CHAPITRE XVI
de prier pour Nous sans cesse, comme Nous le leur avons demandé aux jours mêmes de Notre élévation ; car si leur intervention & celle des autres fidèles ne Nous méritent le secours divin , Nous ne pourrons écarter le danger qui Nous menace, ni celui qui menace T Eglise & qui Nous préoccupe bien davantage. Que le Dieu tout-puissant, de qui tout bien procède , vous donne , à vous & à ceux qui vous sont confiés 5 de vivre de cette vie mortelle de façon à mériter la vie véritable qui ne finira point. »
Le saint Pape, dans les anxiétés qui l'assaillaient, ne pouvait donc se passer de ses Clunisiens, ni surtout de son ami Tabbé Hugues. Ses doux reproches ne peuvent voiler l'affection qu'il leur porte ni la confiance qu'il a en eux. Moins que personne il croyait refroidi le dévouement de Cluny à la cause de l'Eglise romaine, & trois ans ne se passeront pas sans qu'il le proclame de la manière la plus solennelle que jamais un Pontife romain ait employée à l'égard d'un monastère. Grégoire savait bien aussi qu'il avait confié à l'abbé de Cluny des affaires qui, au lieu de se traiter à Rome, nécessitaient en France la présence du mandataire du Pape. Sans doute , Hugues lui représenta tout cela dans une lettre que nous sommes réduits à supposer; cette année 1074 ne le vit pas encore partir pour l'Italie, malgré les plaintes affectueuses & touchantes de Grégoire. Il lui fallait, certes, des raisons sérieuses pour résister à de telles instances ; il lui en fallait aussi pour risquer de laisser exploiter le chagrin du Pontife par des gens de la trempe du cardinal Hugues le Blanc. Ceux-là ne pardonnaient pas à cet abbé de Cluny d'avoir toujours été du côté du droit & de la vérité, d'avoir été cher à tous les Papes depuis qu'il tenait la crosse. Les esprits de cette sorte ne manquaient pas autour de Grégoire VII, & c'est lui-même qui le disait tout à l'heure à l'abbé de Cluny à propos des affaires d'Espagne. Toute apparence défavorable que la misère de l'humaine condition pouvait présenter, était susceptible d'être exploitée contre Cluny; & le saint abbé ne pouvait vouloir, sans de graves motifs, fournir un prétexte quelconque à des accusations de froideur envers le
Pontife romain. Or nous voyons que Tannée 1074 fut marquée par plusieurs faits qui durent retenir Tabbé de Cluny en France. C'était l'accession de Fabbaye de Figeac à l'affiliation clunisienne, puis certaines autres annexions ou négociations de moindre importance ; mais surtout c'était la marche que prenaient les affaires du roi de France. En dépit de ses protestations d'obéissance & de soumission aux conseils du Souverain Pontife, Philippe I^s viftime de sa faiblesse & de ses mauvais penchants,^donnait à son royaume les plus tristes exemples. Les Eglises n'étaient pas seules à souffrir de l'importation en France des pratiques simoniaques empruntées par le roi aux pays d'outre-Rhin. Philippe ne rougissait pas de faire le métier de détrousseur, & de rançonner les gens qui venaient trafiquer sur les marchés français. Les pèlerins de Rome n'étaient pas plus épargnés à leur départ ni à leur retour. L'exemple du roi portait ses fruits, & sur tous les points du royaume pareils désordres se généralisaient; les seigneurs féodaux recommençaient leurs guerres interminables, & la France dépérissait. La morale, que le roi Philippe maltraitait fort dans sa vie privée , n'était pas plus respeàée d'un trop grand nombre de ses sujets, imitateurs de leur maître. En un mot, Grégoire se vit dans la nécessité d'élever la voix ; & il le fit avec énergie. Une lettre adressée, au mois de septembre 1074, aux archevêques de Reims, de Sens & •de Bourges, vint faire entendre les menaces du vengeur autorisé de la foi & des mœurs. Dans le document pontifical, les prélats étaient vertement repris de n'avoir pas déjà fait au roi les remontrances auxquelles les obligeait leur devoir de pasteurs; & ils étaient chargés par le Pape de menacer le prince d'un interdit général jeté sur le royaume , au cas où sa conduite ne s'amenderait pas ; de le menacer même de déposition, s'il s'opiniâtrait dans ses égarements. On conçoit que, dans une situation pareille, Hugues devait rester en France pour y veiller de près à tant d'intérêts qui lui étaient confiés ; car une fantaisie du roi ou de quelque seigneur pouvait à tout instant réclamer l'intervention de l'abbé de Cluny pour protéger l'existence de ses religieux, ou les biens de ses monastères, qui étaient ceux de l'Eglise.