‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 117 sur 322 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

vant rien de plus pour ramener au sein du concile, Hugues de Cluny résolut d'agir à son tour. Se confiant en Dieu, il vint résolument trouver le duc ; & seul, au milieu des gens qui entouraient Robert, le regardant en face, il le somma fièrement d'avoir à se présenter devant les évêques assemblés» L'agneau était devenu lion, ainsi que Hildebert dit de lui; le vieux sang des ducs d'Aquitaine coulait dans ses veines ; sa parole prenait alors une assurance digne de son lignage , & que Robert de Bourgogne n'était pas habitué à rencontrer. Mais il est dit dans l'Ecriture que « la foi des « saints . arrête la dent des bêtes fauves (i). » Devant cet abbé de Cluny au port noble & fier, devant ce saint dont il avait tué le père, outragé la sœur, & qui ne s'était vengé qu'en pardonnant, l'indigne fils de Robert le Pieux se sentit vaincu. A la surprise générale, il suivit Hugues de Cluny comme un captif jusque dans le lieu où le concile était assemblé. Non moins surpris que les gens du dehors, les évêques chargèrent alors l'abbé de Cluny de continuer l'œuvre qu'il avait si heureusement commencée, en portant la parole & en proposant les conditions de la paix. Le silence se fit parmi les seigneurs & les clercs qui se pressaient dans l'enceinte de la salle conciliaire ; & Hugues, élevant la voix, prononça ces paroles : « Quiconque n'est pas un fils de paix & <c n'est pas de Dieu , sorte & n'entrave pas plus longtemps « l'œuvre divine ; je le lui ordonne de par le Seignçur tout- <ç puissant. » A ces mots, toute l'assemblée vit paraître un personnage à la mine féroce, à la stature colossale, qui sortit suivi de bon nombre de ses pareils, & disparut au dehors. Personne ne les connaissait, & n'eut autre chose à en dire sinon que c'étaient les démons de la discorde, qui venaient de s'enfuir sur l'ordre du saint abbé. Celui-ci continua alors son discours. Mais tandis qu'il parlait, voici que plusieurs membres de l'assemblée virent une colombe toute blanche se poser sur sa tête. Tous ne la virent pas ; mais beaucoup purent attester le fait, en glorifiant Dieu de ce miracle. Pour

(i) Hcbr. XI, )),

montrer quels sont ses témoins, Hildebert cite, entre autres, Etienne, archiprêtre de l'église de Parce, laquelle fait encore aujourd'hui partie du diocèse que gouvernait le vénérable prélat. Or, à plusieurs reprises, & de la manière la plus positive, Etienne affirma la vérité du fait dont nous venons de parler, & dont il avait été témoin oculaire. Nous étonnerons-nous maintenant, si les paroles de l'abbé Hugues, ainsi vivifiées par l'Esprit Saint, & ne rencontrant plus dans les cœurs les suggestions des démons, obtinrent un succès complet? « Nul « ne put résister à leur sagesse ni trouver à les contre- «dire(i). » Robert de Bourgogne lui-même consentit à pardonner la mort de son fils, & à laisser désormais l'Eglise en paix. C'est à cette même année que l'on fixe la date d'un monument que l'on considère comme le témoignage de sa pénitence, nous voulons dire l'église de Semur-en-Auxois. Et s'il est vrai que l'histoire du meurtre de Dalmace y soit représentée, sculptée dans la pierre, c'est un témoignage de plus pour attester la part principale que l'abbé de Cluny prit à c^tte conversion , que depuis dix ans il préparait par ses prières & ses bonnes oeuvres.

Très peu de temps après cette vidoire glorieuse sur la tyrannie, Hugues se vit de nouveau obligé de la combattre sur un autre point de la France. Cette fois c'était Marmoutiers qui réclamait du secours (2). Cette illustre abbaye, qui partageait avec Cluny la prééminence parmi les monastères français, avait jadis reçu de saint Odon, puis de saint Maïeul, les éléments d'une régénération qui lui avait permis de traverser saine & sauve plus d'un orage. Elle venait aujourd'hui réclamer un nouyeau genre de service à ce même Cluny, qui d'ailleurs lui avait accordé le droit de société (3). Comme à Saint-Evroul, cette association conférait à l'abbé de Cluny non pas un droit quelconque de patronage, mais un titre pour intervenir en conciliateur dans les affaires du monastère lors-

(1) Luc. XXI, 15.

(2) Lehman (Forscbungen, p. 112) établit que cette lutte de Marmoutiers contre Geoffroy se place au plus tard en 1066.

(3) Ordo Cluniac. cap. lxxiv.

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