CHAPITRE XIX
vants sur la sainte montagne , après avoir lié avec Didier la même amitié qui l'avait jadis uni à Tabbé Frédéric de Lorraine, Hugues reprit la route de Cluny. A peine y était-il depuis quelques mois qu'il y fut rejoint par le saint cardinal Pierre évêque d'Albano, que Grégoire envoyait avec Tabbé Jarenton de Saint-Bénigne, pour que tous deux publiassent en France la nouvelle sentence d'excommunication prononcée contre Henri & ses fauteurs. Les deux légats étaient aussi porteurs d'une lettre pontificale adressée à tous les fidèles, testament plein de grandeur & de fermeté simple, que le saint Pontife voulait faire connaître à tous ceux dont le Seigneur lui avait confié la garde. L'évêque d'Ostie remplissait courageusement la même mission au delà du Rhin. Grégoire avait voulu que ses légats en France vinssent d'abord à Cluny (i). Hugues put apprendre de leur bouche le récit de la tragédie dont Rome venait d'être le théâtre. Ils y avaient joué eux-mêmes un rôle aflif. Au mois de mars, la lutte armée avait recommencé. Le 24 de ce mois, dimanche des Rameaux, les Allemands avaient forcé la ville, & l'antipape Guibert avait été conduit au Latran , où deux évêques schismatiques avaient osé le couronner. Le Pape légitime s'était enfermé au château Saint- Ange , son seul abri , dont les machines de guerre battaient les murailles. De là il avait entendu les acclamations des Romains lorsque, le 31 mars, Guibert avait déposé sur le front du prince déchu & excommunié une couronne qu'on voulait faire passer pour la couronne impériale. Prisonnier dans sa forteresse, mais inflexible gardien de la loi divine, Grégoire n'avait rien cédé à l'orage. Cependant la situation ne pouvait se prolonger ainsi. Jarenton était parvenu à s'échapper du château Saint- Ange, & à sortir de Rome, enfin à gagner les états de Robert Guiscard, pour l'avertir de la condition à laquelle était réduit le Pape. Robert était arrivé comme la foudre sous les murs de Rome à la tête de trente mille hommes. Surpris par cette intervention soudaine, Henri avait fui avec son idole.
(i) Annal, Bened, t. V, p. 199.
Le duc normand n'avait pourtant pas voulu risquer un assaut téméraire, & prudemment avait fait reconnaître la place. Enfin une porte avait pu être occupée, pour livrer passage à une partie de l'armée. Le château Saint-Ange était l'objectif de Robert. Se porter rapidement sur la forteresse & délivrer le Pontife ne prit guère que le temps nécessaire pour y courir, aux cris de « Guiscard ! Guiscard ! » Les Romains commencèrent à s'éveiller lorsque les Normands étaient déjà maîtres de la ville. Grégoire, ramené au palais de Latran, était tout aux émotions des jours terribles qu'il venait de traverser, lorsque de plus cruelles encore étaient venues l'assaillir. Des flammes s'élevaient tout à coup sur plusieurs points de la ville, & se propageaient rapidement. Les soldats du vainqueur se mettaient à piller ce que l'incendie ne dévastait pas. C'était un désastre épouvantable qui fondait sur Rome; les chefs normands étaient impuissapts à ramener leurs gens au devoir, & Robert Guiscard lui-même, en renonçant à se faire obéir, déclarait qu'une rage pareille ne pouvait être déchaînée que par le courroux céleste. Grégoire, brisé de douleur, & comprenant qu'entre ses terribles libérateurs & le peuple de Rome il ne pouvait plus y avoir de sécurité pour sa personne, s'était résigné enfin à quitter la Ville éternelle & à suivre Guiscard à Salerne. 11 était allé d'abord demander asile au Mont-Cassin, où il savait trouver le fidèle Didier. La divine miséricorde avait voulu témoigner en ce lieu béni combien étaient agréables au Seigneur les travaux & les souffrances de l'héroïque Pontife. Tandis qu'il célébrait les saints mystères, une blanche colombe, dont la gorge avait les reflets de l'or , était venue se poser sur son épaule, tenant les ailes éployées; & elle était restée ainsi jusqu'à la fin du canon de la messe, puis était remontée vers le ciel(i). Du Cassin, Grégoire s'était rendu à Bénévent, puis à Salerne, où les bienfaits de l'abbé Didier l'avaient suivi pour lui permettre de subsister dans l'exil. Un concile, réuni dans cette dernière ville, durant l'été de 1084, avait
(i) Cbronican Cassinense, lib. III, cap. ^3.