‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 107 sur 322 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

contre le mahométisme, que peut la prédication la plus zélée? A peine le rrriracle y suffit-il. Au bout de deux ans, Anastase comprit l'inutilité de ses labeurs, & revint à Cluny. Sept ans s'écoulèrent pour lui dans le cloître, au bout desquels Hugues l'emmena dans un voyage à Ramiers. Le Carême approchait; la vue des cimes blanches des Pyrénées suggéra au saint religieux le désir d'y chercher quelque retraite, pour y passer selon sa coutume la sainte quarantaine, & peut-être y reprendre sa vie d'ermite. Hugues ne consentit qu'avec peine à ce projet; pourtant il se rendit, &, les larmes aux yeux, embrassa le fervent solitaire, qui prit aussitôt le chemin des montagnes, tandis que l'abbé & sa suite remontaient vers le Nord. Anastase resta en effet assez longtemps dans sa solitude, habitant sous la hutte qu'il s'était construite avec des branches d'arbres, & que la neige recouvrait la plupart du temps. 11 y avait dressé un autel pour célébrer les saints mystères. Les montagnards venaient en grand nombre le voir & le consulter ; les moines habitant les petits monastères pyrénéens se rendaient aussi à la cabane de l'ermite clunisien. Un jour Anastase en vit arriver deux; mais ceux-là ne venaient pas des moutiers d'alentour. Ils arrivaient de Cluny même, & apportaient une lettre de l'abbé Hugues. Ce message était ainsi conçu :

« A mon très cher fils Anastase, Hugues, pécheur, salut « & société glorieuse avec les élus au jour de la bienheu- « reuse résurreftion.

« Très cher fils, je m'étonne de n'avoir pas de vos nou- « velles depuis longtemps, ni de renseignement sur votre vie. « Je mande donc à votre dileftion de descendre de la mon- « tagne, si elle le veut bien, & de venir voir les frères, afin « que votre présence tant désirée soit pour eux un soutien « & un encouragement. » Ainsi, au milieu des soins qui appelaient son attention sur tant de monastères, & sur le Siège même de saint Pierre, alors battu par une furieuse tempête, Hugues de Cluny n'avait pas perdu de vue son ermite des Pyrénées. Plein de reconnaissance, Anastase quitta aussitôt sa solitude, & se mit en route pour Cluny,

semant les miracles sur son passage. Mais une maladie violente le saisit, & il mourut en quelques jours au diocèse de Rieux.

Tels étalent donc les saints qui ornaient le cloître de Cluny vers 1063; d'autres leur succéderont. La plupart des religieux, du reste, bien que moins éminents en vertu, n'en étaient pas moins très chers au Seigneur à cause de leur ferveur; & c'est à peine si sur plus de deux cents moines, que l'abbaye comptait à cette époque, nous pouvons trouver deux ou trois noms qui fassent exception à cette glorieuse règle, li n'est donc pas difficile de comprendre, d'après ce que nous avons dit, que des communications sensibles eussent fréquemment lieu dans ce cloître entre le monde invisible & le monde terrestre. Les moines de Cluny euxmêmes nous ont conservé le souvenir de certaines manifestations de ce genre; nous les rapporterons, sans souci du dédain que témoigneront peut-être des leâeurs trop dépourvus de l'Esprit divin « pour percevoir ce qui est de Dieu. « Pour eux c'est folie, & ils ne peuvent y rien comprendre, « parce qu'il faudrait être spirituel pour en juger. » Nous nous adressons aux leâeurs « qui ont le sens du Christ, «pour comprendre les dons de Dieu(i). »

Un jour donc, durant le temps de la méridienne (2), que les Clunisiens avaient la liberté de faire depuis le dimanche des Rameaux jusqu'au premier oâobre, Hugues dormait, lorsque deux des moines attachés à sa personne vinrent en toute hâte le réveiller pour quelque affaire pressante apparemment. H écouta ce qu'ils avaient à lui dire, avec l'attention & le calme qui lui étaient ordinaires ; puis après avoir donné la réponse voulue, il ajoute : « Mais quel est donc ce bel enfant « que vous avez amené avec vous? » Etonnés, les deux

(1) I Cor. 11, i2'i6 : « Animalis homo non percipit ea qus sunt Spiritus Dei; stultitia enim est illi, & non potest intelligere; quia spiritualitcr examinatur. Spirilualis autem judicat omnia, & ipse a nemine judicatur. Qjiis enim cognovit sensum Domini, qui instmat cum ? Nos aulem sensum Christi iiabemus, »

(2)Gilon, fol. 212 V.

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