‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 106 sur 322 · CHAPITRE XI l8l · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI l8l

cette réponse au saint abbé. Hugues voulut que, malgré réioignement, tout se fît comme si son cher Udalric était présent. Il chargea donc Cunon de lui transmettre l'absolution des fautes contre la règle, selon Tusage observé à l'égard des frères mourants (i). Puis se mettant lui-même à genoux, comme il eût fait devant le moine près de quitter la terre, Hugues demanda à Cunon de vouloir aussi, au nom d'Udalric, pardonner à son abbé & à ses frères de Cluny toutes les fautes dont ils se seraient rendus coupables envers lui. C'est après avoir reçu ce touchant message, qu'Udalric s'endormit dans le Seigneur, le 13 juillet 1093, tandis qu'un de ses frères lui répétait ces mots de l'Écriture, qui lui étaient particulièrement chers : « C'est par la foi que les saints ont « vaincu le monde : Sanâi per fidem vicerunt régna {2). » Cluny lui consacra une fête liturgique à la date du 10 juillet, jour auquel sa mémoire est rappelée dans les divers martyrologes bénédiftins.

Un autre moine de sainte vie se trouvait en ce même temps à l'abbaye. Anastase était son nom. Vénitien d'origine, il avait quitté famille & patrie, & s'était enfin arrêté au célèbre monastère de Saint-Michel-au-péril de la mer. C'était vers l'an 1058. Mais ayant découvert fortuitement que l'abbé de ce lieu était simoniaque, il s'enfuit, & alla se fixer dans une des petites îles Chausey, près la côte du Cotentin. Or il arriva qu'au bout de quelque temps, l'abbé de Cluny vint dans ces contrées. Nous pensons qu'il s'agissait pour lui de ramener la paix au monastère de Saint-Evroul, dont le prieur, Rainier de Châtillon, avait amené presque la ruine, en provoquant la colère de Guillaume le Bâtard contre l'abbé, Robert de Grantemesnil. Celui-ci avait jadis fait accepter à Saint-Evroul les coutumes de Cluny, qui d'ailleurs n'avait

(1) Disciplina Far/ensis, cap. lv. Les us de Farfa étaient ceux de Cluny; ils expliquent plus nettement que Bernard cet usage, qu'il faut connaître pour comprendre la scène que retrace la vie du bienheureux Udalric dans les Âéia SS. O. S. B. La Disciplina Far/ensis se trouve dans le volume plusieurs fois cité qui a pour titre : foetus disciplina monastica,

(2) Hcbr. XI, }}.

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aucune possession dans ce pays(i). Hugues fit comprendre au prieur Rainier toute l'étendue de sa faute, & le décida à venir l'expier à Cluny. Mais, durant son séjour en Normandie, le saint abbé avait entendu parler du solitaire des îles Chausey. 11 l'envoya chercher, s'entretînt longuement avec lui de sa vie d'ermite, & apprit avec joie le motif qui lui avait fait fuir le Mont Saint-Michel. 11 lui parla de Cluny, de la vie qu'on y menait, & finalement réussit à enchâsser dans sa couronne cette perle nouvelle. Anastase vint à l'abbaye, & durant dix années y donna l'exemple de la plus éminente vertu. Sa prière était continuelle; même durant les heures consacrées au repos, il était encore à l'église. Son jeûne était des plus rigoureux; & lorsque venait le Carême, il avait coutume de s'en aller dans quelqu'un des ermitages avoisinants, le plus reculé, le moins accessible, & y passait la sainte quarantaine dans la prière & la plus rude pénitence. Mais cet anachorète était aussi un dofleur éclairé. Son éducation avait été très soignée ; il savait le grec & l'arabe aussi bien que le latin; il possédait les systèmes philosophiques de l'antiquité; surtout il étudiait l'Écriture & les Pères de l'Église. Étant au Mont Saint-Michel, il avait maintes fois demandé à un moine de mérite nommé Robert, avec lequel il conférait souvent, de mettre la main à un commentaire du Cantique des Cantiques (2). D'autre part, il écrivait à un certain abbé Gérald, autrefois son disciple, une courte lettre dirigée contre l'hérésie de Bérenger, & dans laquelle il faisait preuve d'une connaissance approfondie de toute la tradition catholique. Aussi, lorsque saint Grégoire VII vint demander à Cluny une aflive coopération en Espagne, l'abbé Hugues chargea son moine Anastase de passer les Pyrénées pour aller prêcher l'Évangile aux Sarrazins de Tolède. Cet apôtre joignait à la sainteté toutes les connaissances philosophiques & théologiques nécessaires. Mais

(i) V. sur cette affaire Pignot, //»/. de VOrdre de Cluny, t. Il, p. 50. (2) C'est du moins l'opinion que Dom Mabillon (A6fa SS, sac. vi, p. 11, p. 489) incline à adopter, & elle parait fondée.

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