‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 131 sur 322 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

instinaivement son père abbé. Hugues était loin ; mais le nom seul de cet ami de Dieu protégea & sauva son enfant. Au moment où Tinfortuné roulait sur le penchant de Tabîme, la Providence divine permit que sa main rencontrât une frêle branche d'arbrisseau qu'un oiseau eût sans doute fait plier. Ce fragile appui suffit à arrêter la chute , & à permettre au cavalier de regagner le sentier , tandis que la mule était précipitée au fond du ravin. Mais le Dieu qui prend soin de toute créature étendit jusqu'à la pauvre bête la protection accordée à son maître en vertu des mérites du seigneur abbé. La mule, qui eût dû être tuée sur le coup, arriva saine & sauve au bas de la terrible pente, & là s'abattit sur les roseaux d'une sorte de marécage, d'où l'on put la ramener pleine de vie .

On arriva enfin à Cluny, mais ce fut pour y apprendre la mort du Pape Alexandre II. Un des derniers aftes du Pontife avait été la condamnation du cardinal Hugues le Blanc , au concile de 1073. L'abbé de Cluny, durant son voyage d'Espagne, avait agi dans ce sens auprès du Pape, ainsi que nous l'avions dit. 11 put obtenir ensuite que la légation d'Espagne fût confiée, au lieu & place du simoniaque, au cardinal Gérald d'Ostie, jadis grand-prieur de Cluny. Mais la mort d'Alexandre II parut un moment devoir changer la face des choses. Hugues le Blanc avait trouvé moyen de se réhabiliter ; personne ne se montra plus empressé que lui à procurer l'éleftion du successeur du Pape défunt, & ce successeur ne fut autre que le cardinal Hildebrand. Celui-ci prit le nom de Grégoire VII. Ayant reçu en grâce le légat naguère condamné comme prévaricateur, il lui rendit ses pouvoirs & écrivit promptement au cardinal Gérald d'Ostie. Après lui avoir notifié son élection, il lui annonçait que Hugues le Blanc, porteur de cette lettre pontificale, était chargé de passer en Espagne pour régler les différentes questions qui s'agitaient en ce pays, celle du rite mozarabe & celle de l'expédition commandée par Evoul de Roucy. Le choix du Pontife romain pouvait paraître étrange au cardinal d'Ostie; aussi Grégoire VU se hâtait d'expliquer comment Hugues le Blanc s'était purgé des accusations qui avaient pesé sur lui, &

comment il se montrait plein de zèle pour entrer dans tous les sentiments du Pontife. Celui-ci chargeait donc Gérald de dissiper toutes les défiances de Tabbé de Cluny comme de ses moines envers Tancien légat rentré en grâce. Le succès du cardinal Hugues dans l'affaire de la liturgie mozarabe en Catalogne avait évidemment engagé le Pape à renvoyer en Castille. Au surplus toutes les précautions étaient prises contre ses infidélités possibles ; Gérald d'Ostie restait chargé de tout le midi de la France ; Hugues n'avait de pouvoir qu'au delà des Pyrénées, & l'abbé de Cluny devait lui adjoindre un certain nombre de moines propres à le conseiller & à le protéger contre ses propres écarts (i). De même pour l'expédition du comte de Roucy, Grégoire VII renouvelait par l'intermédiaire du cardinal Gérald les pouvoirs de l'abbé de Cluny, lui faisant aussi demander des conseillers propres à accompagner le comte & à veiller à l'accomplissement des engagements pris par lui envers le Saint-Siège. « Enfin, di- « sait le Pontife, ne manquez pas de répéter souvent à l'abbé « Hugues que Nous avons plus que jamais besoin de son « affeâion & de son dévouement. Nous lui demandons ses « prières & celles de tout son monastère avec d'autant plus « d'insistance que Nous Nous voyons écrasé sous une masse « de soucis, dont il connaît certainement bien le poids. » Le lendemain il écrivait à l'abbé lui-même pour lui notifier son éleâion au souverain Pontificat, en même temps qu'à la comtesse Mathilde, & à d'autres personnages éminents de la chrétienté. Grégoire VII n'avait pas voulu perdre un jour pour prendre ses dispositions quant à l'Espagne ; c'étart par là qu'il avait entendu commencer, tant était vif en lui le sentiment qui lut faisait déjà concevoir un projet de croisade ; même il ne songeait plus seulement à l'Espagne, mais à rOrient. Toutefois, malgré la grande hâte apportée à l'expédition des lettres apostoliques au cardinal Gérald, il n'était plus temps d'arrêter celui-ci, qui avait passé les Pyrénées, en vertu de la mission reçue du Pape Alexandre II (3) ; & un

(i)Ap. Migne, t. CXLVÏIÏ, col. 288. ... ■

(2) Cf. Darras, HUt, de VEglise, t. XXI, p. 576.

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