CHAPITRE X
ment était aussi le père, qui voulait véritablement procurer le bien de ses enfants en corrigeant ce qui se trouvait de mal en eux. Pour les âmes douces, dociles & soumises, cette surnaturelle tendresse apparaissait dans tout son jour par la douceur des conseils & des encouragements. Accueillant d'ailleurs chacun avec bonté, le seigneur abbé s'occupait de ce qu'on venait lui dire absolument comme s'il n'eût eu autre afifeire en l'esprit. Servi par une mémoire imperturbable & une lucidité d'esprit parfaite, il se trouvait immédiatement à la question. Surtout il avait un cœur qui semblait embrasser tous ceux de ses enfants & battre à l'unisson de tous leurs sentiments. Ceux qui faisaient leurs débuts dans la carrière monastique étaient plus que tous l'objet de ses soins assidus pour assurer leurs premiers pas; le biographe ne fait pas difficulté de dire qu'alors on trouvait en lui à la fois le père prévoyant & la mère pleine de tendresse, préparant d'avance au nouveau-né tout ce qui peut protéger sa frêb existence(i).
A cette doftrine sage & prudente, Hugues joignait l'exemple, selon le précepte de saint Benoît. Une chose avait fait l'admiration du moine italien; c'était que, « bien portant « ou malade, l'abbé de Cluny n'avait point dans son abbaye « une chambre à lui particulière. » Il reposait dans le dortoir commun; c'était lui qui donnait le signal du réveil ;& en toutes choses, à voir YOrdo de Cluny rédigé sous ses yeux, on peut dire qu'il était vraiment le premier moine de son monastère, malgré les honneurs & le resped qui entouraient partout la dignité abbatiale. Pour la nourriture, il dépassait même la sévérité de l'observance. Voici ce que nous dit de lui le moine clunisien que nous avons déjà cité(2) : « Hugues, « le serviteur du Christ, était discret en sa nourriture comme « en toutes choses; ii ne renvoyait point ostensiblement ce « qu'on servait devant lui, mais il n'en usait pas à beaucoup « près autant que la chair l'eût voulu. Pourtant, il me paraît
{i)Gilon, loc. cil.
(2) Bibliolb. Ciunmc. col. 463.
« qu'il manquait un peu de discrétion dans la mesure du « boire. Car il infligeait à son corps le tourment d'une soif a plus cruelle qu'aucune abstinence imaginable, en le forçant « h recevoir des aliments sans aider la digestion par quelque s% breuvage. II n'est point au monde un Pierre Damien « capable de porter continuellement une croix pareille. Ne « point boire durant son repas, n'est-ce pas vouloir maçon- « ner sans mortier? C'est avaler des pierres sèches, c'est irri- « ter constamment la soif. Il y avait pourtant du vin sur sa « tnble; mais Hugues voulait s'imposer le tourment d'une « soif ardente, pour émousser l'aiguillon de la chair, que le ^> vin peut trop facilement aiguiser. II entendait n'en user A qu'après s'être d'abord assuré de n'en pouvoir souffrir, & « ne pas courir le risque d'introduire en lui un ennemi au ta lieu d'un serviteur. » Ainsi parle notre moine; & son témoignage est d'autant moins suspeft qu'il n'approuve pas tout à fait ce qu'il rapporte. Ce qu'il dit, il l'a vu, quelques années, il est vrai, après la date oîi nous sommes arrivés dans la vie du saint abbé. Mais si à cette époque oîi l'âge devait commencer à faire sentir son poids, Hugues en usait ainsi, certainement c'était une habitude qui datait de loin chez lui, & à coup sûr du temps où il était dans toute sa vigueur. Ainsi pouvons-nous dire qu'il pratiquait la mortification en cette manière & à ce degré, durant la période que nous parcourons. Sur le fait en lui-même, nous ne partageons certes pas l'avis du biographe. Hugues méritait vraiment, comme le prouve l'unanimité des témoignages, la réputation d'un maître plein de discrétion. Il ne nous reste donc, en présence de cet exemple de rude mortification, autre chose à faire que d'apprendre comment la discrétion consiste non seulement à ne point dépasser la mesure, mais encore à ne point rester en deçà. Hugues jugeait qu'il lui était nécessaire de se mortifier jusqu'à ce point, & il n'hésitait pas à le faire. Au reste saint Benoît l'avait déjà dit, lorsqu'il prévenait son disciple que « pour la conservation de « la charité, comme pour la correction des vices, la justice « pouvait exiger parfois quelque rigueur{i). » (i) Reg. S. Bened. Prolog.