CHAPITRE XIV
ces remarques & bien connaître les hommes ; c'est pourquoi nous regardons comme un éloge autorisé de Tabbé Hugues de Cluny, l'estime & Tamitié que lui accordèrent si promptement deux souverains tels que Henri III & le roi Alphonse VI de Castille.
Le voyage du seigneur abbé en Espagne marque une phase nouvelle dans Tintroduftion des Clunisiens en ces pays, jusqu'alors, ils y avaient été envoyés comme cela se faisait avant saint Hugues, c'est à dire pour porter leur observance dans des monastères qui n'étaient point regardés pour cela comme relevant de Cluny. Mais à partir de 1072, Cluny compta réellement en Espagne des maisons soumises au chef d'ordre, parmi lesquelles celle de Saint-Isidore fut la première. Plus tard vinrent Sainte-Marie de Najera(i), Saint- Zoïle de Carrion, l'abbaye de Saint-Pierre de Campomodo, sur les bords du Duero, & d'autres encore. Le moine Robert, chambrier de Cluny, fut mis à la tête du prieuré de Saint-Isidore, tandis que l'abbaye de Sahagun recevait pour abbé le moine Bernard, que nous connaissons depuis longtemps,^ ce compilateur de VOrdo de Cluny, qu'attendaient encore de plus hautes destinées. Hugues s'occupa aussi de la question liturgique, résolue maintenant en Catalogne & en Aragon, mais non point en Castille. Il insista beaucoup pour que le roi Alphonse suivît ces exemples. La situation de la Castille se trouvait désormais , à ce point de vue , bien différente de celle de l' Aragon & de la Catalogne. En cts deux derniers pays les monastères restaurés & modelés sur Cluny n'avaient pas nécessairement adopté d'abord la liturgie monastique; Saint-Jean de la Pena l'avait reçue le premier, mais seulement en 1071, sur les instances du légat apostolique. Au contraire en Castille les premiers monastères donnés à Cluny adoptaient nécessairement sa liturgie, & par là donnaient un exemple & fournissaient des points d'appui solides pour
(i) Nous donnons ci-après la charte par laquelle Alphonse VI remet Najera entre les mains de l'abbé de Cluny (1079). Cette charte est inédite, & nous la devons à nos frères de Saint-Dominique de Silos.
révolution liturgique dans toutes les autres églises de ce royaume. Alphonse VI se trouvait donc en meilleure situation que le roi d'Aragon pour affronter les résistances de son peuple, qui restait fort attaché à ses rites antiques. Il promit d'agir en ce sens, & il fit en effet quelques tentatives durant les années suivantes.
Le but premier de ce long voyage était dès lors atteint ; Hugues de Cluny reprit donc la route de France, emportant avec lui une assez forte somrne d'argent que le roi de Castille lui donnait pour les besoins de Tabbaye , sans préjudice du tribut annuel promis par Ferdinand I*' à Cluny & qu'il entendait doubler, comme son frère Sanche l'avait voulu faire luimême. Hugues mit les présents du roi dans les larges manches de son froc, ainsi que l'on faisait alors. L'histoire nous raconte en effet comment saint Benoît d'Aniane, entrant chez l'empereur Louis le Pieux, tirait ainsi de ses manches les files de suppliques & de pétitions que les solliciteurs lui avaient remises au passage. Hugues partit donc ainsi. Mais il emmenait avec lui un maure nouvellement baptisé, qu'il avait eu soin d'habiller richement le jour de son baptême. Ce nouveau chrétien « avait l'âme encore plus noire que la « peau, » dit le biographe. S'approchant sans bruit de son bienfaiteur en un moment où il savait n'être pas vu, il fendit par derrière les manches du vêtement abbatial, prit tout ce qui en tomba, & s'enfuit. Mais il se trompa de route, & sans s'en douter revint donner dans l'escorte du seigneur abbé(i). On se saisit de lui, il rendit tout, & se repentit de sa faute : pourtant l'histoire ne dit pas que le saint ait tenu davantage à doter Cluny d'un serviteur aussi fidèle.
Cependant on traversait les Pyrénées. Un jour, vers le coucher du soleil, un des frères attachés au seigneur abbé prit l'avance pour aller préparer le logement. Sans doute il pressa trop vivement sa mule sur les pentes qu'il descendait ; car à un certain moment , monture & cavalier se trouvèrent lancés vers un précipice. Eperdu, le pauvre moine appela
(i) Gilon, fol. 205, r®.