‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 119 sur 322 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

s'écrie : <c Comte Geoflfroy, sache qu'en cet instant tu as « dépouillé ta puissance ; voici que tes états vont passer en « d'autres mains. » Et sortant de la salle avec les moines de Marmoutiers, il retourne au monastère, puis bientôt à Cluny, accompagné de l'abbé Barthélémy , qui vint y recevoir le sacerdoce. Marmoutiers était en effet, au regard des ordinations, dans la même situation privilégiée que Cluny. Mais sans doute aucun des évêques voisins de Tours ne voulait risquer de se compromettre aux yeux du comte d'Anjou ; & Barthélémy dut aller chercher la grâce & le caraftère du sacerdoce dans ce Cluny qui apparaissait comme la forteresse de Dieu, comme « la tour de défense élevée contre Damas (i). »

L'abbé de Marmoutiers revint bientôt à son monastère pour y être témoin de la chute terrible du comte. Attaqué par Foulques le Réchin son frère, Geoffroy fut vaincu & fait prisonnier. Remis en liberté sur l'ordre du Pape Alexandre II, il recommença la guerre deux ans après, fut pris de nouveau, & resta vingt-huit ans le prisonnier de son frère. En 1096, le pape Urbain II brisa ses chaînes ; mais alors ses sujets l'avaient oublié. D'ailleurs en quel état le malheureux comte sortait de prison ! Il avait perdu la raison dans cette longue & dure captivité. Lui qui avait voulu réduire les fils de saint Martin à l'obéissance de l'âne, voilà qu'il était lui-même devenu, selon la parole de l'Ecriture, « pareil à la mule inca- « pable de raisonner (2). »

Vers l'époque même où la parole de l'abbé de Cluny produisait des effets si consolants ici, & là si terribles, il eut le bonheur de recevoir à Cluny le frère de sa mère , Geoffroy de Vergy, qui descendait du siège archiépiscopal de Lyon, & venait terminer ses jours dans l'abbaye que son neveu gouvernait si glorieusement. II y mourut en effet l'an 1069, & y fut enseveli (^). Un anniversaire fut établi pour le repos de son âme, & nous verrons une preuve touchante du fi-

(]) Cantic. vii, 4.

(2) Ps. XXXI, 9.

(3) GàUia Christ, t. IV, p. 88.

2o6 VIE DE SAINT HUGUES

dèle souvenir que le saint abbé lui conserva . Dans le même temps, Hugues revit en France Timpératrice Agnès(i). Cette pieuse princesse, qu'il avait eu la douleur de voir un moment trompée par des conseillers perfides, & constituée par eux proteôrice de Tantipape Cadaloûs, était désabusée depuis plusieurs années. Séparée de son fils, que, du reste, sa main trop faible n'avait pas su préserver contre lui-même, l'impératrice s'était réfugiée en Italie, & en 1060 avait pris le voile. Puis elle avait commencé une série de' pèlerinages aux sanctuaires des saints les plus révérés. Il n'y avait plus pour elle de doute sur la légitimité du Pape Alexandre II , même avant que le concile tenu en 1064 à Mantoue eût mis fm au schisme. La pauvre princesse était néanmoins poursuivie par ses remords, ainsi qu'elle l'écrivait à l'abbé de Fruâuaria; & elle allait sollicitant les prières des amis de Dieu , de ceux qu'elle connaissait pour tels en ce monde aussi bien que de ceux qui étaient âéjh glorifiés en Tautre . L'abbé de Quny^ dans l'âme duquel elle avait épanché sa douleur & ses anxiétés après la mort de l'empereur Henri III, Tabbé de Cluny, parrain de ce fils qui s'annonçait comme devant causer tant de douleurs au cœur maternel, ne pouvait manquer de voir venir à lui celle qui avait été l'impératrice Agnès , & maintenant s'intitulait pécheresse. Pourquoi l'histoire ne nous a-

(i) Mabillon, AnaUâa vet. t. I, pp. 1 33 & 164. — Le document que nous citons ne dit pas que l'impératrice vint à Cluny ; on pourrait même objeâer que le terme « Galliarum partes » est employé par quelques écrivains de l'Italie au xi« siècle pour désigner la Bourgogne transjurane & même une partie de l'Allemagne. Mais le double témoignage de l'impératrice ellemême dans sa lettre â l'abbé de Fruâuaria , & de l'abbé de Fécamp , nous la montre en pèlerinage aux tombeaux des saints. Celui de saint Martin ne pouvait qu'être de ce nombre; puis, Agnès était fille du duc d'Aquitaine & devait avoir conservé le souvenir des saints de son pays ; faut-il parler du respeA qu'elle portait à l'abbé de Cluny , parrain de son fils ? & de sa situation vis à vis des conseillers d'Henri IV, situation qui lui rendait difficile un séjour prolongé dans les états du jeune prince? Enfin, c'est l'abbé de Fécamp qui parle d'un voyage « per Galliarum partes. » Sous sa plume, cela ne peut signifier que la France. Il nous parait donc hors dé doute que l'impératrice dut rencontrer l'abbé de Cluny.

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