CHAPITRE XI
puisqu'il lui faudrait répéter mot pour mot ce que le chapitre venait d'entendre. Le seigneur abbé questionna donc le sacristain, dont le témoignage vint confirmer la déposition des deux frères ; on découvrit même qui avait reçu la petite somme en question. Hugues alors n'hésita plus à ajouter foi à cette révélation ; & une expiation fut ordonnée pour ouvrir au frère défunt les portes du Paradis. « Ce n'est « pas du reste le seul fait de ce genre, ajoute le chroniqueur « clunisien ; & il est connu que saint Hugues reçut du Ciel « une grâce merveilleuse pour secourir ainsi bien des âmes « en peine . »
Grâce à lui en effet, un frère de Souvigny, nommé Etienne, mort dans les circonstances les plus tristes, eut le bonheur d'échapper aux conséquences de la catastrophe qui lui avait coûté la vie. Le diable avait perfidement exploité le caraflère ardent de ce malheureux, dont le corps restait sans sépulture dans la forêt de Souvigny, tandis que son âme était amenée au tribunal du souverain Juge. Le démon s'y trouva pour réclamer sa proie ; mais saint Pierre & saint Paul s'y trouvèrent aussi. Les Apôtres obtinrent que leur malheureux enfant fût arraché à l'ennemi qui l'avait trompé; mais il demeura condamné à se tenir invisible près de la porte du chapitre de Cluny, sa coulle sur le bras, jusqu'à ce ijue la prière des frères lui eût obtenu le droit de reprendre son rang parmi les élus avec le signe de sa profession monastique. Le lecteur comprendra la signification de cette peine, qui n'excluait ni les douleurs du sens ni celle de la privation de Dieu. Elle ajoutait au contraire à cette dernière, en atteignant dans l'âme le caractère particulier de la profession religieuse, qui devait lui procurer un degré de gloire spécial, & des relations plus intimes avec la Divinité. Tout cela fut montré à un moine de Cluny, avec ordre de le faire savoir au seigneur abbé dans le prochain chapitre. Mais, par manque de simplicité sans doute, ce frère ne voulut rien dire de ce qui lui
qu'a méritée le péché n'a pas encore d'effet visible : %< Tu es poussière & tu retourneras à la poussière, »
avait été révélé. Deux jours se passèrent. Le troisième,toute la communauté faisait au dehors la procession des Rogations; le messager infidèle, qui était boiteux, resta seul au choeur pour y réciter les prières que ses frères adressaient à Dieu en parcourant les campagnes. Mais voici que lui apparaît saint Odilon lui-même, accompagné de deux moines. Tous trois font une prière devant l'autel majeur, puis font signe au religieux étonné de les suivre au chapitre, où saint Odilon s'assied. S'adressant alors à ce fils, en qui il ne reconnaît pas la charité dont il a donné l'exemple, le bienheureux abbé lui reproche avec la dernière sévérité cette négligence, & commande à ses deux compagnons de le passer par les verges. L'ordre est aussitôt exécuté; le saint ajoute à la correction de terribles menaces, puis disparaît, ainsi que ses deux moines. En cet instant les cloches sonnent, annonçant le retour de la procession. Tout endolori par la rude correction qu'il vient de recevoir, le pauvre frère, resté seul, ne peut songer à cacher ce qui s'est passé ; d'autant que les exécuteurs célestes n'ont pas manqué de déchirer en deux le dos de sa chemise de laine, avant de le frapper de verges, lui laissant le soin de la recoudre ensuite, ainsi que cela se passait à Cluny. Il fallut donc tout avouer. L'abbé Hugues avait sous les yeux des preuves trop manifestes de la réalité de la vision pour pouvoir en douter. 11 se hâta donc de prier & de faire prier pour le malheureux frère Etienne de Souvigny, en accompagnant ces prières d'aumônes spécialement faites à son intention. Cela dura jusqu'à ce qu'un frère pût lui dire avoir vu le défunt revêtu à nouveau de la coulle bénédictine. A ce signe on reconnaissait que la miséricorde divine avait arraché la brebis de la gueule du loup.
Cette charité pour les défunts, qui sera une tradition constante dans TOrdre de Cluny & y inspirera nombre de fondations pieuses (i), allait de pair avec la charité pour les
(i) W . Bibh'otb. Cluniac, (col. 1705 & seq. Catalogue des abbayes, prieurés & doyennés dépendants de Cluny) le nombre de messes pour les défunts célébrées chaque jour dans ces monastères, en vertu d'une obligation expresse.