CHARITÉ POUR LES VIVANTS ET POUR LES DÉFUNTS
A foi est cette lumière surnaturelle qui permet au chrétien de saisir les réalités du monde invisible à travers le voile qui les lui dérobe : Fides est sperandariim substantia rerum, argtimentum non apparentium, dit saint Paul(i). Mais à mesure que cette lumière devient plus vive dans Tâme, elle pénètre le voile avec plus d'énergie, & les réalités cachées se dessinent plus nettement pour le chrétien. C'est un crépuscule qui va s'illuminant jusqu'au midi de la claire vision : Semita justorum quasi lux splendens proceditj & crescit mque ad perfe£lam diem{2). Il peut alors arriver, comme il arrive souvent en effet, que les réalités du monde spirituel se manifestent aux yeux du corps ou de l'âme des humains. Les formes qu'elles revêtent en cts circonstances aident les mortels à les saisir, bien que cts formes constituent encore un voile, plus ou moins transpa-
(i) Hebr. xi, i.
(2) Prov. IV, 18.
rent, qui distingue la foi de la claire vue réservée pour l'autre vie. Aussi plus ces manifestations s'élèvent en dignité, plus ces formes deviennent spirituelles, & s'éloignent de ce que les sens de l'homme sont accoutumés à percevoir. Des faits de cette nature ne pouvaient manquer d'avoir lieu à Cluny, pour les raisons que nous venons d'expliquer. D'ailleurs pareilles choses étaient fréquentes & n'étonnaient personne, en ces âges où la foi était vive; & il en est encore, il en sera toujours ainsi, dans les milieux où la foi vit et vivra. Or elle était puissante au sein de la grande abbaye; & nous voulons d'abord le prouver.
Cluny comptait alors des hommes éminents ; nous avons déjà prononcé les noms de quelques-uns d'entre eux ; ainsi Bernard, ainsi Gérald, naguère écolâtre de Ratisbonne, maintenant grand-prieur de Cluny, celui-là même qui sous peu d'années va succéder à saint Pierre Damien comme cardinal évêque d'Ostie & légat du Saint-Siège. Nommons encore Warmond, qui commence à Cluny une carrière qui doit le mener au siège abbatial de Déols en Berry, puis au siège archiépiscopal de Vienne en Dauphiné. Mais ceux que nous voulons surtout remarquer, ce sont les moines que leurs vertus élevaient au-dessus du niveau commun. Dans ce nombre nous voyons d'abord Odon de Châtillon, qui succédera à Gérald comme grand-prieur, puis comme évêque d'Ostie, & deviendra le bienheureux pape Urbain 11. A côté de lui nous distinguons le moine Renchon, que recommande le choix fait de lui par le saint abbé Hugues pour diriger dans la voie de la perfeftion ses premières filles de Marcîgny. Renchon s'acquitta de ce ministère durant quarante années consécutives, & nous l'avons entendu dépeindre comme « un « vrai sage de l'école du Christ, sachant par sa bonté allumer « la ferveur & par sa fermeté prévenir les écarts. » Puis c'est le moine Lanzon, qui va introduire chez les Anglais ses frères de Cluny, & dont la sainteté aussi bien que les qualités naturelles sont assez attestées par les efforts que fit pour l'amener & le garder en Angleterre un haut baron de ce pays.