‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 142 sur 322 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

vit arriver des moines de Saint-Remi, porteurs des doléances de la communauté. Ils ne tardèrent pas à revenir en France avec la réponse pontificale; c'était une lettre apostolique adressée à Manassès , & contenant de sévères remontrances pour n'avoir pas tenu compte des nombreux avertissements que sa conduite lui avait valus déjà. Mais les moines de Saint-Remi, porteurs de cette lettre, étaient trop habitués aux sévices qu'exerçait souvent sur eux l'archevêque , pour être tentés de lui remettre eux-mêmes ce message. Grégoire avait donc écrit une autre lettre , adressée à Hugues de Cluny, confiant à celui-ci le soin de faire parvenir à Manassès le document qui le concernait & dont le Pontife résumait le contenu en quelques mots. Quant aux messagers, il priait l'abbé de Cluny de les garder auprès de lui jusqu'à ce que la paix eût été rendue à leur monastère. Hugues s'acquitta de sa mission, & de plus écrivit une lettre à Guillaume, qu'il appréciait d'autre sorte que ne faisait Manassès. Il lui demandait en termes pleins d'afifedion « comment il avait bien pu avoir \< l'idée de se venir jeter dans une pareille fosse aux lions. » Guillaume répondit en termes non moins aflfeftueux, en faisant humblement son « mea culpa » d'avoir été si « moutonnier » que de céder à l'invitation de Manassès ; d'autant plus qu'il Tavait bien jugé, « rien qu'à voir son cou raide & in- « flexible, ses yeux mobiles & méchants, ses narines ou- « vertes, ses épaules & ses pieds sans cesse en mouvement, « sa démarche saccadée, désordonnée, ses mains crochues & « toujours prêtes à tuer ou à voler. » Mais l'espoir de faire du bien , d'empêcher du mal , de le convertir peut-être , que sais-je?... En somme, c'était une fausse démarche que le bon abbé regrettait, & une situation intolérable dont il se hâta de sortir Tannée suivante en rentrant dans son abbaye de Saint-Arnoul. Pour l'abbé de Cluny, au contraire, c'était seulement le commencement d'une aflFaire qui devait exercer durant sept ans sa patience & la longanimité du Siège apostolique. Pour le moment Manassès parut s'amender un peu. Mais cela ne devait pas durer longtemps. Pendant cette année, & presque au même moment, comme

nous l'avons vu déjà, Hugues avait à s'occuper, de par le Pape, de l'expédition en Espagne projetée par le comte Evoul de Roucy de concert avec Alexandre II & Grégoire VII. Le Pontife en attendait impatiemment des nouvelles ; dans l'impossibilité où était l'abbé de Cluny d'aller lui-même à Rome, il écrivit au Saint-Père, qui lui répondait au mois de mars 1074:

« Vos paroles Nous font grand plaisir & grand bien ; mais Nous serions bien plus charmé si votre charité pour l'Eglise romaine était plus vive. Car n'est-ce pas un signe de refroidissement chez vous, que Nous ne puissions obtenir la consolation de vous voir, bien que Nous l'ayons tant de fois sollicitée ? Nous n'acceptons pas l'excuse de vos autres occupations, & Nous croyons bien plutôt que vous fuyez le travail, que vous évitez paresseusement tout ce qui demande quelques fatigues nouvelles. Mais sachez donc que si Nous avons jusqu'à cette heure supporté votre absence, non sans Nous en étonner beaucoup. Nous ne pouvons plus désormais renoncer à vous voir ; ce serait Nous jeter dans les anxiétés & Nous vouer aux plus grandes incertitudes. Rappelez-vous en effet combien d'affaires importantes Nous avons remises en vos mains & en celles de notre frère Gérald, évêque d'Ostie. Votre absence est cause que tout cela s'ensevelit dans l'oubli ou ne peut aboutir comme il faudrait. En envoyant l'évêque d'Ostie au delà des monts, auprès du roi de Castille, pour le service de saint Pierre, Nous supposions que vous viendriez ici pendant ce temps. Nous sommes donc très fâché ; ce qui ne Nous empêche pas de réclamer, du plus profond de Notre affeftion, une visite qui guérira Nos angoisses; elles sont aussi cruelles que les sujets en sont nombreux. Car tout faible que Nous soyons , & d'âme aussi bien que de corps , il Nous faut porter, eh ces jours de malheur, non seulement le poids des intérêts spirituels , mais encore un fardeau écrasant d'affaires temporelles. Aussi chaque jour croyons-Nous succomber sous la charge qui Nous est imposée; & cela, sans pouvoir trouver de secours nulle part en ces tristes temps. Au nom du Seigneur tout-puissant, dites à vos frères

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