CHAPITRE XIX
agissant à peu près comme jadis Adémar de Limoges pour Saint-Martial, intervint pour empêcher la ruine complète de ce monastère; &, au concile de Meaux (1080), en présence du légat Hugues, encore évêque de Die, il donna le prieuré de Saint-Denys de Nogent à Tabbaye de Cluny avec des églises, des terres très étendues, des bois, des vignes, des moulins ; surtout il stipulait ce que Tabbé de Cluny recherchait toujours, l'affranchissement des droits & coutumes qui eussent permis aux seigneurs laïque.s de troubler la vie des moines , au grand dommage de l'observance & de la liberté ecclésiastique (i).
D'ailleurs les années 1080-1082 virent d'autres accroissements de ce que nous pouvons bien maintenant appeler la puissance clunisienne ; le ledeur qui nous a suivi sait bien au service de qui cette puissance était mise tout entière, & par conséquent il ne peut être tenté de donner à ce mot un sens défavorable. Sans nous arrêter encore au vœu exprimé par le concile de Meaux, tendant à ce que les abbayes devenues trop faibles fussent remises aux soins de Tabbé de Cluny ou de celui de Marmoutiers, nous voyons en cette année 1082, au diocèse de Sisteron, par exemple, le comte Ripert donner des terres à Cluny. Mais ce fut en Saintonge que ces deux années virent les principaux agrandissements. D'abord l'abbaye de Saint-Étienne de Baigne, fondée par Charlemagne, est remise à saint Hugues par Ramnulfe, évêque de Saintes, & en 1 081, au concile tenu dans cette ville, nous voyons figurer le premier abbé clunisien de Baigne, qui se nommait lthier(2). En cette même année, le duc d'Aquitaine relevait à Saintes l'antique monastère de Saint-Eutrope, & le remettait entre les mains de l'abbé de Cluny. A cette occasion, Hugues fit le voyage de Saintonge, où il trouva le duc, ami persévérant de l'abbaye comme ses pères l'avaient été. Là se trouvèrent aussi les deux légats du Saint-Siège que
(i) BibUotb. Cluntac. col. 541. — Pignot, Hist. de V Ordre de Cluny j II, p. 274 & suiv.
(2) Briand, Hist. de l'Église santone, t. l, p. 397.
Hugues avait vus Tannée précédente au concile de Meaux. A eux se joignirent les abbés Adémar de Saint-Martial, Odon de Saint-Jean-d'Angély, Rainald de Saint-Cyprien de Poitiers, & Seguin de la Chaise-Dieu ; puis des seigneurs de la suite de Guillaume d'Aquitaine ; enfin plusieurs moines, de diverses abbayes. Le 1 1 janvier 1 08 1, dans une salle du monastère restauré de Saint-Eutrope , la charte de donation fut signée par tous ces témoins ; Tabbé de Cluny seul ne signa pas, pour la raison que nous donnions tout à rheure(i). Désormais Saint-Eutrope de Saintes constituait un nouveau trophée de Tafiranchissement de TEglise.
La formule de cette délivrance allait bientôt retentir tout près de Cluny, on peut dire à Cluny même; car, précisément à cette époque, le saint abbé mettait la dernière main à une œuvre chère à son cœur. Marcigny s'était développé rapidement, & réglise du prieuré avait pu être achevée, remaniée sur un plan plus développé. On y avait ajouté une chapelle de la Vierge qui faisait corps avec la principale église. Le 13 février 1082, la dédicace de l'édifice ainsi complété eut lieu solennellement, & les rites profonds de l'Église vinrent consacrer ce sanftuaire qui, tout jeune qu'il fût, avait déjà eu ses jours d'épreuves (2). Le pontife consécrateur, qui n'était autre que le cardinal Odon, évêque d'Ostie, put donc en toute vérité rappeler au peuple assemblé l'avertissement de l'Église, dont on voyait de tous côtés la réalisation : « Dieu « a coutume dans sa justice de ne pas laisser impunies les « fraudes commises au détriment de ses droits. D'une ma- « nière ou d'une autre, on n'y peut échapper, & vous serez « obligés de payer à l'impiété des maîtres du siècle ce que « vous n'aurez pas voulu donner aux ministres des autels. » C'était l'histoire du XI* siècle, & depuis, l'Eglise n'a fait que constater une vérité de plus en plus claire, en répétant : Hoc tollit fisctis quod non accipit Cbristus (j) . A coup sûr, au seul
(i) Gall, Christ, 11, 1094. — Cf. Briand, loc, cit, p. 364.
(2) Cluny au XI^ siècle, p. 263.
(3) Pontificale Romanum, De eccUsm dedicatiane.