‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 179 sur 322 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Cluny. Celui-ci les avait combattus franchement, sans arrièrepensée, uniquement par sentiment de fidélité à l'Eglise, & pour empêcher en France le mal qu'aurait pu causer leur défeâion. H se réconcilia tout aussi franchement; & nous verrons cette réconciliation scellée bientôt sur les autels mêmes de Cluny. Mais lorsqu'on voit chez le saint abbé, comme chez les moines formés par lui, un sentiment si net & si sûr de ce qui est dû à l'Eglise, peutron s'étonner qu'un jour un pèlerin, priant au tombeau du Prince des Apôtres, ait reçu du ciel cette réponse : « Va trouver Hugues de <c Cluny ; car il a les secrets de saint Pierre » ?

Six mois devaient se passer avant que le successeur du bienheureux Viftor III fût élu, quoique le Pontife mourant l'eût désigné lui-même au choix des cardinaux, & le leur eût présenté en personne dans la salle capitulaire du Mont- Cassin. Durant ce temps nous devons jeter un regard en arrière pour suivre l'aftion que, depuis quelques années, Hugues de Cluny exerçait sur d'autres provinces de la chrétienté.

Depuis dix ans déjà, il était entré en relations avec le conquérant de l'Angleterre & avec les seigneurs normands attachés à sa fortune. La viftoire d'Hastings avait rempli l'Europe de son éclat en l'année 1066. Guillaume trouva l'Église saxonne fort déchue de sa splendeur, mais non pas tant peut-être qu'ont voulu le dire les vainqueurs. Le règne de saint Edouard avait vu un mouvement de rénovation, qui n'avait pas fait disparaître tous les abus ni tous les maux, à beaucoup près, mais qui attestait la sève de foi chrétienne dont le peuple saxon était encore animé. Avant la conquête normande, l'architeflure religieuse en Angleterre avait déjà commencé à exprimer d'une manière sensible cette restauration des mœurs; & le style plus tard appelé anglo-normand la traduisait par de nobles construdions qui s'élevaient avant la date du 14 oftobre 1066 sur l'emplacement des anciens édifices. Saint Wulstan, évêque de Worcester, avait ainsi commencé la reconstruction de sa cathédrale, non pas pourtant sans pousser un soupir. En voyant

tomber les vieilles pierres de l'antique église, que Ton remplaçait par des matériaux plus choisis & mieux taillés , le vénérable prélat disait : <ç Nous détruisons l'œuvre des saints ; « au moins, songeons aussi à nos âmes, & ne nous laissons « pas éblouir par les pierres magnifiques de nos construc- « tions nouvelles. » A côté de lui brillaient encore dans r Église saxonne d'autres personnages que notre époque sait apprécier. Tel Ingulphe, abbé de Croyland, qui força l'estime de Guillaume. Il est difficile d'admettre qu'avec de saints évêques & de saints abbés tels que ceux-là, toutes les Églises pussent être aussi affligées & déchues que certains chroniqueurs le donnent à croire. Il faut remarquer d'ailleurs que les vainqueurs sont à peu près seuls à parler dans ce procès. Or quelle justice pour les vivants peut-on attendre d'eux, lorsque des esprits supérieurs comme Lanfranc ne pouvaient se défendre de suspefter même la sainteté de martyrs comme saint Elphège? C'étaient des « saints saxons ». On eût dès lors volontiers parlé des pauvres Saxons, comme on devait plus tard parler des pauvres Celtes. Il n'est pas douteux que des plaies nombreuses & profondes n'affligeassent en ce temps-là l'Eglise anglo-saxonne, comme conséquence des invasions danoises. Mais les mêmes plaies avaient défiguré les Églises du continent comme conséquence des invasions normandes. Les premiers Capétiens avaient-ils songé pour cela à employer les mesures despotiques & arbitraires que le Conquérant mit en oeuvre ? Non assurément. Des motifs politiques chez le roi, d'autres raisons moins avouables encore chez les seigneurs & les dignitaires du clergé normand , motivèrent en grande partie les procédés les plus arbitraires (i). Personnellement, le Conquérant prit la part du lion dans les affaires de l'Eglise, &, sans le savoir peut-être , inaugura en Angleterre le système d'ingérence usurpatrice qui devait être si cher aux rois nor-

(i) Sur cette question & sur le rôle de l'archevêque Lanfranc, on peut voir le livre de M. de Crozals, Lanfranc (Paris, 1877), & deux articles dans la Revue des Q^iestions historiqtus, oâobre 1884, & avril 1887.

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