‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 128 sur 322 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

lut qu'ils introduisissent leur observance dans la grande abbaye de Sahagun , au royaume de Léon / il voulut en outre se faire le tributaire de Cluny, à qui il assura mille sous d'or par an. Simultanément, la comtesse Almodis recevait en Catalogne le légat Hugues le Blanc , chargé par Alexandre II de procurer en ce pays l'abolition du rite mozarabe, décrétée en Aragon. C'était un peu avant le concile de Mantoue de 1064(1). Le cardinal tint un concile à Barcelone & y voulut faire adopter cette grande mesure; mais il rencontra de vives résistances. Les prélats espagnols députèrent au concile de Mantoue quelques-uns d'entre eux pour justifier de l'orthodoxie parfaite des livres liturgiques mozarabes. Ils prétendirent à leur retour que le concile les avait approuvés & reconnus catholiques ; mais cette assertion n'est point soutenable lorsqu'on sait que le concile tint seulement deux sessions, dont l'une fut interrompue par l'irruption armée des gens de Cadaloûs, & l'autre consacrée à discuter sur l'éleftion du Pape Alexandre II. Assurément pour examiner les livres liturgiques d'Espagne & leur donner une approbation motivée, il eût fallu un délai autrement considérable. Qu'ils fussent catholiques, personne n'aurait voulu y contredire ; des Papes l'avaient reconnu longtemps auparavant. Mais poser la question sur ce terrain c'était la déplacer. La suppression projetée des rites mozarabes chers à l'Espagne était une mesure disciplinaire, & il ne s'agissait pas de décider de l'orthodoxie plus ou moins complète de cette liturgie. De ce qu'une chose est bonne en elle-même , il ne s'ensuit pas qu'elle convienne partout & toujours ; c'est à l'autorité compétente d'en décider, & de régler selon le besoin les modifications de la discipline. Or la liturgie des Églises d'Espagne pouvait être catholique, & elle l'était ; mais il n'en restait pas moins vrai qu'au VIII* siècle l'hérésie avait pris texte de ses livres pour chercher à s'implanter en Espagne; ce qu'on savait encore, c'est que cette liturgie mettait l'Espagne en dehors de la forme de prière commune à toute la chrétienté

(i)Ibid. col. 1180.

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occidentale; ce que dira plus tard saint Grégoire VII, qui était alors Hildebrand, conseiller intime & tout-puissant d'Alexandre II, c'est que « l'Église romaine n'avait point « l'intention d'allaiter d'un lait différent les enfants qu'elle « nourrit pour le Christ, afin que, selon l'Apôtre , ils soient « un & qu'il n'y ait pas de schisme parmi eux(i). » L'Église romaine jugeait qu'à raison des circonstances, alors que l'Espagne renaissait au sein de l'Europe chrétienne, il était important de l'unir étroitement au reste de la chrétienté. Aussi ne peut-on être surpris que la comtesse Almodis ne se tînt pas pour battue après le concile de Mantoue , ni que le Pape Alexandre II envoyât de nouveau en 1068 le légat Hugues le Blanc pour presser l'exécution de ses volontés. Cette fois le Pape fut obéi en Catalogne, quoique lentement ; mais la première église où le rite romain remplaça le mozarabe fut précisément celle de Saint-Jean de la Pena(2).

En Castille la résistance fut plus longue. Lors de l'arrivée du légat en 1068, Ferdinand I*^ était mort, & il avait partagé ses états entre ses trois fils, Sanche, Alphonse, & Garcia. Le premier eut la Castille , Alphonse le royaume de Léon & les Asturies , Garcia la Galice & ce que les Maures n'occupaient plus en Portugal. Sanche & Alphonse héritèrent des bonnes dispositions de leur père envers l'ordre monastique, & envers Cluny spécialement. Le nouveau roi de Castille voulut doubler le tribut annuel que Ferdinand I" avait payé à la grande abbaye (3). Mais bientôt le désir de réunir sous son sceptre tous les états qu'avait gouvernés son père, le jeta sur le royaume de Léon. Alphonse, battu d'abord, avait pris sa revanche, sur les bords de la rivière de Carrion ; mais tandis que ses soldats, tout occupés au pillage, se débandaient sans précaution , un retour offensif de quelques troupes castillanes les mit en pleine déroute. Rejetés en désordre dans la ville de Carrion, ils n'en purent même fermer

(1) Labbe, Concil, t. X, col. 144.

{2)Ilnd. t. IX, col. 1198.

(3) Annal. Bened. ann. X065.

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