Chapitre xi
mettait en devoir d'y satisfaire le mieux possible, en leur envoyant par ses aides ce qu'il avait de meilleur. Parmi ces pauvres gens, dix-huit portaient le titre de « prébendes », comme c'était la coutume en beaucoup d'autres monastères; ils avaient droit à des distributions particulières en vivres & en vêtements; & leur seule redevance devait être de se montrer plus que les autres assidus à la prière & aux offices monastiques. Le prieur claustral lui-même était chargé d'entendre toutes les réclamations des « prébendes, » & de s'assurer si elles étaient fondées ou non. Le dimanche de la Quinquagésime , quiconque voulait se présenter à l'abbaye recevait du chambrier, « pour l'amour de Dieu, » autant de viande de porc qu'il lui en fallait pour faire ce jour-là bonne chère avant le carême (i). Outre le jeudi saint, où les pauvres étaient honorés par la cérémonie du lavement des pieds, en aussi grand nombre qu'il y avait de moines à l'abbaye, puis traités à l'aumônerie, chaque dimanche l'abbé de Cluny rendait même honneur à un certain nombre d'entre eux. Dans cette fonction , il était assisté de ces enfants du monastère pour lesquels il avait, nous l'avons vu, des soins spécialement paternels. Le seigneur abbé remettait lui-même après la cérémonie une petite pièce de monnaie au pauvre dont il avait lavé les pieds, & il donnait à chacun des enfants pareillement une piécette, pour que it petit frère la remît au pauvre qui lui était échu en partage (2).
Lorsque l'abbé de Cluny allait en voyage, parmi les chevaux de la suite il y en avait un qui ne portait autre chose que vivres & provisions de tout genre, destinés exclusivement aux pauvres de Jésus-Christ. La réserve était-elle épuisée ? vite le seigneur abbé envoyait de tous côtés chercher ce qui était nécessaire pour la renouveler. Le ciel se plut à bénir cette charité. Un jour, aux portes de Valence, toute une troupe de pauvres s'en vint à la rencontre des moines à la tête desquels chevauchait Hugues de Cluny. Celui-ci, n'ayant plus que de l'argent à donner, dit à Jarenton , son
(1) Ordo CJuniac. cap. v.
(2) Ibid. cap. f.
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chambriçr , de distribuer à ces malheureux ce que renfermait la bourse commune. Jarenton se mit en devoir d'obéir ; mais il vit promptement arriver la fin de ses ressources. 11 ne restait plus que dix sous , & H hésitait à lets donner , songeant qu'il allait ravoir à loger. Iç seigijeur abbé avec toute sa suite. « Ne t'inquiète pas, frère, lui dit alors Tabbé Hugues ; Notre- « Seigneur Jésus est assez bon .pour nous récompenser, & « nous rendre plus tard ce que nous aurons donné. Il faut ^ seulement donner de bon cœur. » Sur ce, Jarenton vida Taumônière dans la main des pauvres ; puis on- se remit en marche. Mais à peine entrait-on dans la ville, qu'un habitant vint offrir au seigneur «abbé une somme d'au moins cent sous de la même mormaie. Hugues l'accepta, & se tournant vers Jarenton, dit en lui remettant l'argent : <c Prends ceci, frère ; « & désormais n'aie plus peur de prêter à si bon débiteur. »
C'était d'ailleurs l'habitude que les pauvres accourussent ainsi au devant de notre saint.- 11 ne pouvait sortir de son abbaye sans se voir entouré d'infortunés , auxquels il distribuait régulièrement tout ce qu'il avait sous la main. Sa libéralité toute chrétienne n'avait d'égale que sa patience à écouter les doléances des malheureux, & sa délicatesse à les consoler par. les paroles de foi qui -accompagnaient ses largesses. Il distinguait de loin ceux que leur âge & leurs infirmités avaient empêchés d'être les premiers arrivés auprès de lui; il les discernait au dernier rang de ses solliciteurs^ leur faisait faire place, s'enquérait detleurs;Souff^rance$ avec bonté. Pour les pauvres, nulle largesse ne vaut, si elle, n'est accompagnée de cette symi:)athie chrétienne,; & sairi^t Benoît a pris soinde rappeler à ses fils le mot de l'Ecriture : «,Une bonne parole « est meilleure que le don le plus excellent (i). » Nul ne l'oublia moins que notre saint.
11 y avait une classe de déshérités que l'abbé Hugues affectionnait particulièrement ,; nous Favons.déjà vu : c'étaient précisément ceux qui étaient affligés. de la maladie la plus terrible, la lèpre en un mot. On se rappelle qu'il allait volon-
(i) Eccli.xviii, 17. — » Reg, S. Bencd. cap. xxxi. *