CHAPITRE XVI
les aftes sont ceux d'un séculier? Aussi, je fen prie, je t'en supplie de toute mon âme , parle à ceux dont la vie mérite les faveurs du Ciel ; ne cesse point de leur demander de prier Dieu pour moi, avec l'ardeur & la charité dont ils doivent brûler pour la Mère de tous les chrétiens. Il nous faut combattre des deux mains, pour repousser les attaques des impies d'une part, & de l'autre protéger les bons, puisqu'il n'y a plus de prince pour prendre ce soin. En un si grand labeur sois notre soutien , je te le demande au nom de la charité fratemelle. Viens à notre secours autant qu'il t'est possible. Ne cesse pas d'exhorter & d'encourager ceux qui aiment saint Pierre. S'ils veulent être vraiment ses fils & ses chevaliers, qu'ils ne lui préfèrent pas les princes du siècle ; car ceux-ci n'ont rien à leur donner que des récompenses misérables & périssables, tandis que Pierre leur promet le bonheur éternel en les déliant de leurs péchés, & les introduit dans cette patrie céleste par le pouvoir qui lui a été donné pour cela, je veux arriver à voir, plus clair que le jour, qui sont les vrais fidèles du Roi des cieux, auxquels la gloire éternelle est plus chère que les promesses terrestres & misérables des princes qui les gouvernent. »
On le voit par cette lettre tout intime , la vieille afFeftion de Grégoire pour Hugues de Cluny n'avait pas diminué. Manifestement le saint Pontife tenait son ami pour un des rares auxiliaires dont il pût être sûr en ces jours mauvais ; & il lui donnait une mission non encore officielle, mais que l'extension toujours croissante des possessions clunisiennes permettait au saint abbé d'accomplir mieux que personne. Cette mission consistait à réchauffer de tous côtés le zèle des fidèles , en faveur du Pontife souverain engagé dans la lutte contre les puissances du monde. Un mois après avoir écrit cette lettre , Grégoire présidait le concile romain , & à la fin de février, l'Europe retentissait du fracas des foudres apostoliques. Cinq personnages de l'entourage du roi de Germanie étaient frappés d'une sentence d'excommunication. Cette condamnation deviendrait définitive, si au premier juin suivant ces hommes n'étaient venus à Rome se justifier de
Faccusation portée contre eux, qui était d'avoir conseillé la vente simoniaque des charges ecclésiastiques. De plus, un archevêque & cinq évêques étaient frappés de suspense, Liemar de Brème, Garnier de Strasbourg, Henri de Spire, Hermann de Bamberg, Guillaume de Pavie & Cunibert de Turin. Tous ces coups portaient sur les conseillers du roi de Germanie, comme un avertissement du Ciel qui voulait encore l'épargner lui-même. En même temps, le roi Philippe de France était menacé de l'excommunication, s'il refusait de donner des gages de conversion aux légats que le Saint- Siège allait envoyer. Une troisième sentence était prononcée, celle-ci contre Robert Guiscard, le puissant duc normand qui avait conquis Naples. La justice, outragée par ce prince d'ailleurs valeureux, avait fait taire chez saint Grégoire VII la voix de l'intérêt temporel. Enfin, un décret renouvelait toutes les condamnations portées contre les investitures laïques. Il n'est pas besoin de dire quel retentissement eurent à Cluny ces éclats des foudres pontificales. Hugues personnellement vit la tempête prête à éclater sur la tête de celui qui était son fils spirituel. Le coup dont était menacé le roi de France devait exciter son attention pour d'autres raisons, comme aussi la sentence qui atteignait les évêques de Strasbourg & de Pavie, aux diocèses desquels Cluny avait des monastères. Heureusement Philippe de France était d'un caraftère trop faible pour qu'il y eût à redouter de sa part ce qui ne semblait que trop clairement s'annoncer du côté de l'Allemagne. En effet, l'abbé de Cluny pouvait apprendre avant la fin de l'année que le roi Henri , délivré des inquiétudes causées par l'insurreftion de la Saxe, semblait abandonner la voie meilleure où il avait paru vouloir marcher. Grégoire se plaignait, dans une lettre à la comtesse Mathilde & à sa mère, d'une première preuve de mauvaise foi que le roi Henri venait de lui donner. Bientôt on apprit que les simoniaques frappés par le Pape étaient moins que jamais disgraciés par le roi. Il était évident que l'orage éclaterait avant longtemps.
Grégoire ne s'en appuyait que plus volontiers sur son cher Cluny. Au mois de décembre 1075, il confirmait tous les