‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 129 sur 322 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

les portes ; les vainqueurs y entrèrent avec eux, & Alphonse fut fait prisonnier, puis enfermé au château de Burgos.

La nouvelle de ces événements parvint bientôt à Cluny. Malgré les bienfaits de Sanche, Hugues ne pouvait rester indifférent aux malheurs de ce frère, injustement dépouillé, & qui, d'ailleurs, n'avait pas témoigné de moins bons sentiments envers lesClunisiens. Par ordre du seigneur abbé. Ton offrit presque quotidiennement le saint Sacrifice de la Messe, accompagné de prières & d'aumônes, pour obtenir du Ciel la délivrance du prisonnier. Dieu exauça de si ardentes supplications. Saint Pierre apparut à un évêque espagnol, & lui dit d'aller annoncer au royal captif sa prochaine délivrance, que le Seigneur allait accorder aux prières des moines de Cluny. En même temps il apparaissait en songe au roi de Castille, & lui ordonnait de mettre son frère en liberté, s'il ne voulait s'exposer au plus terrible châtiment. Sanche effrayé s'éveilla & donna sur le champ l'ordre de briser les chaînes du prisonnier (i). Cependant, l'intérêt politique parlant presque aussi haut que la crainte inspirée par la vision, il fit conduire Alphonse au monastère de Sahagun pour y revêtir l'habit monastique. Mais à peine quelques jours étaient-ils passés, que, rejetant cet habit imposé par la force , le prince détrôné s'enfuit à Tolède, où il se mit sous la protection de l'émir. L'Espagne n'eut pas à supporter bien longtemps la honte de voir un fils de Ferdinand I**^ réduit à chercher un abri dans le palais du Sarrazin. Le roi Sanche, non content d'avoir dépouillé un de ses frères, entreprit d'arracher à ses deux sœurs les apanages que leur avait légués leur père; mais en voulant enlever Zamora, il fut mortellement blessé (oôobre 1072). Alphonse revint alors en Espagne, pour réunir un jour sous son sceptre tous les états qui avaient obéi à son père Ferdinand (2).

Un des premiers soins du jeune prince en remontant sur le trône, fut de témoigner sa reconnaissance aux moines

(i) Gîlon, fol. 204, v*'.

(a) Yepcz, t. VI, p. 375

de Cluny, qui par leurs prières avaient fait tomber ses chaînes. Il écrivit donc au seigneur abbé Hugues, pour le prier instamment de passer lui-même les monts, & de venir en personne prendre possession du prieuré de Saint- Isidore de Duenas. Devant des instances qui partaient d'un cœur aussi ami de Cluny que Tavait jadis été celui de l'empereur Henri III , Hugues ne pouvait que céder. D'ailleurs il allait maintenant voyager presque en pays clunisien , en se dirigeant vers les Pyrénées à travers l'Auvergne, la Gascogne & le Béarn. Un motif d'un autre genre, mais également grave, l'engageait à se rendre en Espagne. Le comte Evoul de Roucy, beau-frère du roi Sanche d'Aragon & gendre de Robert Guiscard, avait proposé au Saint-Siège de passer les Pyrénées à la tête d'une puissante armée pour combattre les Maures de Tolède. Alexandre II avait accueilli ces propositions , & son successeur allait avoir à en presser l'exécution ; c'était l'ébranlement de la croisade ; & d'ailleurs pareil exemple avait jadis été donné déjà. Or, c'était à l'abbé de Cluny que le Saint-Père avait voulu confier le soin de préparer les Espagnols à l'arrivée de cette armée, & de veiller à disposer toutes choses pour que l'expédition obtînt de grands résultats. Il y avait donc de fortes raisons pour engager notre saint à profiter des avances pleines de cordialité du roi de Castille. Il se rendit en Espagne, & le roi Alphonse le reçut avec toutes sortes d'honneurs. Sa re^ connaissance pour Hugues devint une véritable amitié ; il était captivé par la sagesse que dénotaient les paroles, les aftes, jusqu'aux moindres gestes de l'abbé de Cluny. L'Ecriture a dit : Ex visu cognoscitur vit, & ab occursu faciei cognoscitur sensatm ; amiâus corporis, & risus dentium, & ingressm bominis entintiant de îllo{i); l'homme se fait connaître à son extérieur, & le sage est bien vite distingué à son attitude; la tenue, le sourire des lèvres, le maintien, sont autant de signes qui traduisent le cœur. Or les rois ont plus que personne le taft nécessaire pour mettre à profit

(i) Eccli. XIX, 261 27.

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