‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 170 sur 322 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

point de vue du bien-être matériel des peuples, le Christ valait mieux que le fisc ; & la multiplication des sanctuaires libérés de toute servitude laïque, cette œuvre propre de Cluny, procurait le bonheur des populations, par cela même qu'elle proclamait & traduisait à leurs yeux la parole du psaume : « Domini est terra & plénitude ejus; la terre est au Seigneur « avec tout ce qu'elle renferme (i). »

Une autre fonftion liturgique vint encore réjouir le cœur du saint abbé de Cluny durant cette année 1082(2). Le cardinal d'Ostie était envoyé par le Pape en légation auprès des seigneurs fidèles de la Souabe & de la Saxe; il fit un détour pour s'arrêter au prieuré de Nantua ; l'abbé Hugues l'amenait pour examiner l'opportunité de la translation solennelle du corps de saint Maxime de Riez, inhuimé en ce lieu. Les miracles se multipliaient à ce tombeau, & l'abbé de Cluny , averti par les moines du prieuré , avait profité de la présence du légat pour luj soumettre la question. Le cardinal examina l'affaire à Nantua même, & conclut à l'affirmative. Néanmoins le saint abbé, « toujours prudent & « ennemi des démarches inconsidérées (3), » émit l'avis qu'il

(i) Ps. xxiu, 1.

(2) Nous donnons cette date pour le fait que nous allons raconter, malgré Taffirmation du manuscrit qui nous en fournit le récit. (V. Mabillon, Œuvres posthumes y t. III, p. ^^^») L'auteur dit que cette translation eut lieu Tannée mémie où le cardinal Odon, évéque d'Ostie, fit la dédicace de l'église de l'infirmerie à Cluny. Or ce serait l'an 1064, ainsi que nous l'avons rapporté. Mais à cette date, Odon n'était pas encore évéque d'Ostie ni cardinal ; il ne le fut que quinze ans plus tard. Et puis, ce fut Achard, évéque de Châlon , qui accomplit cette fonâion. Il est certain d'ailleurs que l'église de l'infirmerie était consacrée avant la rédaftion de VOrdo CluniacensiSf c'est à dire avant 1072 au plus tard. Le manuscrit de Nantua se trompe donc évidemment. Il nous parait clair qu'il a confondu la grande chapelle de Notre-Dame à Marcigny avec l'église de Notre-Dame contiguë à l'infirmerie de Cluny. Celle de Marcigny fut consacrée en 1082; & à cette époque précisément, Odon se rendait comme légat en Souabe. Le manuscrit ajoute du reste cette indication qui confirme notre appréciation : « ut domnus(Odo) loqueretur vel de Gregorio VII Papa, cujus causa tune generaliter per totum fere orbem ventilabatur, ...»

(3) Loc, cit. p. 336.

y avait lieu de délibérer encore, & de demander les lumières d'en haut par le jeûne & la prière. Le lendemain donc on devait jeûner , faire une procession , & examiner de nouveau si la volonté de Dieu était que l'élévation du corps fût accomplie. Hugues, pour sa part, s'arrangea de manière à être un moment seul au tombeau pour y prier librement ; & il trouva là tant de consolations , il y reçut tant de grâces , qu'il n'eut bientôt plus un doute sur la sainteté de celui qui dormait en ce lieu. Aussi, à peine eut-il achevé son oraison qu'il donna des ordres pour préparer toutes choses en vue de la translation. On jeûna néanmoins le lendemain, comme il avait été convenu, & le troisième jour, tout étant prêt, le légat put procéder à la fonftion. Cet honneur lui revenait de droit. Pour ouvrir le tombeau, l'on n'admit que le nombre nécessaire de témoins & ceux qui devaient y prendre une part aftive. La foule qu'avait attirée cette solennité fut contenue en dehors de l'église , afin d'éviter le trouble & le désordre. Une procession eut lieu d'abord; puis le cardinal s'approcha du tombeau. Il ressentait aussi les impressions que l'abbé de Cluny avait éprouvées l'avant-veille , en priant auprès de ces restes sacrés; impressions profondes, empreintes d'un caraftère de certitude qui ne trompe ni ne se discute. « Levez-vous, Saint de Dieu, de votre demeure; « hâtez-vous vers celle qui vous est préparée. Vous sortirez « dans la joie, & vous serez conduit au milieu des chants « d'allégresse ; car les montagnes & les collines tressailliront « à votre venue bienheureuse. Levez-vous, Saint de Dieu, « de votre demeure ; sanftifiez ces lieux , bénissez le peuple «fidèle, & nous, pécheurs, conservez-nous en paix(i). » Ainsi chantaient les moines ; & l'évêque d'Ostie prenait avec respeft les premiers ossements, qu'il plaçait dans la châsse de métal qui leur était préparée. Après quoi, il voulut que l'abbé de Cluny procédât à son tour à la translation des autres reliques. Les religieux désignés pour cette fonftion y prirent aussi successivement une part; en sorte que, très

(i) Pontificale Roman. De eccUsiœ dedicatùme.

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