‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 118 sur 322 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

qu'il en était requis. Il s'y ajoutait sans doute cette fois le désir de mettre à profit le prestige que la récente conversion de Robert de Bourgogne venait d'acquérir à l'abbé Hugues. La situation de Marmoutiers avait en effet plus d'une analogie avec celle de l'Eglise d'Autun. Le bienheureux Barthélémy venait d'être élu abbé, quoiqu'il fût seulement diacre. Le comte d'Anjou , Geoffroy le Barbu , dont les états venaient de s'accroître du Maine & de la Touraine, prétendit que le nouvel abbé de Marmoutiers devait recevoir de sa main le bâton pastoral, à titre d'investiture des biens de l'abbaye, quoique ces biens ne relevassent aucunement du comte. Les moines protestèrent contre de pareilles prétentions ; ils allèrent présenter leurs raisons à Geoffroy, en lui montrant les privilèges & diplômes, pontificaux & royaux, qui créaient à l'abbaye de Saint-Martin des titres aussi glorieux qu'incontestables. Ils firent de plus agir auprès du comte des dignitaires ecclésiastiques & laïques, pour tâcher de le détourner de ses desseins. Mais tout cela n'aboutit qu'à irriter Geoffroy le Barbu. Non content de menacer, Il s'attaqua aux biens du monastère, & les ravagea dans toute l'étendue de ses états, faisant poursuivre & maltraiter les moines eux-mêmes, partout où l'on pouvait les saisir. Les religieux ainsi traqués eurent recours à la prière; ils redoublèrent d'instances auprès de Dieu pour échapper aux tribulations qui fondaient sur eux , & pour obtenir la conversion de leur persécuteur qui courait ainsi sur le chemin de l'enfer. Ils partirent en procession ( i ), emmenant avec eux tout le cortège de pauvres & de lépreux que nourrissait l'abbaye, & s'en furent le long de la Loire jusqu'à Tours, au tombeau de saint Martin, pour réclamer sa proteîftion en faveur de son monastère cruellement éprouvé. Durant ce temps, Barthélémy envoyait en toute hâte un courrier à l'abbé de Cluny, le suppliant de mettre ses moines en prière pour le salut de Marmoutiers, que des liens particuliers rattachaient à Cluny. En même temps il lui demandait de venir en personne consoler les fils de saint Martin

(i) D'Achery, Spicil fol., t. IIIi p. 334.

plongés dans rafRiâion. Hugues partit sans retard & atteignit bientôt Marmoutiers. Après avoir prodigué aux frères les consolations que lui suggérait son affeftion , il partit avec l'abbé Barthélémy & quelques moines pour aller trouver le comte Geoffroy. Introduit en présence du farouche seigneur, l'abbé de Cluny plaide la cause des moines avec tous les arguments propres à démontrer l'injustice des prétentions du comte. Il y allait de la liberté d'un grand monastère, de la liberté des biens de l'Eglise, pour laquelle saint Thomas de Cantorbéry devait mourir un jour. C'était aussi la cause que Cluny faisait partout triompher en restaurant des monastères & en les arrachant à l'usurpation des seigneurs laïques. Labbé Hugues était donc mieux que personne en mesure de traiter cette question. Mais Dieu ne permit pas que Geoffroy le Barbu fût aussi promptement vaincu que l'avait été Robert de Bourgogne. Hugues rencontra chez le comte d'Anjou une obstination qu'aucune raison ne put ébranler. Il parle alors le langage du cœur, il prie, il supplie pour le monastère de saint Martin ; il se jette à genoux. Ne serait-il pas « prêt, pour le salut de ses frères, à baiser s'il « le fallait la trace des pas de leur oppresseur ( 1 ) ? » Mais le cœur, qu'était-il devenu chez Geoffroy le Barbu? « Il était « endurci comme la pierre, & le tyran ne voulait pas faire « grâce au peuple de Dieu (2). » Tandis qu'à ses genoux l'abbé de Cluny l'implore au nom de saint Martin, le comte se lève & répond : « Les moines de saint Martin ! je les trai- « terai de si bonne sorte qu'ils deviendront dociles comme « l'âne au bâton. » Et il veut se retirer. Hugues le retient par le bord de son manteau ; le comte fait un brusque mouvement pour se dégager, l'agrafe se brise & le manteau seigneurial glisse de ses épaules. Mais déjà ie seigneur abbé de Cluny est debout ; ce n'est plus un suppliant, c'est un prophète qui annonce, comme autrefois Samuel, ta réprobation sans retour (^), Tenant encore en main le manteau, Hugues

(1) Eslh. xiii, 13.

(a) Exod. vu, 22.

0) I Reg. XV, 36-28.

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