‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 166 sur 322 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

confiance, à l'état d'incertitude & de trouble que le prince déchu entretenait depuis trois ans. Ce fut, sans aucun doute, une douleur bien cuisante pour le cœur de Tabbé de Cluny. Mais du moins elle fut compensée par un témoignage d'estime & de confiance tel que jamais abbé n'en avait reçu, croyons-nous. Grégoire VII voulut certainement lui rendre enfin toute la justice qu'il méritait, & probablement faire taire par l'éclat de cet afte les langues jalouses qu'il connaissait. En cela sa générosité n'eut d'égale que sa délicatesse ; il voulait fermer les blessures involontairement faites au cœur d'un ami dans l'accomplissement même du devoir pastoral ; mais cet ami était là ; & le Pontife ne voulait pas Técraser sous le poids des éloges. Ce fut donc à son monastère en général & à ses prédécesseurs qu'il les adressa. Se levant en présence des pères qui siégeaient de chaque côté du trône pontifical, Grégoire prononça cts paroles solennelles, que Cluny recueillit & garda chèrement :

« Sachez , mes frères dans le sacerdoce, vous tous qui composez cette sainte assemblée , qu'entre tous les nobles monastères fondés au delà des monts à la gloire du Dieu tout-puissant & des bienheureux Apôtres Pierre & Paul, il en est un qui est le bien propre de saint Pierre, qui est uni à l'Eglise de Rome par un droit spécfal. Ce monastère est celui de Cluny. Voué principalement, dès sa fondation, à rhonneur & à la défense du Siège apostolique , par la grâce & la clémence divines, il est arrivé, sous de saints abbés, à une telle grandeur , à une telle sainteté , qu'il dépasse tous les monastères d'outre-monts dans le service de Dieu & la ferveur spirituelle; aucun autre ne l'égale, autant que j'en puis juger, bien qu'il y en ait un grand nombre de plus anciens que lui. Car il n'y a pas eu à Cluny un seul abbé qui ne fût un saint. Moines & abbés n'ont pas menti à cette sainte Eglise leur mère ; ils n'ont point fléchi le genou devant Baal ni devant les idoles de jéroboam. Prenant modèle sur la liberté & sur la dignité du Saint-Siège de Rome, ils ont noblement conservé l'autorité que leur ont acquise leurs ancêtres ; car ils ne se sont jamais courbés sous la domination des

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princes de ce monde, & sont restés les défenseurs courageux & soumis de saint Pierre seul & de son Eglise. C'est pourquoi Nous voulons, par l'autorité apostolique, défendre à qui que ce soit, archevêque ou évêque, roi ou duc, marquis, prince ou comte , même à Nos légats , d'élever la voix ou de faire valoir aucune prétention contre ce monastère. Nous voulons, conformément aux privilèges conférés par Nos prédécesseurs & par Nous-même, que Cluny jouisse de l'immunité entière & perpétuelle que lui a conférée le Saint-Siège ; Nous voulons que, sous l'aile des Apôtres, Cluny respire à l'abri du trouble & de la tempête ; que, dans le sein de cette Eglise, mère des Églises, Cluny trouve un étemel repos, pour l'honneur du Dieu tout-puissant & des saints Apôtres Pierre & Paul(i). »

Ces paroles solennelles achevées, le Pape se tourna vers les évêques assis à sa droite, & demanda s'ils approuvaient. « Oui , répondirent-ils , placct, laudamus. » Ceux qui siégeaient à la gauche du Souverain Pontife donnèrent la même adhésion. Après quoi le Pape se rassit, léguant pour les siècles aux échos de la basilique constant! nienne cet imposant éloge, qu'un moine osera résumer dans le nom qu'il donne à Cluny ; « Roma secunda vocor. »

(i) Bull. Cluniac. p. 21.

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