‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 165 sur 322 · CHAPITRE XVllI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVllI

quant que tout n'est pas expliqué par le saint Patriarche dans son texte même, n*avait pas songé que vouloir suppléer à ce silence par son seul jugement était tout simplement faire table rase de l'expérience des siècles, & s'exposer à la recommencer à ses propres dépens. Il n'avait pas songé non plus que , là où saint Benoît n'entre pas dans le détail , c'est précisément parce qu'il suppose des coutumes existant avant lui dans l'ordre monastique , & qu'il les adopte selon l'exemple de ses devanciers. Aussi Benoît de Cluse ne tarda-t-il pas à se trouver fort empêché de saisir le vrai sens de tels endroits de la sainte Règle, restés écrits & détaillés dans la tradition, mais non pas dans le texte. Dans son embarras, il recourut à la prière , ainsi que font les amis de Dieu , & le bienheureux père Benoît lui vint en aide. 11 apparut une nuit à son disciple ; l'abbé de Cluse le voyait assis devant une table pour prendre son repas , & il s'empressait à le servir. Mais voici que saint Benoît lui tendit sa coupe, & l'y fit boire, puis se leva de table en lui disant : « Suis-moi, mon « fils. » L'abbé obéit, & tout en marchant dit au Patriarche : « Père, ne pourriez-vous me donner le sens exaÊl de cer- « taines paroles de votre Règle , dont je ne pénètre pas en- « tièrement le sens ? » Et saint Benoît de lui répondre : « Bien « cher fils, si tu veux éclaircir tes doutes, & arriver à la per- « feftion monastique , prends le livre de Jean Cassien , qui « rapporte bien au long les Conférences des Pères & leurs « Institutions. » On ne pouvait mieux dire que, en voulant s'en tenir au texte seul de la sainte Règle , l'abbé de Cluse s'était bandé les yeux & avait fini par ne plus même y voir ce qui s'y trouvait, puisque cette recommandation de lire Cassien y est expressément inscrite, & par deux fois. Benoît de Cluse accepta cette petite leçon comme les saints savent le faire, & se mit à lire & relire le livre de Cassien pour s'en pénétrer. 11 en était là, quand arriva chez lui l'abbé de Cluny. Sans hésiter, &avec une humilité exemplaire, il conta tout à cet abbé qui était alors en Europe le représentant le plus illustre de l'observance traditionnelle. C'était donc bien une sorte de confession que faisait ainsi l'abbé Benoît. Hugues

répondit avec délicatesse à tant de confiance , & sans faire allusion à ce qui concernait l'interprétation de la sainte Règle, il se contenta de faire connaître à Benoît ce que Tesprit de prophétie lui révéla sur Fautre partie de la vision. « Le saint « Patriarche, dit-il, t'a fait boire à sa coupe & t'a dit de le « suivre ; c'est pour t'avertir que tu auras à participer au ca- « lice & aux souffrances des saints. » L'événement prouva bien amplement que la lumière de vérité avait inspiré cette réponse à l'abbé de Cluny. Les moines de Cluse le consultèrent encore sur un autre sujet. Leur monastère, situé à une altitude assez grande, était fréquemment frappé de la foudre. Que faire pour écarter ce danger terrible dont on était sans cesse menacé? Hugues conseilla d'instituer dans Tabbaye un culte particulier en l'honneur de saint Laurent, qui protégerait certainement le monastère contre le feu du ciel. Les moines de Cluse suivirent ce conseil , & n'eurent plus en effet à redouter le terrible fléau (i).

En quittant Cluse, Hugues pousuivit son voyage, & parvint à Rome, où le concile s'ouvrit. 11 fut ce que Ton attendait, & contre les investitures laïques, & contre Henri de Germanie. En présence des agissements de ce prince incorrigible & perfide, le doute & la réserve n'étaient plus possibles. Sous peine de livrer au mépris & à la dérision la parole du Christ parlant par son Vicaire, Grégoire dut donner suite aux avertissements qui n'avaient pas été écoutés, & par conséquent lancer de nouveau contre Henri une solennelle sentence d'excommunication. Tout ce qui avait été gagné à Canossa était perdu pour le prince plus encore que pour T Eglise ; car le Pontife souverain, maintenant bien éclairé sur la perversité de Henri, confirmait l'éleftion de Rodolphe de Souabe, & lui donnait la couronne de Germanie. C'était la guerre en Allemagne ; mais celui-là seul en était responsable qui avait tout fait pour empêcher une solution pacifique ; & les seigneurs allemands préféraient de beaucoup cet état nouveau, dans lequel ils avaient un roi digne de toute leur

(1) Rainald, Synopsis vUcc S. Hugonis metrica^ sub finem.

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