‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 174 sur 322 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

que Henri ne voulait pas. De son côté, Hugues ne pouvait insister davantage; il savait bien que le Pape avait raison. Les négociations furent donc rompues. Le concile se tint durant trois jours au Latran , sans que l'intrépide défenseur de l'Eglise , le chef de Tarmée du Christ , fût nullement intimidé par la présence de Tarmée allemande. Voici qu'il veut renouveler la sentence d'excommunication contre le prince dont il est presque le prisonnier. Cependant, ayant égard au sentiment des pères , il fulmine seulement d'une manière générale contre quiconque met obstacle au passage des évêques & autres personnages en route pour le concile. Henri se trouvait ainsi atteint , comme aussi bon nombre de Romains qui se faisaient les auxiliaires de l'Allemand. Cetafle accompli , les pères durent se séparer ; chacun d'eux avait à défendre son diocèse ou son monastère contre les conséquences réelles ou possibles de la tempête qui agitait alors l'Eglise. C'est ainsi qu'en une bataille, les chefs secondaires sont à leur poste, où ils contribuent pour leur part à l'aftion du commandement supérieur, alors même qu'ils ne sont pas directement engagés ; ils maintiennent au moins l'ordre & la cohésion parmi les troupes qui leur sont confiées, & les tiennent prêtes à combattre ou à empêcher quelque mouvement offensif de l'ennemi.

Hugues dut ainsi quitter Rome ; toutefois il ne voulut pas reprendre le chemin de France avant d'avoir visité la tombe du bienheureux Patriarche Benoît, & s'être lié d'amitié avec l'abbé Didier du Mont-Cassin, qui avait été retenu en son abbaye par la nécessité de la protéger contre Henri de Germanie. Hugues de Cluny savait-il d'avance qu'il ne reverrait plus Rome, & ne se rapprocherait plus de la sainte montagne? Peut-être. En tout cas, ce voyage fut bien providentiel , car il lia dès lors Cluny avec celui qui devait être le successeur de saint Grégoire Vil à la peine plus encore qu'à l'honneur. Hugues se rendit donc à ce Mont-Cassin où avait vécu le patriarche des moines d'Occident, & où il retrouvait les traces de son bien-aimé père saint Odilon. Le Cassin s'honora de recevoir « cet abbé vénérable , dont la vie était

« célèbre , la renommée universelle , & qui arrivait en dévot « pèlerin (i). » C'est ainsi que le chroniqueur italien transmet aux âges futurs la mémoire de Hugues de Cluny. L'abbé Didier l'accueillit, avec les honneurs qui lui étaient dûs, dans son monastère nouvellement embelli & restauré. Le temps n'était plus où l'observance clunisienne avait paru aux moines du Cassin mériter le blâme sur quelques points (2). Lorsque Cluny commençait à attirer les regards, on avait écrit d'Allemagne pour demander à son sujet l'appréciation de ceux qui « habitaient la montagne de la force & demeu- « raient à la source de la vie monastique. » La réponse des successeurs du Patriarche avait été quelque peu défavorable à Cluny. Non toutefois qu'ils ne reconnussent la légitimité de coutumes différentes de celles du Cassin ; ils disaient au contraire aux moines allemands : « Ne cherchez pas à chan- « ger vos coutumes & vos institutions pour prendre celles « d'un autre pays ; pourvu que les vôtres ne soient pas en « désaccord avec la Règle, il suffit, conservez-les. » Et en cela ils étaient pleinement dans l'esprit & la lettre de la Règle elle-même. La seule chose fâcheuse était que cette maxime parût alors dirigée contre un monastère sur lequel s'était vraiment reposé l'esprit du saint Patriarche. Mais il y avait de cela un siècle; & depuis, toutes préventions s'étaient évanouies dans une charité fraternelle fondée sur l'estime de la vérité. Saint Odilon était venu au Cassin, il avait prié au tombeau qui avait eu l'honneur de renfermer les restes de saint Benoît , il avait voulu baiser les pieds de ses frères d'Italie. Hugues en y venant à son tour voulut davantage; & d'accord avec le saint & illustre abbé Didier, une société de prières réciproques fut établie solennellement entre Cluny & le monastère d'où Benoît avait envoyé à la France le plus grand de ses disciples.

Après avoir conversé dans l'intimité de son âme avec le bienheureux Patriarche, dont tous les souvenirs restaient vi-

(1) Cbronicon Cassinense,\\^. III, cap. 5 1 . Ap. Migne, t. CLXXIIl, col. 790.

(2) Ànaleéfa vet. t. IV, p. 462. Holsten, Codex Reguîanimj II, p. 81.

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