour de lui & à cause de lui. Sa volonté s'était identifiée avec celle de Dieu dans la mesure qui est possible à la fragile humanité ; on pouvait dire alors que Dieu & son serviteur n'avaient plus qu'une même volonté, que Dieu dans sa miséricorde ne voulait plus que ce que voulait son serviteur, ainsi que dit l'Écriture : Voluntatem titnentittm se faciet(i). Souvent même le Seigneur allait au devant des désirs de celui qu'il aimait, selon qu'il est encore. écrit : « Avant que vous m'invoquiez je dirai : « Me voici (2). » D'autres fois l'invocation seule des mérites du saint abbé suffisait à la bonté divine pour motiver de véritables miracles. Et de tout cela nous connaissons bien des exemples qui se rapportent à cette première partie de la vie de Hugues de Cluny. Nous en avons déjà cité quelques-uns ; il nous en reste encore à voir bien d'autres. C'est ainsi, par exemple, qu'un pauvre maniaque, nommé Géraud, fut sauvé du danger qu'il courait de se noyer. Malgré toutes les représentations, il avait persisté à s'aventurer sur la Loire, seul dans un bateau qu'il ne savait pas manœuvrer. Saisi par le courant & emporté en dérive, il allait périr, lorsque
(1) Ps. CXLIV, 19.
(2) Isai. Lxv, 24.
le souvenir lui revint de cet abbé Hugues dont il avait entendu beaucoup parler. Il se prit à l'invoquer à grands cris, & tout aussitôt l'esquif se redressant vint à la rive, où le pauvre Géraud put prendre pied sain & sauf. C'est encore la même invocation qui fut salutaire à deux moines de Cliiny. L'un se nommait Guy; c'était, dit Gilon, un moine plein de vertus, & de plus doué d'une voix qui en faisait un des chantres des jours de féte(i). Or il advint qu'une année, en la nuit de Noël, il fut désigné par Varmarius pour un des répons que le seigneur abbé devait chanter à son siège, de concert avec d'autres moines. Guy vint donc prendre place au moment voulu sur le degré de la stalle abbatiale,' en se tenant un peu en arrière (2). Le répons entonné, Guy se trouva pris d'une subite extinftion de voix; impossible de former un son. Le pauvre chantre, assez décontenancé, se tint un moment en repos ; mais sentant que la voix ne revenait pas, il se prit à songer au moyen de sortir d'embarras. Avisant la mitre {}) que le seigneur abbé avait déposée pour chanter, il allonge tout doucement le bras par derrière lui, se saisit de la mitre, & prestement s'entoure la gorge des bandelettes ou fanons, qui en ce temps-là formaient un vrai bandeau mobile. Guy demandait au Ciel avec foi, par les mérites de son saint abbé, la faveur de n'être pas condamné au mutisme en une pareille solennité, où les chants de la terre s'unissent à ceux du cieL
{1} Gilon, fol. 310 v.
(2) Oido Chiniac. cap. i. Le récit de Gilon, plus précis que celui deHildebsrt. s'explique parfaitement si l'on tient compte des prescriptions de VOrdo, faute de quoi il devient presque incompréhensible,
(3) C'est évidemment la mitre qu'il faut entendre par les mots pileus.cap<.-lhis, qu'emploie Gilon. & Hildebert après lui. Ce terme de pilfus est employé au xi' siècle encore par le faux Alcuin (V. Dom Chamard, Les Abbéi au moyrn-àge. p. 25) pour signifier la mitre, qui avait alors la forme d'une sorte de bonnet. Le rocM^w f.i^i-//; de Gilon désigne les bandelettes de la milre, que nous appelons aujourd'hui fanons. & qui alors formaient réellement une attache noués derrière la tète. Que saint Hugues ait porté la milre dès cette époque, c'est ce que nous verrons bientôt. Saint Odilon la portait avant lui. {Ibid. p. 26).