CHAPITRE XVIII
avait fait entendre son appel en se servant du sentiment qui dominait en eux; leur vocation était donc bonne & vraie, Hugues de Cluny ne pouvait qu'y applaudir. Eh même temps qu'il recevait Guy de Mâcon avec sa noble suite, il ouvrait à la comtesse sa femme les portes de Marcigny ; & le comté devenu vacant s'ajoutait aux possessions des ducs de Bourgogne (i). Mais on conçoit que de tels événements fissent du bruit; le Souverain Pontife en fut instruit, & aussitôt écrivit à l'abbé de Cluny la lettre survante :
« Si les Romains allaient en France aussi souvent que « les Français viennent à Rome, nous te ferions plus sou- « vent connaître par Nos lettres ou par Nos messagers ce « que font pour ou contre Nous leis puissances du ciel &' de « la terre. Mais tu es si soucieux de nourrie des courtisans « & des grands seigneurs que les pauvres gens t'importent « peu. Nous devons pourtant te rappeler que notre pauvre « & bon Rédempteur nourrissait les Anges du ciel sans « mépriser les pécheurs de la terre ; bien' aU Contraire; il « mangeait avec ceux-ci. Frère très cher, pourquoi -donc ne « pas considérer dans quel péril, dans qliellê rhisère se « trouve la sainte Eglise? Où sont donc ceux qui vont vaille lamment au-devant du danger, qui résistent à l'impiété, « qui ne craignent pas de mourir pour la justice & pour la « vérité? Ceux qui semblaient craindre & aimer Dieu, voici « que nous les voyons fuir les combats du Seigneur, néglf- « ger le salut de leurs frères, & chercher leur repos', en vrais « égoïstes ; pasteurs & chiens s'enfuient, au lieij de défendre « le troupeau ; les loups & les voleurs peuvent se ruer sur « les brebis du Christ, personne plus ne les défend. Tu as « reçu ou tu as entraîné un duc dans le paisible asile de ^. Cluny, & par ta faute voilà cent rriille chrétiens Sans' dé- « fense. Que si Nos conseils ont été sans valeur. Si Tordre <c du Siège apostolique n'a pu obtênfr obéissante, àù moins « les gémissements des: pauvres, les larmes des veuves; la ^ ruine des églises , les cris des orphelins , la douleur & le
(1) Ibid, . '
« murmure des prêtres & des moines auraient dû t'arrêter, « te rappeler ce que dit TApôtre : La charité ne cherche pas « ses avantages personnels. Ils auraient dû te faire prendre « à cœur de pratiquer comme à ton ordinaire cette autre « maxime : Celui qui aime son prochain a accompli toute « la loi. Qiie te disent donc le bienheureux Benoît & Gré- « goire lui-même? L'un commande d'éprouver pendant un « an les novices, l'autre ne veut pas qu'un chevalier soit « admis avant trois ans d'épreuve.
« Ce qui Nous pousse à te parler ainsi , c'est qu'à peine « en ces jours-ci sait-on où trouver un bon prince ; & ce «Nous est une amère douleur. Des moines, des prêtres, « des chevaliers & bien des pauvres gens se trouvent encore, « qui craignent le Seigneur, grâces à Dieu. Mais des princes <c remplis de la crainte & de l'amour de Dieu , à peine y en « a-t-il quelques-uns dans tout l'Occident.
«Je ne veux pas poursuivre davantage sur ce sujet, car «j'ai confiance qu'avec la miséricorde divine, la charité du «Christ, dont tu es ordinairement le temple, justifiera « mes paroles, qu'elle transpercera ton coeur, & te fera « comprendre la douleur que j'éprouve à voir un bon prince « ravi à sa mère l'Eglise. Que si un mauvais duc ne lui « succède pas, au moins pourrons-Nous en être un peu « consolé. Mais à l'avenir, frère, sois plus prudent en pareil « cas, & mets avant toute vertu la charité de Dieu & du pro- « chain.
« Que tout cela te pousse à Nous tendre la main , à Nous « secourir par tes prières , toi & tous les frères qui te sont « confiés, afin de rnériter de monter toujours de vertu en « vertu jusqu'au sommet de la parfaite charité (i). »
On le voit, l'amitié de saint Grégoire VII pour Hugues de Cluny ne l'empêchait pas d'adresser au saint abbé des paroles sévères, empreintes par moment d'une amertume qui devait être bien douloureuse à celui qui les entendait. Nous remarquerons en passant que les éloges donnés ailleurs
(1) Epist, lib. Vi, XVII.