CHAPITRE XVIII
par une autorité si dégagée des considérations personnelles n'en sont que moins suspefts & plus significatifs. En la circonstance présente, il était évident qu'il y avait un malentendu ; &, pour notre part, nous n'hésitons pas à y voir l'œuvre de ces esprits jaloux qui ne cherchaient qu'à décrier Cluny auprès de saint Grégoire VII , ainsi qu'il Ta dit luimême. On lui avait expliqué que la Bourgogne était dans le deuil, que les prêtres gémissaient, que les orphelins & les veuves étaient sans défense , que les églises allaient être ruinées, &c. Or il y avait là une exagération faite pour tromper le saint Pontife. Grégoire ne pouvait manquer d'être blessé, en se voyant enlever un des rares auxiliaires sur lesquels il pouvait compter pour l'œuvre de régénération & d'affranchissement qu'il poursuivait au prix de son repos , au péril même de sa vie. Seulement tout cela était faux ; Hugues de Bourgogne laissait son duché entre les mains de son frère Eudes, aussi pieux & aussi vaillant que lui, qui aida plus tard à la fondation de Cîteaux en ses états , de concert avec son frère Robert, évêque de Langres. Eudes trouvera un jour une mort sainte pendant la croisade, où il avait accompagné Godefroy de Bouillon. Son corps, rapporté à Cîteaux, y sera inhumé (i). Si la succession de Bourgogne avait dû passer en moins bonnes mains, jamais Hugues de Cluny n'eût voulu admettre son neveu au monastère. Ne savait-il pas que, pour des raisons du même genre, saint Odilon avait refusé d'y garder l'empereur saint Henri ? Lui-même ne venait-il pas de renvoyer à son peuple cet archevêque de Mayence, dont il espérait mieux qu'une trahison dans la cause de l'Eglise romaine? Il y avait donc là, nous le répétons, un véritable malentendu , que saint Grégoire VII se chargea lui-même d'éclaircir deux ans plus tard , lorsqu'il accueillit à bras ouverts le comte Simon de Crespy, pourtant devenu moine. Le saint Pape se servit utilement alors de l'illustre converti pour négocier une des plus graves affaires de son pontificat, la paix du Saint-Siège avec Robert Guiscard.
(1) Mémoires de V Académie des Inscriptions & Belles-Lettres, t. IX, p. 195 ; tombeau du duc Eudes, de son fils & de son petit-fils.
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Mais nous écrivons la vie d'un saint ; & après avoir constaté la droiture de sa conduite, nous devons envisager au point de vue surnaturel Tanière épreuve qui le frappait. Durant deux ans il se vit ainsi en butte aux objurgations de la plus haute autorité qui fût en ce monde, & qui parlait pourtant par la bouche d'un ami. Les éloges personnels dont étaient mêlés ces reproches le touchaient trop peu pour adoucir le chagrin d'être soupçonné par le Vicaire de jésus-Christ. Le démon arrangeait les choses de façon à provoquer autour de lui des aftes blâmables, dont l'abbé de Cluny n'était point responsable, mais qui retombaient sur lui de tout leur poids. Telle fut la trahison dont son ancien moine Robert se rendit coupable précisément l'année suivante, en contrecarrant de sa propre autorité les aftes du légat apostolique en Espagne, là où le saint abbé ne pouvait à coup sûr être coupable de ne le point surveiller. Nous ne reviendrons pas sur ce fait que nous avons déjà rapporté, mais nous rappellerons la sévérité avec laquelle saint Grégoire VII en écrivit à l'abbé de Cluny. Ce genre d'épreuve, qui consiste dans le blâme des gens de bien, lesquels peuvent être même des saints^ est permis souvent par le Seigneur pour achever de purifier dans le creuset de l'humiliation l'âme parvenue à un très haut degré de sainteté. Elle se voit en butte aux reproches de ceux qu'elle aime, de ceux qu'elle respefte, de personnages qui ont auprès du monde un crédit mérité ; & cela, pour des aftes où l'on ne trouverait rien à reprendre au point de vue du droit, si on les considérait dans leur vérité, pour des a£les souvent commandés par le devoir même. Hugues en était là.
Au moment où le Pape était si fort indisposé contre lui, une plainte nouvelle arrivait au Saint-Père sur la conduite de l'abbé de Cluny. C'était encore l'évêque de Mâcon avec lequel Hugues se trouvait en opposition & qui déférait ses aftes au Saint-Siège; mais ce n'était plus un évêque tel qu'avait été Drogon quinze ans auparavant : c'était Landri de Berzé, homme recommandable, & plus encore ; car un chroniqueur du XIII® siècle, élevé dans son enfance à l'école de Saint-Vincent de Mâcon , rapporte que cet évêque avait jadis,