CHAPITRE XVI
droits & privilèges de la grande abbaye, en mentionnant les nouvelles dépendances qu'elle avait acquises depuis les dernières années d'Alexandre 11. Entre autres, nous voyons formellement exprimée & garantie, dans la bulle pontificale (i), cette jurididion unique de Tabbé de Cluny sur les églises ou chapelles extérieures élevées autour du monastère, & dont une avait servi de théâtre à l'attaque armée dirigée contre l'exemption monastique. Le même jour, deux autres diplômes pontificaux plaçaient deux monastères sous la dépendance de Cluny. L'un était ce Montierneuf que le duc d'Aquitaine, comte de Poitiers, venait d'élever, & dont nous avons signalé plus haut les premiers travaux. L'autre était, au contraire, une antique abbaye dont le nom était cher à Cluny; c'était Gigny, le monastère dont, en 910, le bienheureux Bernon tenait déjà la crosse lorsqu'un autre Guillaume d'Aquitaine lui avait fait don du vallon solitaire de Cluny. Or Gigny était grandement déchu de son ancienne régularité ; la discipline s'y était relâchée , tandis que les possessions territoriales avaient été complètement dissipées. Les moines tournèrent alors les yeux vers l'abbaye qui était, comme la leur, fille de Bernon, & qui du rang de cadette était montée à la dignité de sœur aînée. Ils demandèrent à Grégoire Vil de les placer sous l'autorité de l'abbé Hugues, dont la sainteté, non moins que la sagesse & la vigueur, leur faisait espérer une restauration de l'observance dans leur antique monastère. Le Souverain Pontife accueillit leur requête, & Cluny accepta avec joie la mission de rendre la vie à qui jadis la lui avait donnée.
Quelques mois après, le Pape remettait encore entre les mains de Hugues l'abbaye de Saint-Pierre de Beaulieu, au diocèse de Limoges. La situation de ce monastère, qui comptait plus de deux siècles d'existence, était alors celle de beaucoup d'autres auxquels la commende avait fait tant de mal. Un homme de bien, issu de cette même famille de Castelnau qui avait été le principal auteur de cette ruine, ré-
(i) BulL Cluniac, p. 18. — Jaffé, Regest, n<» 3727.
solut de confier Beaulieu à Cluny. En cela il fut secondé par un certain nombre de moines, désireux de vivre enfin selon Tesprit de leur état. Mais Guy de Castelnau, évêque de Limoges, le promoteur de cette salutaire mesure, avait compté sans un de ses parents, & sans les moines qui avaient perrftr f esprit de leur profession. En dépit du privilège pontifical qui remettait Beaulieu à l'abbaye de Cluny, la violence en expulsa Tabbé institué par Hugues. Mais les religieux infidèles furent punis par où ils avaient péché. Le sire de Castelnau, vainqueur en cette lutte glorieuse, s*frtstallaavec ses gens de guerre dans Tabbaye, dont il pilla les biens une fois de plus, & réduisit les moines striâement à la portion congrue. De son côté, Tabbé de Cluny, qui hésitait souvent à se charger de restaurer un monastère en ruines, ne savait pas reculer une fois que le droit Ten avait constitué chef & pasteur. Il persévéra vingt ans dans ses revendications au sujet de Beaulieu, où l'observance disparaissait de plus en plus; & ce fut seulement en 1096 que le bienheureux Pape Urbain II , pendant son voyage en France , décida sans appel la soumission de cette abbaye à celle de Cluny, soumission qui ne devait d'ailleurs pas durer deux siècles (i). Des speftacles plus consolants venaient heureusement réjouir Hugues durant ces jours de lutte contre le mal. Il recevait, par exemple, des nouvelles d'une maison qui se restaurait seule, grâce au zèle de son abbé joint à la bonne volonté des moines. C'était l'abbaye de Saint-Chafire(2), au diocèse de Grenoble. Pour compléter la restauration matérielle & spirituelle de son monastère, l'abbé Guillaume III désirait en rebâtir l'église , qui , vieille de cent ans à peine , menaçait déjà ruine. L'édifice péchait par les fondations, qui n'avaient pas été établies avec assez de soin , eu égard à la mobilité du terrain. Parmi les moines beaucoup étaient d'avis de choisir un nouvel emplacement; mais l'abbé Guil-
(i) Annal. Bened. ann. 1076. — Pignot, Hist. de V Ordre de Cluny, t. II, p. 209.
(2) En latin : S. Theotfredus. — V . Annal. Bened. t. V, p. 74.