CHAPITRE XVI
D'ailleurs Hugues apprenait que les relations entre le Souverain Pontife & le roi de Germanie étaient devenues momentanément meilleures. Henri, comme Philippe de France, faisait entendre des paroles de soumission & de paix, auxquelles le saint Pape répondait avec effusion, en donnant au jeune roi des marques d'une confiance, hélas! bien imméritée. Le glorieux Pontife songeait à son projet de croisade en Orient; cinquante mille hommes lui étaient assurés déjà, & il comptait sur Henri de Germanie pour protéger l'Eglise romaine en son absence. Car il voulait se mettre à la tête des troupes chrétiennes de l'Occident pour aller à la fois délivrer Jérusalem , & visiter les Eglises orientales, qui s'éloignaient de plus en plus de Rome sur le dogme & la discipline. Cependant tout cela ne devait pas être mis à exécution avant le concile romain qui allait se tenir durant la première semaine du carême de 1075, & dont Grégoire semblait attendre de grands résultats. C'est du moins ce qu'on peut conclure du soin qu'il prend de convoquer d'avance à ce concile les évêques & les abbés des pays occidentaux même les plus éloignés de Rome. De graves questions se présentaient & réclamaient des solutions, de plus en plus difficiles & grosses de conséquences. Dès le mois de janvier 1075, Grégoire écrivait à l'abbé de Cluny :
«je voudrais, s'il était possible, te faire connaître toute l'étendue de mes tribulations, toute l'horreur de mes angoisses, tout le poids d'un labeur incessant qui chaque jour s'augmente & m'épouvante. Si tu savais tout cela, ta compassion fraternelle se mesurerait à l'affliftion de mon cœur, & tu te répandrais en larmes devant Dieu, pour que le Seigneur Jésus bon(i), par qui tout a été fait, par qui tout est régi, voulût bien me tendre la main & me tirer de la peine, avec sa miséricorde accoutumée. Je l'ai bien souvent prié ; je lui ai demandé de m'enlever de ce monde ou bien de porter par
(1) Il y a ici dans le latin une locution familière à saint Grégoire VII, « pauper Jésus » ; en français elle n'aurait guère de sens ; nous y avons substitué une locution méridionale qui se rapproche plus du sens vrai que ne le ferait la traduâion littérale.
mon moyen secours à la Mère commune. Et voilà pourtant qu'il ne m'a point encore arraché à ces tribulations ; contre mon espoir, ma vie n'a encore servi de rien à cette Mère dont les chaînes sont les miennes. Une douleur immense m'environne, une tristesse universelle. Car voici que l'Église d'Orient, séduite par le diable, perd la foi catholique; & dans toutes ses provinces l'antique ennemi provoque au massacre des chrétiens. Ainsi la tête tue les membres, & les membres se déchirent eux-mêmes , tant le diable craint que la grâce divine ne vienne à les illuminer. Me tourné-je vers l'Occident, vers le Midi, vers le Nord, veux-je y chercher des évêques dont la vie & l'ordination soient régulières, dont l'amour soit voué au peuple chrétien & non aux honneurs du siècle, c'est à peine si j'en puis découvrir. Et parmi les princes du monde, y en a-t-il qui mettent l'honneur de Dieu avant le leur, la justice au-dessus d^i gain? Je n'affirmerais pas qu'il y en ait un seul. Et ceux au milieu desquels je vis, ces Romains, ces Lombards, ces Normands, ils sont en quelque sorte pires que des juifs & des païens. Combien de fois ne le leur ai-je pas dit? Enfin, si je rentre en moi-même, je me trouve si écrasé sous le poids de mes péchés , que je n'attends plus le salut que de la seule miséricorde du Christ. Si je n'espérais pas entrer un jour en une vie meilleure, si je n'espérais pas pouvoir être utile à la sainte Église, on ne saurait me retenir dans cette Rome que depuis vingt ans j'habite à regret. Dieu le sait. C'est une mort & non une vie que cette existence passée dans une douleur chaque jour nouvelle, tandis que le terme espéré semble toujours s'éloigner. Ballotté par la tempête, j'attends à toute heure la venue de Celui qui m'a ainsi enchaîné, qui m'a ramené à Rome contre mon gré, pour y être en proie à mille angoisses. Bien souvent je m'écrie : Hâtez-vous, Seigneur , hâtez-vous ; pressez votre marche , accourez à mon aide & délivrez-moi, pour l'amour de la bienheureuse Marie & de saint Pierre. Mais y a-t-il jamais prière agréable à Dieu ou sainte oraison dans la bouche d'un pécheur? Peut-il si vite être exaucé, celui dont la vie devrait être sainte, & dont