CHAPITRE XI
moines répondent qu'ils n'ont amené aucun des enfants du monastère. «Comment? reprend Tabbé, ne voyez-vous pas « celui qui est là, à vos côtés? — Mais non, » répondent-ils timidement. Hugues les congédie alors, sans plus insister, comprenant que le Seigneur a voulu lui faire voir comment son ange gardien veille à côté de. lui, tandis qu'il repose au milieu de ses frères.
Une autre fois, la fête des bienheureux apôtres Pierre & Paul venait d'être célébrée. L'on avait chanté en grande pompe les louanges du Prince des Apôtres, mais le lendemain devait voir compléter le triomphe du Dofleur des nations. En effet, dit le chroniqueur, un seul jour ne saurait contenir deux solennités si grandes ; on y devait donc consacrer deux journées, pour donner à la dévotion du peuple chrétien le loisir de s'épanouir tout entière. La nuit était venue, & les frères de Cluny dormaient pour se refaire de la fatigue du jour. Arriva l'heure des matines; mais accablé de lassitude, le sacristain ne s'éveillait pas. C'était frère Bernard (i). 11 couchait tout auprès de l'église, dont il avait la garde durant la nuit (2). Personne n'allait donc sonner la cloche. Soudain un personnage d'une grande beauté parut près du lit du frère sacristain, & entreprit de le rappeler à l'observation de son devoir; mais il y fallait mettre de l'insistance : « Allons, frère, frère, tu es en retard; qu'attends- « tu donc? Veux-tu honorer saint Pierre & laisser saint Paul « sans honneur? Allons, vite, il n'est que temps; ou les « frères dormiront plus que ne le veut la règle. » Le pauvre Bernard, levant péniblement la tête, & se soulevant à demi sur sa couchette, entrevoit confusément l'église, brillante de lumières, toute pleine de personnages revêtus d'aubes; il entend résonner les plus belles mélodies. « Vraiment, « se dit-il, c'est la messe du jour; comme ce chant est
(i) Quelques auteurs pensent que ce pourrait être précisément le rédacteur de VOrdo de Cluny ; & cela est vraisemblable ; c'est pourquoi nous nous croyons autorisé à placer à cette époque-ci le récit de cette vision.
(2) Ordo Cluniac, cap. li.
l86 VIE DE SAINT HUGUES
« beau. » Si beau & si doux en effet, qu'à l'entendre ses yeux se referment, & que, vaincu par le sommeil & la fatigue, il retombe sur son lit. L'apparition alors de recommencer ses objurgations; mais Bernard ne bouge. Elle insiste ; pas un mot. Pour en finir, l'envoyé céleste se prend à secouer vigoureusement la couchette, dont le bois craque à se disloquer. A ce coup Bernard s'éveille tout de bon, passe rapidement sa coulle & saute à bas de son lit. Les parfums de l'encens embaument tout autour de lui, son oreille est ravie des chants qu'il entend. Ne comprenant rien & se demandant toujours quels sont ces clercs en aubes dont l'église est toute pleine, il s'aperçoit pourtant qu'il est nuit; il sort donc pour voir à l'horloge si l'heure est venue de sonner matines ; elle est presque passée. Lui de courir aussitôt à la corde de la cloche. Mais, comme il entre dans l'église, la troupe des esprits célestes s'élève dans les airs & laisse la place à ses frères de la terre, qui purent jouir longtemps encore des parfums répandus dans tout le vaisseau sacré.
Les Anges aimaient donc Cluny & s'y manifestaient volontiers. Mais passons à un autre ordre d'apparitions, qui étaient fréquentes dans le grand monastère, pour des raisons faciles à comprendre. Il s'agit en effet des âmes souffrantes du Purgatoire. Ces âmes recevaient maintenant de presque toute la chrétienté occidentale un secours annuel, précieux à un grand nombre d'entre elles, que les hommes laissaient sans aide dans le lieu des expiations. C'était à Cluny qu'elles devaient en grande partie ce secours. Rien d'étonnant par conséquent à ce qu'elles vinssent demander des prières là où elles savaient devoir en obtenir plus abondamment. Hugues marchait en cela sur les traces de son père saint Odilon. Comme celui-ci avait institué la commémoration annuelle des fidèles trépassés, Hugues, vers la fin de sa vie, assurera chaque année aussi des suffrages particuliers aux âmes des moines qui souffrent en l'autre vie, où s'achève l'œuvre de leur purification (i). Mais dès maintenant il a voulu
(i) Après saint Hugues, son successeur Ponce réglera définitivement la