‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 172 sur 322 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Cette lettre était faite pour consoler grandement Tabbé de Cluny, s'il eût été en position de la lire ; car elle prouvait une fois de plus combien le Pontife lui était attaché. C'était là ce qu'il avait surtout à cœur. A ce moment, les princes d'Espagne lui donnaient une haute marque de confiance (i). Les comtes de Galice & de Portugal, qui d'ailleurs étaient de sa famille, le prenaient par afte authentique pour témoin des dispositions stipulées entre eux pour le partage éventuel des états d'Alphonse VI, après la mort de ce prince. C'était là sans doute une précaution dont l'abbé de Cluny comprenait toute la nécessité, au souvenir de la guerre qui avait coûté la vie à Sanche de Castille, &, pour quelque temps, la liberté au roi Alphonse lui-même. Hugues avait conseillé cet afte aux deux comtes Raymond & Henri pour éviter le retour de ces dissensions funestes. 11 ne pouvait donc que se réjouir de le voir accompli. Mais ses préoccupations étaient ailleurs ; elles étaient à Rome, où allait évidemment se dénouer le drame sanglant dont les personnages principaux étaient Henri de Germanie & le Vicaire de Jésus-Christ. Depuis deux ans les Allemands bloquaient Rome ; & la famine, se joignant à la guerre, avait découragé le peuple de la ville, d'ailleurs travaillé par l'argent de Byzance au profit du schisme de Guibert. Grâce à la trahison & à la fatigue des défenseurs de la place, Henri put pénétrer dans le Transtévère, & le 3 juin, jour de la Pentecôte, il intronisait à Saint- Pierre ce Guibert, que les contemporains appelaient son idole. La politique venait en aide aux armes. Sans que le Pape en sût rien, les Romains avaient traité avec l'excommunié pour arriver à le faire couronner empereur par le Pontife légitime, ou par un autre, Grégoire, qui tenait le château Saint-Ange & défendait la ligne du Tibre, fut instruit de ces étranges dispositions. Sa constance ne fut pas ébranlée par la trahison.

(i) Cet aâe des comtes de Galice & de Portugal doit être daté de 1084 au plus tard; car le texte prouve que l'on songeait alors à Texpédition contre Tolède, mais que cette ville n'était pas encore prise ; ce qui arriva le 25 mai 1085. (Ap. Migne, t. CLIX, col. 944.)

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Le miracle lui vint en aide ; un incendie allumé par les soldats de Henri dans le Transtévère fut éteint par un signe de croix du saint Pontife ; & les Romains, avec leur mobilité ordinaire, furent cette fois ramenés à leur Pontife-roi par ce signe du Ciel, dont leur foi leur faisait comprendre le sens. Henri n'en persistait pas moins à négocier; il proposa un concile, à la décision duquel Grégoire & lui se soumettraient, promettant d'ailleurs de laisser passer librement tous ceux qui s'y rendraient. Le concile fut convoqué pour le mois de novembre 1083; non que le Saint-Père eût l'intention de faire juge de sa conduite une assemblée dont il ne pouvait être que le chef, & non le justiciable; mais il en profitait pour réunir le plus grand nombre possible de prélats autour de lui, après l'interruption de deux ans causée par le blocus dans la tenue des conciles romains. De toutes parts, évêques & abbés se mirent en route pour répondre à l'appel du Pape. Le cardinal Odon, évêque d'Ostie, alors légat en Germanie, se hâta de prendre le chemin de Rome ; mais un des premiers soins de Henri fut de violer une fois de plus sa parole en le faisant saisir & jeter dans les fers, ainsi que beaucoup d'autres clercs & de moines. Hugues de Lyon, Anselme de Lucques, ne furent pas faits prisonniers, mais ne purent pas non plus pénétrer jusqu'à Rome. L'abbé de Cluny ne pouvait songer à rester en arrière. 11 prit la route d'Italie par Gap, Briançon & le mont Genèvre. Toute sa petite troupe allait un jour traversant les Alpes à dos de mulet, par un sentier resserré entre la roche à pic & un précipice très profond ; mais le saint abbé ne s'occupait guère du danger; il était tout absorbé en Dieu. Sa main gauche laissait flotter les rênes de la mule, & les yeux fixés au ciel , la main droite élevée, il était tout à sa contemplation, lorsque la bête fit un écart. Une femme de la montagne s'était retirée dans une anfraftuosité de la roche, en entendant venir les voyageurs ; car le sentier était si étroit que l'on n'y marchait qu'à la file. La mule avait eu peur en apercevant tout à coup la femme , au tournant du rocher, &, en se rejetant de côté, elle mettait les deux pieds de devant sur la pente du précipice. Un cri

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