‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 16 sur 322 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

âge sont muets sur ce point ; mais la Liturgie supplée à leur silence. Jusqu'au XI* siècle inclusivement, elle continua d'obéir d'une manière générale aux prescriptions de l'antiquité chrétienne; & en ce qui concerne la Communion, s'il est vrai qu'à cette époque on ne la donnait plus aussi fréquemment aux enfants encore au berceau, du moins la leur donnait-on de très bonne heure, & le plus souvent bien avant sept ans. En sorte que ce n'était pas là comme de nos jours une solennité particulière, mais le complément indispensable de la vie chrétienne. Aussi n'éprouvait-on nullement le besoin d'en parler comme d'un événement sortant du cours ordinaire de la vie, à une époque où souvent le chevalier allait au combat en portant sur lui la sainte Eucharistie.

Parvenu à l'âge de sept ans, Hugues dut entrer dans une nouvelle phase de son existence, durant laquelle s'accusèrent de plus en plus nettement les desseins de Dieu sur lui. Les occupations toutes paisibles de sa première enfance firent place à des exercices plus direftement en harmonie avec la vie du chevalier; aussi la comtesse Erembor céda-t-elle au comte Dalmace une plus grande part dans l'éducation de son héritier. L'équitation au manège, l'escrime à pied & à cheval, tinrent plus de place dans la vie de l'enfant; la chasse, vénerie ou fauconnerie, dut commencer à lui livrer ses secrets. Davantage encore; il eut à prendre part aux guerres incessantes qui désolèrent alors la Bourgogne (i), par le fait du terrible duc Robert-le- Vieux.

A peine aujourd'hui comprenons-nous que de si jeunes enfants fussent mis à pareille école ; & pourtant c'est la vérité ; les chansons de gestes sont remplies de récits qui le prouvent; rhistoire authentique n'est pas moins affirmative. A quinze ans à peine, la comtesse Mathilde marchait à la tête de ses troupes contre les armées impériales. Dans la terrible mêlée de Mindorf en io|>7, le jeune fils d'un seigneur saxon trouva la mort en se mesurant avec un des plus rudes chevaliers de l'Empire, alors que lui-même pouvait à peine porter le poids

(i) « Spoliis instare & rapinis. » Hildeb. l^ita S. Hugonis, cap. u

de ses armes. En Espagne c'était le Cid Campeador qui commençait à ce même âge la série des exploits qui lui valurent les éperons d'or. Hugues de Semur ne fut pas engagé dans une autre voie. En compagnie des jeunes gens que son père « nourrissait, » c'est à dire formait aux mœurs de la chevalerie, l'héritier du comte Dalmace dut faire son apprentissage. Mais cela ne servit qu'à dessiner plus nettement sa vocation véritable. Il se trouva que le fils du puissant seigneur, le descendant des nobles comtes, était absolument dépourvu d'aptitude pour le maniement des armes. Le temps n'y fit rien. Le corps était rebelle aux exercices guerriers autant que l'âme y répugnait. Puis le sentiment de la justice, que le baptême dépose avec une énergie souvent si grande au coeur des enfants, se révoltait dans celui du jeune homme au speftacle des désordres & des rapines qu'entraînaient trop souvent les guerres féodales. C'était tout ce qu'il fallait pour le dégoûter définitivement de la vie guerrière à laquelle rien d'ailleurs ne l'attirait. Le courage ne lui faisait pas défaut, à coup sûr; & la preuve, c'est qu'il savait affirmer très haut, en face de ses compagnons d'armes, la réprobation qu'excitaient en lui leurs excès; courage moral bien plus rare que l'ardeur guerrière, & qui dénotait en même temps une réelle bravoure. Car ces jeunes gens avaient la tête chaude & la main prompte; souvent leurs jeux mêmes finissaient en batailles, & la moindre dispute amenait assez fréquemment mort ou blessures. Hugues de Semur ne s'en croyait pas plus obligé à cacher ses sentiments, & il ne craignait pas de réparer ouvertement le mal commis par ses compagnons. Un parti dans les rangs duquel il se trouvait, enleva un jour à un pauvre paysan la seule vache que renfermât sa petite étable. Indigné, Hugues ne craignit pas de dire au malheureux d'avoir à se présenter au château de Semur, où lui-même chaque année lui compterait une somme d'argent pour compenser la perte de sa bête.

Ainsi le doux enfant se faisait homme; & s'il n'avait pas les aptitudes physiques des chevaliers du siècle, il devenait évident qu'il avait les véritables vertus de la chevalerie, le cou-

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