‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 111 sur 322 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

pauvres qui souflfraient en ce monde. Le détail de ce qui se faisait pour ceux-ci n*est pas moins propre à nous édifier sur lesprit de foi qui régnait avec tant de plénitude à Cluny. Hugues est encore là le promoteur de ces aumônes inépuisables; c'est le souvenir qui restera le plus généralement attaché à son nom dans Tesprit des générations monastiques. Lorsque Cluny fut donné au bienheureux Bernon, la donation comprenait, avec les églises & les terres, des serfs des deux sexes, qui sont expressémentt désignés dans Tafte de Guillaume d'Aquitaine. Mais, au milieu du Xl*^ siècle, ce domaine, grâce à son affranchissement de tout droit seigneurial laïque, ressentait les bienfaits des privilèges conférés aux moines. Le droit d'asile concédé par les Papes aux terres de Cluny n'avait pas manqué d'accroître la population autour du monastère. La condition servile y persistait encore, mais fort mitigée. Sans doute, les serfs de Tabbaye lui devaient le travail de leurs mains pour la culture des terres, sous la direction d'un de ces doyens, dont nous avons signalé déjà l'existence, & qui étaient chargés de faire valoir les métairies du monastère. Mais celui-ci n'avait plus chez eux droit de gîte, ainsi qu'il appert du chapitre IX de YOrdo Cluniacensis , bien que cependant l'abbayé considérât comme ses hôtes ceux qui logeaient chez quelqu'un des habitants. de Cluny (i). En un mot, si le servage continuait à exister sur ces terres monastiques, un grand nombre d'habitants étaient devenus colons, travaillaient le sol, qui ne cessait pas d'apn partenir à l'abbaye, mais avaient droit aux produits que le travail faisait rendre à la terre, & n'étaient plus assujettis aux conditions qui pesaient en droit sur le serf. Autour du monastère les habitations se multipliaient, mais ne formaient pas encore un bourg dans le sens qu'avait ce mot durant le moyen-âge. Bernard de Cluny parle constamment de la villa, c'est à dire du village de Cluny. La population n'en était pas encore si aisée qu'il ne fallût venir beaucoup à son aide; & si l'histoire nous permet de saisir nettement l'aftion bien-

(i) Ordo Cluniac. cap. xiii.

faisante de l'abbé Hugues de Cluny sur le droit civil du domaine monastique, c'est surtout sa charité qui nous est connue. Cet abbé, qui avait à gouverner plus de deux cents moines à Cluny seulement, sans compter les innombrables affaires qu'il devait conduire & régler sur tous les points de la France, sans compter non plus ses relations continuelles avec les Souverains Pontifes, les empereurs & les rois ; Hugues, disons-nous, trouvait encore le temps de travailler de ses mains pour les pauvres. Ceux de Cluny lui appartenaient, pour la plupart; c'était la portion la plus malheureuse de son troupeau, & celle pour laquelle il déployait les attentions les plus délicates. Gilon a vu dans le dortoir, près du lit du seigneur abbé, toute une pile d'habits destinés aux pauvres; & le saint y travaillait lui-même, taillant, cousant & raccommodant, avec l'aide de quelques frères. Il prenait soin qu'il y eiJt là aussi, toujours prêts à être distribués, des pains, des viandes, destinés aux malheureux, ne voulant pas, disait-il, aggraver leur misère en leur faisant attendre des secours. Et certes l'abbaye donnait largement; Udalric pourra écrire bientôt que, en l'espace d'un an, l'on a fait dix-sept mille distributions & que deux cent cinquante porcs entiers y ont âf peine suffi (1). L'aumônier de Cluny allait chaque semaine par le village, suivi des serviteurs de I'aumônerie(2), qui portaient pain & viande dans des paniers, outre une provision de vin. Il allait visitant les malades, les consolant, leur distribuant des secours, & s'enquérant de leurs besoins. De retour au monastère, il se

(i) Cmsuetud. CUiniac. lib, III, cap. xi. Quelques auteurs traduisent ici baconcs par jambons. Le mot a en effet ce sens aussi bien que celui de porcs entiers; mais ici, à moins qu'Udalric ait voulu célébrer une multiplication miraculeuse, on ne voit pas qu'il y ait grand sujet d'éloge dans cette distribution de 150 jambons à 17000 personnes. Puis on se demande ce que serait devenu le reste des porcs, que, aux termes de VOrdo Cluniacmsù, le chambrier prélevait sur les doyennés voisins spécialement pour les pauvres.

(3) Ce sont les oMn/f, bien voisins des serfs, dont Hirschau emprunta plus tard l'institution à Cluny. (Trithem. Annales Hinaug. S. Whilelmus.)

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