‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 182 sur 322 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

la plier, ainsi que le prescrivaient en certains cas les usages de Cluny.

Le Conquérant n'oublia pas sa liaison nouvelle avec le saint abbé Hugues. Peu après la mission de Warmond, Fabbé de Cluny vit arriver un second message du roi d'Angleterre. Cette fois, Guillaume lui demandait six de ses moines, pour en faire ses conseillers intimes dans le gouvernement des Églises de son royaume. C'était l'idée d'un conseil de conscience, comme on disait en France au temps du bon roi Louis Xlll. Mais quelle position pour ces conseillers, étant donnée la ligne de conduite que le Conquérant avait adoptée à l'égard de TEglise d'Angleterre ! L'archevêque Lanfranc, malgré son crédit & sa haute situation, ne pouvait enrayer ces funestes errements ; que feraient quelques moines étrangers ? Jamais Hugues n'aurait accepté qu'un seul de ses enfants trempât dans des mesures oppressives de la liberté ecclésiastique. Il y avait plus : le Conquérant promettait de donner à Cluny cent livres d'argent chaque année pour chacun de ces moines : il ne connaissait pas encore bien l'abbé de Cluny. Blessé de cette proposition, Hugues répondit à Guillaume :

« Seigneur roi , votre demande provient d'un louable dé- « sir ; car je vois que vous voulez mettre dans la voie du « salut le peuple que Dieu vous a livré. Mais si votre pensée « est digne de votre majesté, les conditions que vous nous « faites sont contraires à notre salut. Quoi ! Ces âmes que « j'ai reçues & dont je réponds sur la mienne, je les vendrais « pour un peu d'argent ! je les enverrais à la mort ! Car « quelques-unes, sinon toutes, peuvent y périr. Mais ne ren- « drai-je pas compte de ces âmes à Dieu ? Et que lui font , «à Lui, l'or, l'argent, ou les vaines excuses? Comment « donc ferais-je à un prix quelconque un afte que le monde « entier ne pourrait réparer? Pour un de mes enfants qui « se perdrait, je serais moi-même condamné. Or que sert « à l'homme de gagner le monde, s'il vient à se perdre lui- « même en agissant ainsi? Donc, très cher seigneur, ne « me demandez pas ce que je ne puis faire qu'au prix de

« mon salut. Je ne veux à aucun prix vendre mon âme ; & « c'est ce que je ferais si j'envoyais à sa perte un seul des « frères dont j'ai la garde. Ah! certes, au lieu de recevoir « de l'argent pour donner des moines , je donnerais bien « plutôt de l'or pour en acheter. Car j'ai grand besoin « d'hommes pour tous les monastères qu'il me faut gou- « verner. Et puis, dans ce pays lointain, quel chapitre pour- « rait maintenir ces moines dans le devoir, puisqu'il ne s'y « trouve aucun monastère de notre observance ? A quel port « aborderaient-ils ? Où jetteraient-ils l'ancre en sûreté ? Non ; « exprimez quelque autre volonté, nous l'accomplirons ; mais « trouvez bon qu'un ami ne renonce pas à son salut pour « suivre vos désirs. Adieu. »

Hugues est tout entier dans ces lignes, avec son détachement de toute ambition humaine , sa répugnance invincible à envoyer au loin ses enfants dans un pays où ils seraient sans appui, surtout son horreur pour le trafic des âmes, enfin ce profond sentiment de la crainte de Dieu, qui est aux yeux de saint Benoît le régulateur suprême du gouvernement abbatial. A la lefture de cette lettre, le roi d'Angleterre se laissa aller à un de ces accès de colère qui faisaient tout trembler autour de lui. Mais il revint bientôt à une plus saine appréciation des choses. La droiture de l'abbé de Cluny, peut-être aussi sa hardiesse, gagnèrent le Conquérant, qui, deux ans après environ, lui en donna la preuve. C'était à Rouen, l'an 1078. Hugues se trouvait alors dans ces contrées, où l'amenaient sans doute les affaires relatives aux possessions que le comte de Crespy avait données à Cluny. Le roi d'Angleterre se trouvant dans la capitale de son duché, le saint abbé s'y rendit ; & Guillaume, loin de lui témoigner du ressentiment, lui répéta que s'il voulait lui donner douze de ses moines pour son royaume d'outre-mer, il les ferait tous évêques ou abbés. Mais nous savons ce que notre saint devait penser de ces faveurs royales en ce qui touchait les dignités ecclésiastiques en Angleterre. Il témoignait déjà bien assez d'hésitation à accepter dans ce pays des fondations qui se présentaient dans des conditions

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