‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 17 sur 322 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

rage & Tamour de la justice, telles qu'elles avaient brillé chez le comte Géraud d'Aurillac, peu d'années auparavant, & à cette époque même, chez un de ses descendants, le comte Robert, fondateur de la Chaise-Dieu. Mais puisqu'il ne pouvait convenablement manier Técu ni la lance, Hugues ne devait-il jamais être chevalier? Ou existait-il une autre chevalerie que celle dont avaient fait partie ses aïeux? Oui, cette chevalerie existait; il y avait un état, fondé sur la foi comme la chevalerie du siècle, & dans lequel s'engageaient ceux dont le but était aussi le règne de la justice. Ceux-là vouaient aussi une fidélité, un dévouement sans réserves au Seigneur dont ils se faisaient les vassaux, les hommes liges. Eux aussi portaient des armes, « fortes & belles (i), » bien qu'elles ne fussent point d'acier. Ces armes étaient celles de l'obéissance ; le dévouement de ces vassaux s'appelait charité, c'est à dire amour du Dieu leur unique seigneur; ces chevaliers d'un ordre supérieur étaient les moines. C'est sous leur habit que maint baron voulait au moins mourir, jugeant bien que ce n'était pas là déroger à l'ordre de chevalerie, mais bien au contraire se rapprocher de ces « barons » de la milice céleste, auxquels Roland ne refusait pas de rendre son gantelet. Or, il devient de plus en plus clair que le jeune héritier des comtes de Semur est de la race de ces chevaliers du cloître, qu'il est poussé par une vocation qu'il ignore encore, mais qui se développe « dans un milieu où il ne peut devenir qu'homme d'église ou chevalier (2). »

Voyons notre jeune comte de retour au château. Là il pratique les vertus qui le préparent à son insu pour le cloître. II est plus libre de s'isoler des jeunes gens dont son âge devrait le rapprocher, mais dont le sépare au contraire la maturité de son esprit. Autant qu'il le peut sans irriter son père, pour les volontés duquel il nourrit un respeft absolu, le jeune homme fuit les réunions bruyantes de la

(1) Reg. s. Benediâi, cap. i.

(2) La CbfOàlerie, p. 2 1 1 .

grand'salle où les repas se prolongent au risque de finir parfois tragiquement, où les « jongleurs » viennent divertir les convives de leurs chansons & de leur musique; Ton y joue d'interminables parties de dés ou d'échecs, « dont il faut se méfier, » a dit la châtelaine (i), car on y perd son argent, ses chevaux, parfois la vie. Ces absences sont autant de facilités pour jeter de côté les habits de soie & les fourrures, que le jeune homme remplace avec bonheur par des vêtements plus simples. Puis lorsqu'il le peut sans être vu, il s'en va visiter quelque église, s'asseoir pour quelques moments dans une des écoles des paroisses rurales situées aux environs, ou bien encore porter des consolations aux malheureux. La famine qui désola le royaume durant trois ans [1030-1033] lui fournit à souhait le moyen d'exercer sa charité. La nature réclamait souvent, elle luttait contre l'Esprit de Dieu ; mais ce divin Esprit, qui travaillait si énergiquement cette jeune âme, lui avait fait reconnaître le fondement véritable de toutes les vertus. Hugues avait faim de la justice (2), en lui-même comme dans les autres ; pour garder son âme droite & pure, il avait compris que la voie véritable était rhumilité. C'est pourquoi il s'appliquait déjà vigoureusement à dompter la fierté de la nature (3). Dès cette époque aussi un des traits distinctifs de toute sa vie s'accusait au point d'irriter son père. Il avait la passion de lire & d'étudier. Dalmace ne voyait là que paresse; les jeunes gens trouvaient cet amour de l'étude incompatible avec l'apprentissage des armes; & la comtesse Erembor elle-même croyait devoir y mettre un frein, soit par déférence pour les volontés de son seigneur, soit qu'elle ne crût pas que son fils eût besoin d'être si grand clerc, même pour songer à entrer dans l'Église.

Plusieurs années s'écoulèrent dans cette lutte entre les exigences de la naissance, & l'impulsion d'une vocation de

(i) La Chevalerie, p. 133.

(2) « Tulit justitiae sanélam esuriem. » Petr. Vencrab. Rytbmus.

(3) « Forti conamine calcat superbiam. » Ibid.

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