‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 173 sur 322 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

d'effroi s'échappa de toutes les poitrines ; mais la Providence veillait. Les Anges auxquels « le Seigneur commande de « veiller sur ses serviteurs dans leur route (1), » firent trouver à la mule une légère saillie de roc qui lui servit de point d'appui pour se remettre dans la voie. Mais que faisait, penset-on, le saint abbé durant cet instant terrible? Les témoins oculaires purent dire avec admiration qu'il n'avait pas paru même s'en apercevoir ; ni les soubresauts de l'animal ni les cris de ses compagnons ne l'avaient arraché au ravissement qui l'avait tout entier saisi. Ses yeux étaient restés fixés au ciel ; sa main droite ne s'était point encore abaissée ; ce ne fut que plus tard, lorsqu'il revint à lui, qu'il apprit le danger auquel il venait d'échapper miraculeusement. « Où était-il « alors? » dirions-nous de lui comme saint Augustin de sainte Perpétue ; « que voyait-il, alors qu'il ne voyait pas le « précipice ? que ressentait-il , alors qu'il ne ressentait rien « de ce qui se passait (2)? »

Le voyage se poursuivit jusqu'aux portes de Rome. L'abbé de Cluny & sa suite cherchaient à y pénétrer du côté du Latran, lorsque lui & les siens tombèrent entre les mains d'un parti de soldats allemands, de la division que commandait l'évêque schismatique Udalric de Brixen ; ce prélat combattait, le casque en tête, pour son digne maître Henri de Germanie. Hugues de Cluny était sans doute au nombre de ceux que le prince avait intérêt à ne pas laisser arriver auprès du Pape. Néanmoins, il eût sans doute mieux aimé qu'on ne lui amenât pas prisonnier celui qui l'avait levé des fonts du baptême, qui avait été pour son père & sa mère un ami fidèle & un conseiller respecté, celui qui, naguère encore, ne s'était souvenu de tant de titres que pour se porter garant auprès du Souverain Pontife d'une conversion qu'il voulait croire sincère. L'embarras de Henri ne fut donc pas médiocre lorsqu'il se vit en face du saint abbé. D'abord il ne sut que balbutier, & voulut paraître étonné que l'abbé de Cluny ne

(l) Ps. XC, II.

(2) In natali Martyr um Perpétua 6* Felicitatis, serm. ii.

se fût pas dirigé vers le tombeau de saint Pierre, au lieu d'aller trouver le Pape, un simple mortel, disait-il. Mais comme le Vatican était aux mains des Allemands , la pensée qui diftait ce reproche se laissait aisément deviner. Hugues répliqua donc qu'il était fort tranquille sur les sentiments des saints Apôtres à cet égard, tandis que le Pape aurait eu grand sujet de se plaindre si la première visite de Tabbé de Cluny à Rome avait été pour un prince excommunié. <i Ma conduite étant si régulière, ajouta le miséricor- « dieux père, je n'en aurai que plus de facilité à plaider votre « cause. » Et il pressait son fils spirituel de venir enfin sincèrement à résipiscence. En retour de cette soumission, il promettait d'employer encore une fois son crédit auprès du Pontife souverain pour obtenir à Henri la couronne impériale. L'autorité de cette parole paternelle parut faire impression sur l'esprit du prince. Cette impression était-elle réelle? Le misérable ne songeait-il pas plutôt à exploiter tant de bonté pour arriver à ses fins en trompant une fois de plus celui qui gardait tant d'affeftion pour lui? Quand on songe à tout ce qui s'était passé durant les courtes années qui venaient de s'écouler depuis Canossa, l'on ne peut s'empêcher de suspefter les dispositions conciliantes qu'il plut au prince allemand de témoigner à cette heure. Il relâcha l'abbé de Cluny, avec le cardinal évêque d'Ostie & le vénérable évêque Bonizo de Sutri. En échange de la couronne impériale, il promit de laisser tomber dans la poussière son antipape Guibert, & de rendre la paix aux Romains. Mais tout cela ne redressait aucun tort ; les principes mauvais condamnés par Grégoire en la personne de Henri n'en ressentaient aucune atteinte, si même ils ne sortaient pas fortifiés de cette transaftion. L'oeil du saint Pape ne s'y méprit pas un instant, & cette fois il refusa d'écouter son fidèle ami de Cluny. « Que « le prince donne d'abord à l'Eglise satisfaftion entière , dit- « il ; alors je consentirai à poser sur sa tête la couronne im- « périale ; mais c'est à cette condition seulement que je le « ferai, j'ai trop bien appris à connaître la dissimulation de « ce fourbe. » Donner satisfaftion , c'était précisément là ce

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